ACTE IV, SCèNE III
Chénier. —
Oui, les idées sont grandes. Nous faisons une belle
Musique, mais nous ne savons pas au juste
Si ce sont les anges ou les dcmons qui danseront.
Si, après les idées, je considère les hoinmeSj
Je vois toujours le même ancien jeu
Sous une nouvelle forme. On parle de liberté — mus
On la veut constamment pour soi iouL
Ceux-là seuls sont éternellement libres ,
Qui sont en même temps les plus forts «
David, —
Ce sont, gric* à Dieu, Toujours les hommes de progrès^ de liberté^ '
Les démocrates «—
Chénier. — Et si par hasard ils ne le sont pas, qu'arrive-t-il ? Hésiteront-ils à vexer la majoritéj s'ils le peuvent ? Pourtant, en vertu de leurs propres principes, ils ne le devraient pas. Mon cher ami, ces beaux discours sur l'égalité absolue et sur le droit des majorités sont une singulière chose, C'est absurde, comme tout ce qui en ce monde prétend être absolu. Le droit des majorités — ah, mon Dieu ! Y a-t~il un homme ici-bas qui soutienne sérieusement que le vote d'un imbécile ou d'un vaurien ait dans l'Etat la même valeur que celui d'un homme sage et irréprochable ? Et pourtant cette idée enfantine est la règle première et suprême de notre moderne droit public démocratique.
Ami, les principes ne sont que des types Avec lesquels nous nous raillons nous-mêmes ; ns ne sont en réalité qu'un vain travail de phrases Qui s*écroule dès qu'on le prend au sérieux.
David. — Q.uelle théorie meilleure de TEtat proposerais-tu ?
Chénier. — 11 n'y en a pas de meilleure. Elles sont toutes misérables. Elles sont misérables, comme tout ce qui est sous la lune. Car tout est misérable sous la lune — plus ou moins — et l'antique folie des hommes est de s'imaginer toujours qu'ils ont trouvé quelque chose d'absolument bon. Quant aux idées, ce sont de purs jetons. On peut soutenir tout ce que l'on veut : mais il n y a rien de si raisonnable qui, converti en principe, en système, ne devienne immédiatement déraisonnable et plein, au fond, de contradictions.
Ajoute à cela la déloyauté dans le combat des partis — la légèreté de la populace, qui aujourd'hui vous déifie, et demain, sur une dénonciation calomnieuse, vous égorge. — Ûhomme est un être terriblement faible, borné, stupide, superficiel, prompt en outre à la colère, et, dans la passion, bestial. — Cest ainsi que je juge le monde, cher ami ! je ne puis le juger autrement.
David. — C'est précisément parce qu'il en est ainsi, qu'il faut un homme comme Robespierre.
Chénier. — Peut-être. — Il croit posséder une idée, mais c'est l'idée qui le possède. Il en est la dupe. — Examine donc une bonne fois les individus dans cette société bigarrée, considère ce qu'ils représentent et ce à quoi ils tendent : c'est le bien petit nombre qui semble vouloir réaliser l'idéal civique de Rousseau et de Robespierre. Robespierre a encore beaucoup, beaucoup à faire, jusqu'à ce que le couteau de 4a guillotine ait taillé la France entière d'après son modèle.
David. — Ami, je te tenais pour démocrate — tu es en secret royaliste. —
Chénier (riant). — Ne crains rien. Malgré tout ce ce que j'ai dit, je suis démocrate, et celui qui s'inti-