ACTE IV, SCÈNE IV. iSf
Bah ? ce glanage de quelques misérables têtes est une bagatelle, — une bagatelle ! — Que veulent ces pygmées ? — J*ai atteint le sommet. — Ce jour-ci m'y a porté. Et cependant, en apparence, il semble que je suis simplement le premier et le meilleur parmi les autres — mon idéal, mon orgueil du début ! — Aucun titre ambitieux — aucune dignité miroitante -^ rien que la force morale, victorieuse, toute-puissante ! — Je voudrais me réjouir de cela avec quelqu'un I — Insensé que je suis ! — Les hommagesm'environnent ; mais j'ai si peu d'amis — si peu d^amis ! Couthon, Saint-Just sont pour moi des compagnons de combat, des compagnons fidèles et aveuglément dévoués ; mais nous avons de commun seulement la lutte et le champ de bataille, et non pas le repos. — Comment se fait-il que plus on monte, plus on se sent isolé, abandonné ? — (// remarque Léo^ nqre). Encore ici, enfant ? — Ta douce image s'offre à moi pleine de charme au soir de cette journée agitée. Elle se lève sur mon horizon, rassérénante comme la lune après la chaleur et les fatigues du jour. — Donne-moi ta main, Léonore I [Léonore lui tend la main en hésitant et en détournant de lui son visage craintif et trouble"). Non, ce n'estpas là le visage de la douce Léonore ! Qu'as-tu, enfant ? {Elle se tatf). Parle — tu m'irrites I
Léonore. — Pardonnez, citoyen Robespierre I
Robespierre. — As-tu oublié, enfant, ce que tu m'as dit dans la forêt de Montmorency ?
Léonore. — Ah, citoyen Robespierre I Je ne puis plus vous regarder comme autrefois !
Robespierre. — Pourquoi donc ?
Léonore. — Depuis hier je suis si troublée — je ne me reconnais plus — je voudrais toujours pleurer. —
Robespierre. — Qji'est-il arrivé ?
l88 DANTON ET ROBESPIERRE
Léonore. — Vous savez que je descends rarement dans la rue. Hier je l^ai fait, aux côtés de ma mère, sur son ordre. Nous rencontrâmes un grand char, un très grand char. « C'est, dit ma mère, le char qui conduit à la place des exécutions — le char du bourreau ». — Jusque-là je ne Tavais jamais vu. Et sur le char était assise une troupe entière de jeunes filles, belles, mais pâles comme la mort — toutes vêtues de blanc — elles ressemblaient à un essaim de blanches .tourterelles qui vient s'abattre quelque part. —
Robespierre. — Ce que tu as vu, c'étaient les jeunes filles de Verdun — dans leur costume de bal. — Quand l'ennemi prit la citadelle, les lâches, les indignes habitants organisèrent un bal en l'honneur de ces « libérateurs », et les jeunes filles que tu as vues sur le char, citoyennes françaises, passèrent avec les vainqueurs, les valets à la solde de l'étranger, une nuit en danses joyeuses —
Léonore. — Ces jeunes filles ressemblaient à des lis — d'une beauté si touchante. — Derrière le char je vis une vieille femme qui boitait et qui grommelait à voix basse et'à part une imprécation — une terrible imprécation. — Oh ! cela me fendit le cœur — je tombai à la renverse ^- ma mère me prit dans ses bras — ce fut avec peine qu'elle me porta à la maison. —
Robespierre. — Ce spectacle t'a ainsi bouleversée de fond en comble ?
Léonore. — Elles commencèrent à chanter un cantique — leurs voix argentines retentissaient douloureusement dans mon cœur. — J'ai lu autrefois que les cygnes au blanc plumage chantent au moment de mourir — leur chant doit résonner ainsi — Oh ! j'aurais voulu mourir avec ces jeunes filles ! — Mieux vaut mourir que d'avoir toujours ce tableau devant
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