ACTE V^ SCÈNE U
Derrière les trous de ce masque apparaît une figure de misérable tout comme une autre —
Barère. — J^enlèvela parole à Tallien.
Robespierre (qui depuis longtemps l'a invité par des regards sévères à intervenir). — Enfin !
Tallien {sans en tenir compte^ poussant Robespierre de côté). — Voyez -vous, d'un coup de coude je le repousse — Vraiment, ce n'est pas une statue d'airain ou de marbre — c'est un homme de chair et de sang — que dis-je ? un bien petit homme. — Voyez ! si faibles sont les puissants, pour peu qu'on les attaque directement ! — Rien de plus facile que d'abattre un tyran. Chacun le peut, chacun le veut, mais être le premier, voilà ce que personne n'ose — Eh bien ! il est trouvé, le premier ! — En avant ! le charme est rompu — le reste est un jeu d'enfants.
Robespierre {qui jusqu'ici a conservé son attitude calme), — Président, qui a la parole ?
Barère. — Toi, Robespierre !
Robespierre. — J'ai la parole, Tallien !
Tallien. — Tu l'as eue assez longtemps, tyran !
Robespierre {pesant ses mots), — Représentants du peuple, qui a la parole ?
Voix. — Robespierre ! {D'autres) : Tallien I Tallien I (Robespierre jette un regard d* étonnement et d'ardente colère sur V Assemblée et veut repousser Tallien ; celuici dirige de nouveau son poignard contre lui),
Saint-Just {court à la tribune^ en tirant son épée), — Vil bavard, à bas ! La parole, Barère I Je veux compléter le discours de Robespierre.
Tallien. — C'est la dictature, traître, la dictature que tu veux proposer ! {Saint-Just dirige son poignard contre lui. Cris : « A V ordre ! à V ordre l » Le président agite sa sonnette).
Robespierre {arrache le poignard à Saint-Jusi^ pen-
dant que Tallien enlevé en même temps de la poitrine de ce dernier un rouleau de papier),
Tallien [dépliant le rouleau). — La liste de proscription ! — Je suis le premier — ha ha ! — Collot d'Herbois, tu viens après moi 1
Saint- JusT {veut s'élancer de nouveau sur Tallien). —
Robespierre {le retient). — Pas de violence, Saint- Just!
Sa[nt-Just {renfonçant avec colère son épée dans le fourreau). — Des façons jusqu'au dernier moment ! (// quitte la tribune).
Tallien {continue). — Le troisième est Bourdon — puis arrive Vadier — puis — qui n'y est pas ? La moitié de la Convention se trouve sur la liste ! [Sensation et indignation).
Robespierre [conservant son calme). — Combien de temps encore la Convention va-t-elle prêter l'oreille aux bavardages de ce fou ?
Tallien. — Celui qui, entre amis, a dit un mot contre Robespierre, celui-là, qu'il le sache, est sur cette liste! — Mais^la ne fait rien. Du courage! Non, il n'en faut même pas. — Je vous affirme qu'il ne peut plus nuire à personne — ce n'est que prisonnier ou mort qu'il sortira de cette enceinte !
Robespierre. — Suis-je au milieu des représentants du peuple de France ou devant le public d'une baraque de saltimbanque qui s'amuse à des farces grossières ? Ou est-ce un rêve fiévreux qui me trouble le cerveau .?
Tallien. — Précisément — un rêve dont tu ne t'éveilleras plus en cette vie ! — Je vous jure que sa tête roulera sous la hache de la guillotine aussi facilement qu'une autre. — N'avez-vous rien entendu dire des paroles qu'il a laissé tomber dans le salon de la marquise de Saint-Amaranthe ? Là, dans un cercle