ACTE V, SCÈNE I. I
un écolier à côté de moi, sous le rapport du calme. —
BiLLAUD. — Mais par quel moyen veux-tu encourager les autres ?
Tallien. — Par leur terreur. Dès qu'ils sauront que la hache est suspendue sur leur tête, il adviendra d'eux comme des jeunes chiens peureux qu'on jette à l'eau, et qui sont tout étonnés de pouvoir nager. Tu verras comme ils prendront feu quand je leur dirai que Robespierre veut aujourd'hui se faire proclamer dictateur et qu'il songe en outre à faire une hécatombe de représentants du peuple —
Billaud. — Tout cela n'est pas absolument certain —
Tallien. — Non, sans doute. Mais la devise de Robespierre : « Par tous les moyens ! >>, doit faire ses preuves sur lui-même. Ce Robespierre, comme un grand général, ne peut être battu qu'avec ses propres stratagèmes. Qui n'a rien appris de lui n'est pas de force à se mesurer avec lui.
{Des députés de la Montagne entrent.)
Tallien {leur secouant la main), — Mordieu ! pourquoi si pensifs ?
Premier député. — C'est une journée agitée, inquiétante —
Deuxième. — On dit que Robespierre reparaîtra aujourd'hui à la Convention et prononcera un discours important —
Troisième. — Après que pendant plusieurs semaines on ignorait ce qu'il était devenu.
Quatrième. — 11 agit parfois comme le renard : il fait le mort.
Cinquième. — Hier soir je l'ai vu qui traversait rapidement la rue ; mais son logeur Duplay le suivait, armé d'un bâton qui n'était guère moins mince que mon bras —
Premier. — Alors il se. rendait au club des Jacobins.
Tallien. — Naturellement — afin de passer sa revue pour le jour décisif. —
Premier député. — Il se peut que durant ces semaines il ait de nouveau élucubré, à la lueur de sa lampe, un discours foudroyant —
Tallien. — Quoi, sa lampe? — ses yeux de tigre ont suffi à l'éclairer la nuit. Ce que Robespierre présentera aujourd'hui à la Convention, c'est une liste de proscription aussi longue que la queue d'une comète. Sur cette liste se trouvent tous ceux qui ne veulent pas lorgner par la lucarne que madame Théot a percée dans les courtines du théâtre de l'Eternité. Hommes de la Montagne, sachez que Robespierre a dit qu'une longue arrière-garde d'Hébertistes existe encore et qu'il faut enfin lui donner le coup de grâce —
Premier député. — On saura se défendre.
Tallien. — Prévenir l'attaque, c'est la meilleure des défenses. {D'autres députés ^ appartenant à la Plaine y sont entrés pendant ce temps). Hommes de la Plaine, je vous salue ! Voilà le jour où les partis extrêmes doivent s'unir pour former un solide anneau, pour forger des menottes à un certain Cerbère à trois têtes. Les chefs de votre parti sont déjà secrètement informés. Il s'agit d'une alliance offensive et défensive contre le grand brochet dans le vivier des carpes de la République.
Premier député de la plaine. — Contre Robespierre ? Voilà des semaines qu'il se tient de nouveau blotti dans sa maison, comme s'il était accroupi sur un œuf de pigeon duquel doit éclore le Saint-Esprit. —
Tallien. — Prenez garde — c'est une couple de basilics qu'il couve.