ACTE II, SCÈNE V. Ill
Robespierre (se levant et enveloppant du regard le cercle qui s'est tourné vers lui avec une vive attentiony après une pause), — Je vous ai annoncé un toast. Vous me connaissez. Je suis un homme sérieux. Vous avez porté un toast à la vie. La vie est beaucoup — mais non le plus haut sommet — non l'unique sommet. — Ou bien l'est-elle ? Pardonnez si je Tignore. Peut-être avez-vous raison. Toutefois, par amour du changement, puisque nous avons déjà bu à la vie, permettez que je porte un toast à cette chose d'où germe éternellement une vie nouvelle. — Vive cette chose grâce à laquelle la vie toujours se purifie, toujours devient plus belle et plus jeune ! — Vive la mort ! — {Silence dans le cerclé),
Danton. — C'est un toast mélancolique, mais digne de Robespierre. Ce n'est pas avec des verres qu'on peut le porter. Il faudrait d'abord envoyer chercher des crânes à Tossuaire. (// remplit les verres). Amis, buvez, et faites briller d'autant plus énergiquement au-dessus du noir abîme dans lequel notre hypocondriaque ami a versé sa libation, la mousse rosée de la gaieté et les fusées de la bonne humeur ! Fabre, tu vides toujours ton verre seulement à moitié !
Hérault. — Fabre préfère les baisers au vin.
Lacroix. — Le jour, il regarde silencieusement son verre — il fait ses coups dans l'obscurité — il n'est pas plus moral que ses comédies.
Fabre. — Vous mentez. Les auteurs sont toujours le contraire de leurs livres.
Hérault. — Tais-toi ! Mademoiselle Ninon, de la rue Vallon, m'a raconté hier de toi des choses à mourir de rire.
Fabre. — Vive la galanterie ! D'ailleurs, depuis Voltaire, tous les Français sont damnés. L'impie Révolution a fait de nous tous des athées, des matéria-
listes. Bacchus est notre Sauveur, Vénus est notre Madone, nos anges boivent du Champagne, et le matin ils quittent la compagnie avec des taches de vin sur leurs jupes.
Danton. — Robespierre fronce les sourcils. Racontez-lui des histoires de sang ; elles lui plaisent mieux. Carrier, tu viens de Nantes ? — Reste-t-il encore quelque chose de cette ville ? — Ou, toi aussi, comme le noble septembriseur Tallien à Bordeaux, t'es-tu laissé apprivoiser par une belle comtesse espagnole ?
Camille. — Tous les fleuves de France roulent des cadavres à la mer. Les bords de la Loire sont noirs d'oiseaux de proie, qui se repaissent des débris des rebelles de Nantes. — La liberté est une Aphrodite qui émerge de flots de sar^g.
Danton {vidant avec colère son verre, pendant que Camille le regarde anxieusement). — Votre système de terreur frappe les innocents plus que les coupables î
Saint-Just. — Contre les coupables nous n'avons pas besoin de la terreur ; elle vient alors trop tard. Ce sont les innocents qu'il faut efl'rayer. La terreur est permise dans la lutte des partis, comme toutes les armes à la guerre.
Danton {s' emportant). — Oh ! les maudits idéalistes ! Us voudraient lier ensemble par la queue une série de comètes et s'en servir comme de lampions! — Ils ouvrent la bouche comme s'ils voulaient y engloutir toutes les étoiles du ciel. — C'est un malheur qu'il n'y entre qu'un essaim de mouches ! — Allez, allez ! dans vos théories il n'y a rien de réel, sinon le sang que pour elles vous répandez !
Robespierre {tranquillement), — Danton, la page la plus sanglante de toutes, dans l'histoire de notre Révolution, ce sont les journées de Septembre, où