ACTE II, SCENE V. IO
Danton. — Puisse-t-il lui être accordé ! (Il vide son verre). Il est mort, et Hébert aussi, et Chaumette, et Anacharsis, et Ronsin, et cent autres. Et aussi les orateurs les plus brillants de la République, les Girondins. Ceux-ci aussi furent décapités, décapités les uns après les autres, à l'exception de ceux qui, en fuyant, moururent de faim dans les bois ou furent dévorés par les loups. Madame Roland aurait perdu la tête, si elle ne l'avait déjà perdue sur Péchafaud, en voyant les quelques os que les animaux féroces avaient laissés du corps du beau Buzot. Hu I — en comparaison, la guillotine est un doux lit ! — Misère*! c'est une singulière époque! les têtes en France sont toutes aussi vacillantes et inclinées vers la chute que les feuilles en automne. 11 y a maintenant si peu de gens qui, à leur dernière heure, aient un oreiller sous la tête I Cela doit être désagréable, si la tête et le tronc, au dernier moment, veulent faire ménage à part et entreprendre le voyage suprême chacun pour leur compte. Nous sommes aujourd'hui réunis ici, un bon nombre de têtes excellentes,d'élite : debrillants orateurs, des noms retentissants — les cerveaux les plus éveillés de France. — Voici le noble Camille, l'ingénieux Fabre, le brillant Hérault, Lacroix et Philippeau, mes vieux amis et camarades ; voici Carrier, l'ardent patriote ; le profond Robespierre, le chevaleresque Saint-Just ; voici Couthon, le vieux gaillard le plus rusé de France. — Qu'est-ce donc ? une folle émotion me saisit quand j'examine ces têtes, les meilleures de France I — Têtes ? ce mot a, le diable lésait, une sorte de son fatal — je n'ose même pas bien regarder vos têtes — il me semble que vous pourriez tout à coup tous ensemble rester assis là devant moi sans têtes ! — Folies ! le bordeaux est un gaillard sournois, il cause des vertiges — mais ce serait pourtant étrange,
no DANTON ET ROBESPIERRE
si de tous, de tous, qui sommes rassemblés ici, pas un seul.,.
Camille. — Danton, qu^est-ce qui te passe par Tesprlt ? Tu tues la gaieté !
Danton. — Oh ! c*est ce que je ne veux pas. Mais je suis gai, d une gaieté exubérante ! Il faut pourtant parfois céder pour un moment leurs droits à ces maudites et folles pensées — la source comprimée de la joie jaillit ensaite d'autant plus forte, d'autant plus folle ! Hourra ! nous savons tous ce qu'est la vie et le plaisir de vivre. Vivent ceux qui peuvent dire d'euxmômes que, comme nous, avec une grâce française, selon les formules de Voltaire et de Diderot, ils ont aspiré la mousse délicieuse du vin de la vie ! — Don ne- moi la rose que tu portes à ta boutonnière, Camille! (// la prend). Je vais TefTeuiller et répandre ses pétales dans nos verres. (// répand à droite et à gauche les feuilles dans les verres). Vive la joie, frères ! Vive le plaisir ! vive l'amour! Vive la vie ! Vive la vie belle et rose 1 [Il se lève j le verre à la main^ et avec lui les autres). Allons, amis I un toast à la vie !
Kom jouissons de la vie^ de la vie rose et brillante. Et quand nous serons un jour sur le seuil de PHadès, Le verre ne s'échappera pas de nos mains ; Nous porterons un toast à la lumière dorée !
Vive la vie î
Tous {buvant), — Hourra I
Danton. — Robespierrej tu ne fais que mouiller tes lèvres ! — Vive la vie 1
Robespierre. — Vive la vie ! — Mais je veux aussi porter un toast.
Tous. — Ecoutez I Ecoutez ! Robespierre veut porter un toast. {Silence d^ attente].