‹ Danton & RobespierreChapitre 12 sur 117 · ACTE I, SCÈNE I. 5I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I. 5I

L'amputé. — Une seule fois attaqué par des cavaliers ennemis : j'étais seul, et comme ils n'étaient que quatre —

Le sans-culotte. — Supporté beaucoup de fatigues?

L'amputé. — Morbleu ! Vous l'avez belle, vous autres, à courir dans le chaud Paris en qualité de sansculottes ; mais camper |dans la plaine et se tenir aux avant-postes, sans souliers, par un froid qui gèlerait les enfants dans le ventre de leur mère, au point que nous devions mêler de la poudre à notre eau-devie, pour nous réchauffer l'estomac ; puis de nouveau combattre des jours entiers sous les rayons brûlants du soleil —

Le sans-culotte. — Bah ! qu'est-ce que cela pour un soldat dans l'ardeur du combat ?

L'amputé. — Naturellement, si un boulet de canon vous emporte la tête, vous ne mourrez pas d'un coup de soleil.

Un homme dans la foule. — N'es- tu pas celui que, dans ton enfance, on appellait le petit barbier — l'aide du barbier Flatte de la rue Pompadour ?

L'amputé. —

C'est moi-même, et je n'ai pas oublié mon métier.

A LiUe, quand une bombe tombait

Et éclatait devant moi, j'en saisissais un éclat

A terre, je m'en servais comme d'un plat

Avec du savon et de l'eau, et je rasais alors

Vingt camarades à la file. —

Oui, c'était agréable pour vous, ici à Paris,

Quand l'armée, étendards déployés,

Ecartait du corps de la France l'essaim bourdonnant

Des étrangers, qui, innombrables, l'environnaient.

Quand vous appreniez que nous gagnions

Victoire sur victoire, songiez -vous, derrière vos poêles,

;5t DANTON ET ROBESPIERRE

Que souvent noua counoii^ pied snus,

Que DO us u'avioiiî à MiAcher que des cartouches?

Et paa tonjoufâ eacore — il s>n ùllait !

Le sa>js-culotte. — Quoi ? les femmes de Paris ne laissent-elîes pas aller leurs maris en haillons, pour vous coudre des tentes et des uniformes ? Ne nous contentons-nous pas, au lieu de monnaie sonore, d'assignats chiiïonués et sans valeur? Quoi? Pas pensé à vous ? Sommes-nous donc restés oisifs pendant que vous étiez au camp? Aux journées de Septembre, tu aurais dû être ici.

L'amputé. — Je le crois, — Je me rappelle très bien encore comment, un jour, il y a trois ans, à une fête populaire, tu attachas à une lanterne, sans que le général Lafayette s'en aperçût, la queue du cheval de celui-ci, parce que cette jument ne cessait de vous en fouetter le visage, a. toi et à d'autres derrière toi.

Le sans-culotte. — Plaisanterie 1 Mais aux journées de Septembre — -

L'amputé, — Est-il donc vrai que, dans ces journées de Septembrei vous avez passé au fil de Tépée tous les animaux rares de la ménagerie de Versailles ?

Le sans* culotte. — Q^uoi ? Tous les animaux rares ? Non. Seulement les lions et les aigles, parce qu'ils sont les rois des animaux, et aussi ceux qu'on nomme animaux nobles^ tels que les aristocrates les avaient dans leurs blasons.

L'ampitté. — Démons ! Comment cette idée vous estelle ainsi venue toutà-coup ?

Le sans-culotte. — Je ne sais. Tout-à-coup, dis-tu ? Nullement tout-à-coup, fille nous vint peu à peu, comme l'appétit en mangeant.

L' AMPUTÉ. — Q.Qe dirent alors les modérés ?

Le SANS-CULOTTE. — Pas un mot. Derrière les sans-

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