ACTE V, SCÈNE I. I
Le député. — Vraiment ?
Tallien. — La dictature et une liste de proscription l — Hommes de la Plaine, savez-vous que Robespierre prétend qu'une longue arrière-garde de Girondins et de Dantonistes. existe encore, et qu'il faut enfin l'exterminer définitivement ? Braves gens de la Plaine, quand voulez-vous nous tendre les mains en signe d'alliance contre lui ?
Second député de la plaine. — Il n'est pas sorti de la Plaine, mais de la Montagne —
Tallien. — Alors la Montagne a enfanté une souris, et pour cette souris il se trouvera bien un chat. Vos mains ! (// leur serre la main, Barère entre).
Tallien. — Vois-tu, Barère } le jour de ta présidence est signalé par un phénomène, un miracle : Montagne et Vallée se rencontrent aujourd'hui !
Barère. — Impétueux Tallien, tu nous entraînes à notre perte !
BiLLAUD. — Laisse-le ; il n'a jamais aussi bien déjeûné qu'aujourd*hui.
Barère. — Chez la belle comtesse espagnole ? Elle fait de lui une tête chaude.
BiLLAUD. — Au contraire. Elle l'a apprivoisé, le Septembriseur d'autrefois, comme un perroquet. Il becquette maintenant du sucre dans sa main et buvette du vin doux dans son dé.
Tallien {fredonnant et dansant), — Que chantait Danton i « Vive la vie, rose et brillante ! » —
Barère. — Ami, il est dangereux de recueillir la succession de Danton ! — Savez-vous que Collot d'Herbois, hier au club des Jacobins, a failli recevoir dans le corps quelques pouces de fer ?
Tallien. — Malgré sa récente blessure pour la patrie, le poignard d^un assassin l'a menacé ?
Barère. — On a ri de lui, quand il la montra.
Tallien [riant), — J'aurais voulu le voir, le farouche Collot, à la suite de cette aventure !
Barèrb. — Il arrive précisément {Collot entre).
Tallien. — Ta rage est-elle apaisée, très honorable et vaillant Collot P
Collot. — Je sais qu^à la tribune on ne peut rien obtenir contre Robespierre. Mais je l'assommerai avant qu'il y remonte — lui et ses deux complices — avec ce poing —
Barère. — Tu as remarqué très justement qu'à la tribune on ne peut rien obtenir contre lui. Aujourd'hui il paraîtra, il parlera comme autrefois, et, comme autrefois, on lui donnera raison.
Un député aui EST entré pendant ce temps, — Il ne viendra pas, vous dis-je — du moins pour prononcer un discours. S'il vient, ce sera à la tête du peuple insurgé, pour disperser la Convention. Nous en avons vu des indices en route. A THôtel de Ville, tout récemment, ses créatures faisaient la loi. Henriot est toujours pour celui qui attaque la Convention. Robespierre ne viendra pas, je vous le répète — du moins comme vous l'imaginez. La cour de l'Hôtel de Ville fourmille de soldats ; on dit qu'on a amené des batteries sur plusieurs ponts et sur la place du Carrousel. — Il ne viendra pas, vous dis-je, il ne viendra pas. (// jette tout-à^coup un regard surpris et fixe sur la scène ; la parole s'arrête dans sa bouche. Tous suivent la direction de son regard avec un égal étonnement).
Quelques voix. — Il vient !
Robespierre [entre^ pendant que dans la salle tout se tait subitement. Il s'avance d'un pas calme et mesuré, sans regarder autour de lui ; à ses côtés Saint» Just),
Voix. — Chacun à son banc ! {Les députés prennent