SCENE II
Robespierre. — Saint-Just? revenu de l'armée?
Saint-Just. — Du Rhin. Je suis comme régénéré. Au camp est la République. C'est là qu'est la vie, quand les membres de fer des bataillons se raidissent et qu'un frisson court à travers la forêt de baïonnettes ! Quand je
suis longtemps à cheval, nos débats de la Convention de Paris m'écœurent. Dans la crépitation du feu de pelo . ton il y a plus d'éloquence victorieuse que dans les discours soigneusement composés. Moi, j'aime l'éloquence victorieuse. Tout doit marcher rapidement et sûrement, pour me donner satisfaction. Je n*ai qu'un but devant les yeux : le triomphe de la République, au dehors comme à l'intérieur. Mon âme, de même que le tambour, ne rend qu'un son. Pourquoi fronces-tu les narines ?
Robespierre. — Je sens l'odeur de la poudre, le parfum de la vieille selle de cuir usée, des tuniques sales des cavaliers ; je sens l'odeur des casernes, mon ami, depuis que tu es entré et que tuas commencé à parler. Tu sais que j'éprouve de l'antipathie pour cette sorte d'odeur.
Saint-Just. — Et moi, je sens ici l'odeur de l'huile de la lampe de travail et des copeaux plébéiens. Titan songeur, viens au camp, monte à cheval, et trouve la seule chose qui te manque encore pour escalader le ciel. Tu n'es pas Français, Robespierre! dans tes veines roule un sang de puritains. — Le berceau de tes aïeux, comme on le dit, se trouve là-bas, dans Albion !
Robespierre [riant), — C'est pourquoi je tranche les têtes des Français — par haine nationale I mais seulement par centaines. Si un jour ou l'autre, un Robespierre monte à cheval et s'enthousiasme pour le frisson de la forêt de baïonnettes, alors, Saint-Just, alors ce sera des centaines de mille hommes qu^il conduira à la boucherie, et notre France maintenant si Gère et si libre lui léchera les pieds....
Saint-Just. — C'est possible. Pardonne si j'ai parlé avec trop de hardiesse militaire. Ne suis-je pas ton esclave, ton instrument ? Ma volonté, mon être se sont