‹ Danton & RobespierreChapitre 64 sur 117 · ACTE III, SCÈNE III. I4I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III. I4I

un chemin non frayé — les espions étaient à mes trousses, je tombai dans un marais, j'enfonçai toujours davantage, davantage — il n'en finissait pas — Enfin je restai enlisé — j'étais planté là comme un pieu fiché en terre. — Le lendemain, des gens compatissants m'en tirèrent. — Le froid et Thumidité avaient attaqué mes jambes — J'étais devenu un Vulcain paralysé qui ne plaisait plus à la belle Vénus, — Qu'importe ? — Dis, Robespierre, en dépit de mes jambes percluses, n'ai-je pas toujours marché hardiment en avant avec toi ?

Robespierre (lui serrant la main). — Oui, certes. — Mais écoutez-moi, mes vaillants amis 1 Le tribunal révolutionnaire —

CouTHON. — Silence, Robespierre ! ne propose pas en ce moment de nouvelles mesures de terreur. Tu ne réussirais pas. Les mésanges et les fauvettes te siffleraient du haut des arbres.

Robespierre. — Les mésanges et les fauvettes de Montmorency me connaissent mieux.

CouTHON. — Un coucou aristocrate t^appelle sanguinaire.

Robespierre. — Sanguinaire ? Je ne puis pas voir de sang. Encore enfant et me tenant près de mon père un jour qu'on le saignait, je pâlis et tombai sans connaissance sur le carreau.

Lebas. — Le rouge me monte au visage quand j'entends accuser de cruauté l'homme le plus respectable —

RobespIerre {après une pause). — Mon bon Lebas ! si tu vois un homme grossier et sans coeur qui maltraite un animal, dis-moi, que ressens-tu ? Ne serais- tu pas capable, en voyant cela longtemps, d'enfoncer ton fer dans le corps du coquin .?Est-ce de la cruauté ?Non — c'est de la compassion. — J'ai connu un enfant qui ché-

■ *'m. ' ■ Il

rissait un chat ; mais ce chat ayant mis en pièces une colombe qu'il aimait, il Tétrangla. Cétait un garçon étrange et méditatif que cet enfant. En grandissant, il vit beaucoup d'exemples d'injustice et d'oppression, il finit par devenir mélancolique, sombre, taciturne, malade d'une aigreur secrète. Arrivé à l'adolescence, il alla trouver Rousseau. Alors il entendit les mots ; « Liberté — égalité des hommes — faire rentrer la vie dégénérée dans la voie de la nature ». — Ce n'étaient que des mots, des dénominations pour quelques-unes de ces choses qui soulevaient son âme pensive — mais ils lui indiquaient la direction à suivre. Quand, le soir, il quitta cette cabane de Rousseau, il erra toute la nuit, fiévreux, comme aux abois, dans la forêt. Le matin il grava sur un arbre cette devise ; « Par tous les moyens I » La Révolution vint ; il n'était pas né orateur — mais il voulait parler. Il força sa nature rebelle. Il brava les railleries, le rire moqueur qui l'accueillaient chaque fois qu'il paraissait. A présent règne, quand il parle, un sérieux funèbre, un silence de mort I — Tu le connais, mon bon Lebas — on le nomme Robespierre, l'Incorruptible. — On le nomme aussi l'Impitoyable. — mais il n'est pas impitoyable — c'est l'Idée qui l'est. On l'accuse de haine, d'envie. On l'accuse d'hypocrisie. Mais c'est Tïdée, en lui, qui hait, c'est l'Idée qui envie en lui, et s'il dissimulait, ce serait l'Idée qui en lui dissimulerait. La Terreur n'est pas encore assez forte. La réaction

rampe dans les ténèbres, ne s'arrête pas Une chose

peut-elle être trop forte, alors qu'elle agit toujours trop faiblement ?

Saint-Just. — A quoi bon les réflexions ? Nous envoyons nos ennemis à Téchafaud, car si nous ne le faisions pas, ils nous y enverraient nous-mêmes. La lutte des partis, au sein de la Convention, est depuis

Page 1