‹ Danton & RobespierreChapitre 44 sur 117 · ACTE II, SCÈNE V. I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V. I

amis, à poursuivre, la main dans la main, la route que vous suiviez Pun à gauche et l'autre à droite, et qui conduit sûrement au salut ? Le veux-tu, Danton ?

Danton. — Un fiancé embrasse tout le monde, le cœur apaisé.

Camille. — Et Robespierre ?

RoBESPiBRRE iavâc Calme, mais énergiquemenf), — Si Danton est vraiment capable de boire sincèrement et de bon cœur à la santé de la République, il n*a pas de plus chaud ami que moi.

Danton {apt)rochant son verre du sien). — Vive la République !

Robespierre [trinquant). — Vive la République !

Tous (trinquant pêle-mêle avec un joyeux enthousiasme). — Vive la République! Vive Danton ! Vive Robespierre !

CA.MILLE {ému). — Vive la France ! Vive cet îdéal pour la première fois proclamé par les patriotes français et confié à notre cerveau et à nos mains, cet idéa 1 A% Liberté, d'Egalité et de Fraternité sur terre! Puisse l'étoile du salut de l'Humanité bientôt briller clairement hors des nuages et des tempêtes !

Danton [après avoir à plusieurs reprises vide rapide' ment son verre). — Amis ! si je dis que mon cœur est enclin à l'apaisement comme le cœur d'un fiancé, prenez-le comme je le dis. 11 en est vraiment et véritablement ainsi. Dans mon cœur il n'y a aucune duplicité. Les flots du Champagne moussent dans ma cervelle. Apportez du bordeaux ! Car ce vin doré me transformerait le sang en perles de rosée bouillonnantes. Ou est-ce l'aurore annonçant le dimanche de mon jeune bonheur nuptial, qui me peint le monde si en rose f Ou est-ce parce que je suis naturellement un bon garçon, et que j'ai des effervescences et des instants où Ton ne me distingue pas de mon ami

Camille, que dans mes heures viriles j'appelle un enfant ? Assez : que le diable emporte toute discorde et toute lutte ouverte et secrète ! Robespierre, crois-moi, je n'ai contre toi aucune méchanceté dans le cœur. Je t'estime. Peut-être as-tu parfois raison — au moins autant que moi. Ne prends pas toujours les scories de lave de ma nature volcanique pour des monnaies frappées au coin de mon esprit. Tends-moi la main, Robespierre I je t'estime ! (Il se lève et tend par dessus la table la main à Robespierre ; tous deux s^ approchent aitlanî que le leur permettent la longueur de la table ci les antres convives en se serrant et en faisant place).

Camille [i^mu], — Conserve ton noble excès d'aniourj Danton l (// lui presse la main),

Danton {avec les si j^ïn's d^une légère ivresse), — C'est le vrai mot : excès d'amour. Mon cœur déborde. Aujourd'hui je pourrais même, s'il vivait encore, donner un baiser au sale M a rat sur son large et vilain mufle. C'était là un sans-culotte ! Que la terre lui soit légère l Fahre. — Ouij il s'entendait au grand style du patriotisme. Vivant comme une salamandre dans une cave sombre et renfermée, distillant du poison contre tous les ennemis de la liberté — en tant que républicain, tout aiguillon, dent venimeuse, tranchant d epée ; en tant qu'homme, alTreux, malade, pauvre

comme un gueux

Danton» — Je me suis dit souvent que ce serait dommage si cette singulière créature périssait par un meurtre ou mourait dans son lit ; sa tête hideuse audelà de toute expression aurait été pour la guillotine, dans la France entière, le plus délicieux régal ! — A présent, je pense à lui avec tristesse. — Où peut-il bien être, Coutbon ? au ciel ou en enfer ?

CouTHON* — Au paradis des fous — dans la lune.

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