‹ DarioletteChapitre 2 sur 8 · SUR MA FOI · texte numérisé non relu

SUR MA FOI

Dariolette. ii

point vous entend] e, les murs ont des oreilles. Et si quelque passant, d'aventure, reconnaissant...

— Tais-toi, Odoardo, bélître! reprit la première voix. Ce passant ne vivrait pas assez longtemps pour raconter nos histoires, pas plus que ce drôle, d'ailleurs! Allons, qu'on en finisse de le tuer, et qu'on le jette à l'eau!... Vous entendez!

Mais, insensibles à ce que cette voix d'enfant volontaire portait en soi de haine et de colère inassouvies, les tueurs hésitaient. Le dernier engagé, blessé plus gravement au visage qu'il n'avait d'abord semblé, saignait toujours et s'évanouissait lentement contre l'auA-ent d'une boutique.

— Allons — cria d'un ton aigre celui qui s'appelait Odoardo, et il zézayait à la florentine — allons, on n'en veut plus, je le vois! Qu'on donne à ces braves une quenouille en guise d'épée. Poules mouillées, j'irai sans vous qui hérissez vos plumes et vous sauvez devant un jeune coq !... Holà ! Poncet, page de malheur, avance un peu avec ton flambeau et que Picard et Jeannier te suivent! Ne tremble pas ainsi, charogne, si tu ne veux recevoir, au retour, cent coups de fouet ou plus !

La voix faible et violente ajouta :

— Et moi, je t'écorcherai vif, pour finir!... Avanceras-tu, âne borgne, limaçon, araignée de retrait, bâtard!... Pousse, Odoardo! Pousse ! Je te suis !

Et, sans cesser de crier, de jurer, un jeune homme sortit du groupe compact qui barrait l'issue de la venelle. Les flambeaux éclairèrent sa face pâle, encadrée de boucles brunes, avec une longue cadenette nouée d'un ruban bleu. Ou eût cru ce masque pâle celui d'un enfant cbétif, sans les poils hérissés et rares d'une moustache en brosse et d'une barbiclie en pinceau. Il avait le nez crochu; les yeux battus luisaient d'une vilaine flamme; sa bouche torse et lippue, son menton fuyant indiquaient les mauvaises passions sans courage. Autour de cet être falot, d'une extraordinaire maigreur, des habits d'écarlate, lonrds de broderies, semblaient s'agiter à vide. Il brandissait une épée dorée et se hâtait, avec une impatience fébrile, mais sans dépasser un grand homme au teint olivâtre, d'allure découplée et fine, couvert de taffetas noir, avec une chaîne d'or au cou, qui s'avançait sans témérité ni mollesse, armé d'une rapière italienne et d'une dague à garnitures argentées.

Le jeune homme aux habits brodés ne courut pas longtemps sur les talons du seigneur Odoardo, car, brusquement, il tomba sur les genoux en criant au meurtre. Le seigneur Odoardo, lâchant une malédiction, qui se continua en une plainte lamentable, laissa choir ses armes, battit l'air de ses bras avant de mesurer la terre. Puis il se tordit, tenant sa tête à deux mains. Le flambeau, scié en son milieu, dégringola dans la boue où il s'éteignit en sifflant, et le page Poncet se perdit dans les ténèbres. Taillant à grands coups dans le groupe, le capitaine La Cassière, muet et actif, avait rejoint l'inconnu; de celui-ci, l'épée ployée en demi-cercle se dégageait lentement d'un corps immobile qui écrasait M. Odoardo de son poids.

Et ce ne fut plus qu'un désordre affreux où les gens tourbiliounaient en se heurtant dans l'ombre, ou en roussissant leur chevelure à la flamme des torches qui ondulaient au hasard des chocs. On jurait, on geignait, on s'injuriait sans savoir à qui l'on devait obéir. Par-dessus ce concert d'invectives, une voix aiguë, déchirante, une voix de femme en mal d'enfant, objurguait tous ces hommes débandés par la panique :

— A l'aide! A l'aide!... Au sang, au feu!... Par la Madone, n'y a-t-il point de secours?... A l'aide! On tue Monseigneur! Au secours! A l'assassin!... Que dira Madame?... Mon Dieu!... Laissez-moi!... Laissez...

La voix s'enroua, s'éteignit, comme si on eût bâillonné en deux temps l'effrayée. On lui enveloppait, en eft'et, la tête dans un manteau, tout en lui prêchant la prudence :

— Vous tairez-vous, Isabelle ! Hurler ainsi est d'une tîlle sans retenue ni honneur!... Cuerpo di Cristo! Elle nous mettra la police aux trousses, si on l'entend!... Qu'on l'emporte, et aussi les blessés!... Oui, les morts aussi! Relevez, emportez vivement!... Au carrosse, au carrosse ! Et soufflez-moi ces flambeaux !

La lune, maintenant, éclairait seule la scène. Et l'homme qui avait parlé, sec, décharné, vêtu de serge brune et de droguet couleur de péché mortel, couvrait la retraite, l'épée a la main, contre deux. Au vrai, on l'eût cru invulnérable, à l'instar des héros d'un autre âge. Le capitaine La Cassière lui détachait en pure perte des fendants avec sa large Goton. Il ne l'atteignit qu'une pauvre fois et le coup glissa sur la calotte d'acier qui garnissait la forme du chapeau. En vain, le jeune homme noir le lardait-il avec sa rapière espagnole, la pointe ne mordait pas. Autant valait piquer une apparition surnaturelle, une vapeur, une nuée. Et, de fait, ce spadassin fantôme disparut brusquement, comme si le mur où il glissait, à moins que ce ne fût son ombre, l'eût bu par quelque mystérieuse brèche, aussi vite refermée qu'entr'ouverte.

On entendit cependant encore sa voix :

— Holà! Qu'on se presse!... Alerte, mes drôles!... Voici la police qui nous investit à droite et à gauche!... Tirez, tirez vers la Seine! Qu'on se sépare et rendez-vous où vous savez!... Tarobat !

Le capitaine La Cassière et le jeune L'omme de noir vêtu demeurèrent seuls dans la venelle, piétinant la boue sanglante où gisaient trois épées et une dague.

Tout en ramassant ces trophées de leur victoire, M. La Cassière se donna le plaisir de juger l'aô'aire à l'unique point de vue de l'art :

— Saint Roch, mon bon patron, comme dit mon lieutenant d'Aucas, cela s'appelle travailler, ou bien tout n'est qu'apparences en ce monde! Je ne connais, à parler franc, que Roussi de Saint- Clair, mon ancien maître en fait d'armes, pour manier ainsi son épée, de nuit. Et nous ramenons de cet engagement une peau sans trous, ce qui confine au miracle... Souhaitons donc un second miracle, celui d'échapper aux archers de la police. S'ils voient deux hommes, sans plus, leur courage y gagnera dix fois en superbe.

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