ACTE II, SCÈNE I
diable — vous ! C*est à en devenir fou ! Vous pourriez vivre aussi bien et mieux que le citoyen Danton et les autres» vous pourriez aussi habiter des palais et de belles villas, avoir des cuisiniers et des domestiques. Mais vous restez assis dans cette chambre nue et sombre, et vous vous creusez la tête jour et nuit... Mais dites-moi, citoyen Robespierre., qui vous a donc noué votre cravatç aujourd'hui f
Robespierre. — Qui ? Ah ! je me souviens — votre petite fille.
Madame Duplay. — Thérèse, ou Léonore ?
Robespierre. — La petite.
Madame Duplay. — La « petite ?». Elle est assez âgée, citoyen Robespierre ! Bientôt seize ans I Assez âgée / Léonore, viens donc I {Léonore entre) Jeune fille, un représentant du peuple doit-il ressembler à un épouvantail pour les oiseaux ? N'as-tu pas plus d'une fois, quand tu étais petite, toute petite, grimpé sur l'escabeau et noué la cravate du citoyen Robespierre, et cela convenablement ? Et maintenant tu deviens chaque jour plus maladroite, quand tu dois toucher à quelque chose sur sa personne. Arrange-la mieux, et à l'instant. [Léonore s^y essaie en tremblant). Va au diable ! [Elle la repousse et le fait elle-même). Ne sais-tu pas que le citoyen Robespierre veut tout avoir à point.? — Prends Thérèse comme modèle. Thérèse est résolue, Thérèse est sensée. Aussi a-t-elle déjà un fiancé, qui n'est pas moins que le représentant du peuple Lebas. — Mais toi, qui s'occupe de toi ? Vous ne devez pourtant pas douter, citoyen Robespierre, que la fillette vous révère comme jadis on révérait les saints au ciel. Voyez comme elle reste là debout, sans ouvrir la bouche — et cependant, si vous n*étes pas ici, elle parle devons toute la journée. Passe-t-elle un moment dans votre chambre : Dieu du ciel ! quel empressement ! quel
8o DANTON ET ROBESPIERRE
zèle I quel babil ! « Le citoyen Robespierre fait maintenant ceci, puis cela ; il est assis, il lit, il écrit, il se promène en long et en large, il est pâle, son visage est animé — serait-il par hasard malade ? » Il n'y a rien ici de si insignifiant dont elle ne parle une demijournée et à quoi elle ne songe tout un jour. Dernièrement — {Léonore s* effraie et laisse tomber de la fenêtre tin vase de fleurs dont elle est en train de s^ occuper),
DuPLAY {accourant). — Sotte enfant !
Madame Duplay. — Je t'en prie, tais-toi, Duplay I — Vous voyez ! — Dernièrement donc, que faisaitelle ? je la trouve à votre porte — elle était aux écoutes.
Léonore {suppliant). — Mère !
Madame Duplay. — Va donner à manger aux canaris. — Elle écoutait à votre porte, dis-je, et prêtait l'oreille pendant que vous teniez des discours et vous parliez à vous-même {Léonore s^ éloigne en hâte en rougissant et des larmes dans les yeux). Et quand je l'interrogeai, elle me dit qu'elle aimait à vous entendre parler, mais seulement quand elle ne vous voit pas, car autrement elle a peur et le cœur lui bat.
Duplay. — Tu n'en fais pas d'autres toi-même, la vieille I Parles -tu toute la sainte journée d'autre chose que du citoyen Robespierre ? Le citoyen Robespierre —
Madame Duplay. — Tais-toi donc, Duplay !
Duplay. — Je parlerai. Le citoyen Robespierre est toujours le premier servi, et il n'est jamais question que de ce qu^il faut au citoyen Robespierre, de ce qu'il veut, de ce qu'il désire ; pour moi, si j'étais tourmenté de la jalousie ou de l'envie, je pourrais, comme maître de la maison
Madame Duplay. — Quoi ?
ife-.