ACTE IV, SCÈNE III
Toutes les armées de rEorope coalisée n'effaceront
Jamais la honte qu*on a amoncelée
Sur la royauté, le clergé et la noblesse ! — Dernièrement,
Dans un sot désir de popularité, je cherchai
A rallier ma section»
Une femme était assise près de moi — un enfant sur ses genoux — -
Il crie — elle le déroule de ses langes —
(Je vous en prie, vicomtesse, n'écoutez pas !
Ce n'est pas fait pour vos oreilles) —
Avec répugnance je détourne
La tête — la mégère s'en aperçoit —
« Aristocrate, pourquoi fronces-tu le nez ?
Vois, c'est un brave enfant de sans-culottes ! »
Elle dit, me dépose avec un rire moqueur
Ce petit être infect sur les genoux.
Pendant qu'elle-même remet en ordre les langes !
La vicomtesse {tire son flacon de senteur).
Le vicomte. — Quelles nouvelles avez-vous de l'étranger, monsieur le marquis ?
Premier royaliste. —
Comme les renards de Samson aux queues enflammées^
D'après le récit biblique, ainsi les émigrés
Portent dans toutes les directions
La torche de la guerre à travers le monde. A l'intérieur
Nous ne sommes pas oisifs ; hautement dans les provinces
ïi'lotte encore notre drapeau, et à Paris,
Ce que Robespierre, Thomme de la Terreur,
Machine, est bon pour nous, par Dieu, très bon !
Si cet homme se fait dictateur.
Autocrate de la France, eh bien ! du moins
Le principe monarchique est
Sauvé en attendant, et à l'absurde
Est réduite la. République, —
IJO DANTOM ET ROBESPIBRRB
Un BANQ.irrER {f avançant en compagnie d*un autre banquier et s' approchant du premw royaliste). — Quel plaisir, monsieur le marquis ! il y a longtemps que je ne vous ai vu —
Premier royaliste. — Quand j'aurai de aouveau des affaires d'argent à régler, j'irai vous trouver, u^opsieur le banquier.
La vicomtesse [se levant), — Votre bras, marquis ! [Elle s* éloigne avec ses compagnons vers le fond).
Premier banquier. — Peuple orgueilleux de mendiants !
Second banqjuier [riant). — Cet incident ne vous enlèvera pas votre bonne humeur —
Premier. — Non.
Second. — La rente monte —
Premier. — Grâce à 1' « Etre suprême ! » — Vous jouez donc aussi à la hausse ?
Second. — Comme tous ceux qui savent d'où vient le vent.
Premier. — Qui ose, gagne. Notre métier est jeune, mais il a un bel avenir. Des conjonctures chancelantes, c'est précisément ce qu'il nous faut. Notre symbole est la roue tournante de la fortune.
Premier. — Travail et commerce languissent — le jeu florit — le jeu florit toujours. Que Robespierre coupe la tête aux Français ou les Français à Robespierre, que nos armées triomphent ou soient défaites, de chaque nouvelle découlent pour nous des rentes nettes, et la graisse des canards des journaux tombe goutte à goutte dans nos poêlons. —
Second. — Mille tonnerres 1 C'est nous qui buvons le Champagne et aimons les plus belles femmes du pays, tandis que cette sotte et orgueilleuse noblesse s'étiole lentement dans ses châteaux qui tombent en ruines, — {Ils passent).
ACTB IVy SCÈNE III. I7I
Un vieux monsieur {à la tournure militairây avec une grande moustache grise, venant vers V avant-scène ^ à son compagnon) : —
Dites ce que vous voulez ; quoique U cause
Poiir laquelle nos armées se battent
Ne soit pas complètement la mienne (Songez» en effet,
Que cette tête a grisonné sous la royauté !),
Mon cœur bat vivement à chaque annonce de victoire.
Depuis que j'entends tonner Torage de la guerre,
Vrai^ je suis redevenu jeune ! Ce que Robespierre
Fait dans le Comité de Salut public ne me regarde pas :
Je ne m'occupe que de ce qui, au département de la guerre,
Se brasse derrière la table verte de Carnot. —
Le compagnon. — Il y a de bonnes têtes à l'armée. Carnot me disait récemment qu'un jeune chef de bataillon, nommé Bonaparte, lui envoyait les plans d'opérations les plus ingénieux. — Permettez, je fois là notre maître David qui se promène au bras du poète Chénier. [Abordant David). CiioyQVi David, j'ai acheté un Ruysdaël et je voudrais avoir votre avis —
David. — Je viens.
Le compagnon. — Faites vite. (// sort).
David. — Un bon vivant —
Chénier. — Fou des arts aussi, à ce qu'il semble.
David. — Ces gens-là sont maintenant aussi rares que les fous de poésie —
Chénier. — Malheureusement ! Qu'as-tu fait dans ces derniers temps ?
David. — J'ai aidé à arranger des fêtes républicaines pittoresques. Et toi ?
Chénier. — J'ai composé l'«Epitaphe future de Robespierre ».
David. — Ecoutons !
Chénier. —
Ici gît défunt Robespierre.
Arrête-toi, passant, pour remercier Dieu ,
Car s*il n'était pas sous la terre, Tu ne passerais point aujourd'hui par ce lieu, Toi-même à Tezistence ayant fait ton adieu *.
David {riant). — Poète lyrique ! Est-ce tout ? Une mauvaise plaisanterie ?
Chénier. — L'humeur de la guillotine — le vide s'est fait dans ma tête —
David. — Comme partout. En premier lieu dans la Convention. Les meilleures têtes sont tombées Tune après Tautre sur l'échafaud ! A l'exception de Robespierre, tous ceux qui y restent encore sont des gens qui se contentent de passer là leur temps assis, sans fatiguer aucune autre partie plus noble de leur corps... Robespierre n'a plus en face de lui un seul homme, mais seulement des masses. Es-tu pour lui ou contre lui ?
Chénier, — Je suis un poète, et les poètes, tu le sais, ne s'éprennent que des héros morts.
David. — Les idées de la République sont grandes et puissantes. Et crois-moi : Tunique personnage qui les représente avec sérieux, énergie et logique, leur soutien et leur protecteur, c'est Robespierre. En même temps que lui tomberait la République.
* Les poésies de Marie-Joseph Chénier ne contiennent aucune épigramme qui rajfpelle de près ou de loin celle-ci ; on sait d'ailleurs — et Tode éloquente Sur la situation de la République française durant la démagogie de Robespierre et de ses complices^ écrite en juin 1794, le prouve surabondamment — que Tauteur de Charles IX haïssait morteUement les hommes de la Terreur.
Noie du traducteur.