ALORS ILS SE GLISSÈRENT LE LONG DE MURS SORDIDES
Rentrant ainsi dans la pratique des choses, le capitaine ajouta quelques réflexions sur le chevalier du guet et ses recors, puis il conclut :
— Et, ce qu'il y a de fâcheux, je dirai même déplorable, c'est que je me tiens pour perdu, sans espoir de retour, dans ce labyrinthe bourbeux. Notre malheureux sort nous défend d'espérer qu'une Ariane, de si petit* condition soit-elle, apparaisse, armée d'un fil conducteur, et nous emmène loin de cet affreux réduit.
L'inconnu, qui tenait sa rapière et deux des épées abandonnées sous son bras gauche, murmura :
— Silence! Je vois luire une hallebarde à vingt pas de nous. Suivez-moi sans crainte, nous nous tirerons d'ici.
Il poussa le capitaine sous une manière de porche. Cela se continuait entre deux maisons dont les côtés bombés, à encorbellements, semblaient joindre leurs ventres, puis cela obliquait toujours plus étroit, et le boyau dessinait un coude. Là, une porte massive, plus chargée de clous que le battant de quelque antique poterne, roula sur ses gonds et se rabattit sans bruit.
Alors ils se glissèrent le long de murs sordides, dont le crépi salissait leurs manteaux de traînées farineuses. Ils traversèrent des cours oii l'herbe croissait entre les pavés. Ils enfilèrent des passages dont des grilles sans cadenas ni serrures se croyaient sufnsantes pour garder l'entrée. Des oripeaux, des linges sales pendaient des fenêtres, souvent si bas, que les fugitifs y frottaient leur visage avant de les avoir devinés.
Mais, croyant toujours entendre les archers et leurs pertuisanes heurter les volets et les étaux des boutiques, ils se hâtaient, muets, haletants, tenus tous deux par cette peur salutaire de la police dont souffrent toujours davantage les honnêtes gens que les coquins, pour la moins bien connaître sans doute.
En vérité, leurs craintes étaient chimériques. Loin de galoper à leurs trousses, les hoquetons bayaient encore à la lune dans la venelle du Bonheur-Perdu, et querellaient des petits bourgeois en bonnet de nuit. Passant le nez entre leurs volets à peine écartés, ces habitants, troublés dans leur premier sommeil, n'avaient rien entendu de la bataille, et ils opposaient des questions oiseuses à celles du sergent en quête de renseignements.
Avisant un puits à l'angle de la cour carrée où il accédait avec son compagnon, le capitaine La Cassière annonça sa ferme intention de souffler, ne fût-ce qu'un méchant quart d'heure. Il s'assit sur la margelle polie et empoigna, pour se garer d'une chute, le montant rouillé du berceau de fer où se balançait la poulie avec sa corde battante. S'embarrassant les pieds dans le seau qui reposait à terre, le jeune homme de noir vêtu trébucha, manqua de tomber, prit place à côté du capitaine et dit :
— Nous voilà maintenant en sûreté, ou je me trompe fort. S'il m'est impossible de a-ous nommer exactement le lieu, je crois le reconnaître pour voisin de la rue de la Monnaie. Sur notre gauche doit se dresser la Croix du Trahoir, sur notre droite ce serait le fort l'Evêque... Je jurerais m'être aA^enturé jadis en ces parages,
à cet âge lieiireiix où, courant le f^uilledou en toute innocence, je fus obligé de m'eni'uir par une lucarne...
— Tout beau I répondit le capitaine. Vous m'avez l'air d'un galant aventureux. Si vous n'êtes pas soldat, ce qui serait grand dommage, vous possédez toutes les vertus qu'on demande aux gens de cet état... Mais je n'aurai pas cette indiscrète curiosité de vous interroger après le plaisir que je vous dois d'avoir pu me mêler à une aussi cliaude partie... Passons d'abord nos lames à travers cette corde liumide pour les nettoyer du sang qui ne tarderait pas à les mordre, et puis nous ferons couler la corde dans l'eau...
Le capitaine La Cassière, ce disant, examinait sa fidèle Goton.
Tout à coup, il éclata de rire, et, mojitrant 1 ' é p é e a l'inconnu, s'écria :
— La coquine a ^ oie un pendant et le bout de l'oreille <x\ec
— Parlez moins liant, bunte divine !... Auriez-vous, de foitune, essorillé cette péionnelle a ^oix d'orfraie, quand ^ous cliaigeates si sévèrement ces d] les?
Le capitaine, tenai les débris à bout doigts, secoua négativement la tête et répondit :
— Ceci n'est point une oreille de femme. Ce lobe, gras et étalé, largement percé, appartient à quel([ue solide ruffian, assez riche pour y suspendre une boucle d'or où l'on a serti une péïle l)a roque. . .
Par quel miracle ai-je
ainsi gardé cette relique accrochée à la garde de mon épée, c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Envoyons le bout d'oreille au fond de ce puitsoùsonpropriétaireriracherchersilecœurluiendit...
— Gardez-vous-en bien!... Ce lambeau de chair et le bijou qu'il retient me permettront peut-être de retrouver...
Nous VOILA MAINTENANT EN SURETE OU JE ME THOMPE FOHT.
i6 Dariolette.
Le jeune homme se tut brusquement, comme s'il regrettait sa plirase. Le capitaine La Cassière, affirmant sa profession d'iiomme discret, lui tendit l'objet sans mot dire. Et, C|uand son compagnon eut enveloppé soigneusement le débris et le joyau dans un papier, il reprit avec ti-'Q^uillité :
— Vos affaires ne sont pas les miennes. A chacun ses secrets. Essuyons toutefois nos lames avec nos manteaux, bonne précaution contre la rouille, si nuisible à l'acier, et repoussons-les dans leur gaine. Gtace à Dieu, mon épée est de bonne trempe, mais elle ne vaut pas tripette auprès de cette paire magnifique qui s'accroche si gentiment à votre ceinture. Ce sont là des armes d'Espagne et d'un prince plutôt que d'un particulier... Hem!... Mais j'ai toujours l'air de celui qui voudrait vous enc|uêter, monsieur, et je m'en excuse, trop heureux que je fus d'avoir eu l'occasion de vous aider dans votre querelle.
Le capitaine La Cassière se découvrit très poliment pour répondre au salut de son compagnon mystérieux qui gardait le silence. Et, tout en se levant parce que l'humidité du puits gagnait le fond de ses chausses, il ajouta :
— Qu'il n'en soit plus question... Hem î Tracas d'amoureux, c'est clair!... Heureux mortel, car je jurerais que votre maîtresse est aussi claire et nette que votre épée... Moi, voyez-vous, je suis porté, par mon amoureuse complexion, à prendre le parti de Rodrigue, avec le poète Corneille, et je goûte fort son Cid contre qui une cabale s'éleva, dans le temps... À la représentation où je fus de ma personne, je reçus d'un laquais deux grands coups de bâton sur la tête, et le drôle se perdit dans la foule du parterre avant que je pusse mettre la main à répée..Pour une belle cabale, ce fut une belle cabale, on n'entendait pas les acteurs... Seriez-vous poète, d'occasion ?... Non!... Tant pis!... J'aurais gagé que vr>us étiez un nouveau Cid gagnant sa Chimène de haute lutte... allions, ne me cachez rien!... C'était vous le ravisseur ?
A cette question qui mendiait une confidence et qu'appuyait un coup de coude amical, le jeune homme répondit, du ton le plus naturel :
— Oh ! certes non, monsieur ! Et si vous me permettiez de rendre grâces à ce courage et à cette rare générosité qui me valent d'abord d'avoir conservé ma vie et ensuite de vous connaître...
— Ah! monsieur, vous me rendez confus! La chose est de faible importance. Et ne comptez-vous pour rien ce plaisir que vous m'avez fourni de tirer un peu l'épée...
— Souffrez que je vous dise...
— Si c'est pour me remercier, je ne vous entendrai point.
— Laissez-moi, au moins...
— Mais enfin, criait le capitaine, je suis votre obligé, par tous les diables! Devrai-je vous le prouver les armes à la main, et sur l'heure, avec ce puits poui- témoin ?
— Il n'en sera besoin, monsieur, fit le jeune homme, toujours assis sur la margelle.
Le capitaine, debout, les bras croisés, ne se tint pas pour battu, et il répliqua d'une voix profonde : ,
— C'est fort heureux, monsieur! Et qu'avez-vous à dire, s'il me plaît, à moi, de prendre votre parti?
Le jeune homme n'y trouvait rien à redire. Il ajouta même que. s'il y avait nécessité pour lui de batailler par la suite — et d'après la tournure des choses, toutes chances étaient pour que. cette nécessité fût prochaine, — il s'engageait à prendre son interlociiteur pour second, lui, pas un autre, et cela sous la foi du serment.
Un a j'y compte bien » fut la seule réponse du capitaine. Et cet homme de guerre conclut d'un ton non moins gracieux :
— Laissons-là ce sujet !
— Laissons-le î Donc, monsieur, poursuivit le jeune homme, et sans vous remercier, puisque vous n'entendez pas me le permettre, sans avouer que je sois vivant à cette heure, par votre aide, ne me défendez pas de répondre à une accusation qui, en tout autre cas, serait un compliment très flatteur... A ne vous rien cacher, je ne suis point le galant, dans l'histoire...
Le capitaine interrompit d'un geste. Sur un ton de gros désappointement et de regrets, il murmura :
— Alors, si vous n'êtes que le mari, mettons que je n'aie rien dit... Enfin!... Ce sera bien la première fois de ma vie que j'aurai dégainé dans une affaire raisonnable!
Il dit cela en soupirant d'une façon touchante au point que l'homme en noir ne put s'empêcher de rire. Le rire gagna le capitaine La Cassière qui retomba assis sur la margelle. Une fillette, en embuscade derrière ses volets, guettait, attendant le moment d'ouvrir à son amoureux qu'elle devinait blotti sous la porte, non loin des deux nocturnes promeneurs. Quand elle les vit ainsi s'incruster, elle souhaita de les voir s'abîmer dans le trou béant où se mirait la lune traversée par la corde suintante. Mais ils disparurent d'une manière moins tragique. Troublés par le léger grincement des volets, les deux hommes se levèrent d'un même temps et s'éloignèrent sans oublier de replacer sous leur bras l'épée nue que chacun avait gagnée dans la bataille.
Tout en marchant, le capitaine parlait avec animation. Son ombre dansait le long des murs, s'allongeait ou se raccourcissait au hasard des distances, et donnait au jeune homme, qui se hâtait à même hauteur, le spectacle fantastique d'un être tout en jambes se résolvant brusquement en cul-de-jatte.
— Voyez-vous, monsieur, galant ou mari, heureux ou trompé, vous me devenez cher. Avec votre congé, je vous reconduirai jusque chez vous, si ce n'est pas indiscrétion de demander à un gentilhomme
Ici, M. La Cassière fut interrompu par son nouvel ami :
— Arrêtez, monsieur. Je ne suis pas gentilhomme.
— Peu m'en chaut, mon bon monsieur! Vos actions vous commandent de l'être... Hem!... Moi qui vous parle, je ne suis noble que depuis deux ans, tout au plus. Sa Majesté, que Dieu garde, daigna...
i8 Dariolette.
La petite, toujours à sa fenêtre dont elle avait écarté les volets, put apercevoir les deux qmbres projetées par la lune, saluant cérémonieusement et balançant chacune un chapeau. Xe sachant à qui s'adressait cette politesse, elle rentra précipitamment la tête, sans souci de son amoureux qui se morfondait sous le porche. Quand elle se décida à descendre et à lui ouvrir la porte, grands furent et son désappointement et sa surprise : l'aimable garçon, découragé sans doate et par la longueur de l'attente et par la fraîcheur de la nuit, avait disparu. Tenant ses souliers à la main, la belle soupira et, après avoir repoussé la barre, regagna sa chambrette. Ses chaussures à la main, pareillement, le galant se coulait le long des façades et suivait à distance les deux hommes qui continuaient de gesticuler en marchant.
— Oui, disait le (capitaine La Cassière, le Roy, dans sa magnificence, notre bon Roy daigna me faire comte de lougerays, pour l'avoir bien servi à la guerre, moi, Ferrand Brisseport, dit La Cassière, fils cadet d'un simple tailleur pourpointier de Chaumonten-Vexin.
L'inconnu répondit à cette confidence que ce n'était pas à la légère que le Roy Louis XIII avait été nommé le Juste. Pour lui, Ludovic Lemessier, il se tenait pour un petit compagnon ; peintre et graveur de son état, il se mettait, comme tel, à la disposition du capitaine, prêt à reproduire les traits d'un bon homme de guerre, gentilhomme par la grâce du Roy.
Sans accepter ni repousser une offre aussi honnête, le comte de Fougerays s'arrêta subitement et saisit son homme par le bras :
— Ludovic Lemessiei', avez-vous ditP... Est-ce bien là votre nom?... Mais alors, vous avez peint, de votre main, sur un beau panneau, panneau que je voudrais pouvoir porter sur mon cœur, la divine figure de M*"® de Farges, de l'incomparable Marguerite de Vaulérins.
Ainsi interpellé, Ludovic avoua, sans subterfuges, qu'il avait, en eft'et, commencé le portrait de cette dame, à une époque remontant à deux ou trois ans.
— Ahl mon pauvre ami, votre compte est bon!
Et le capitaine secoua son « ami » dont il n'avait pas lâché le bras.
— Eh! ne me serrez pas ainsi, par tous les diables!... Qu'y a-t-il encore?
— Ce qu'il y a, peintre de mon cœur?... Oh! peu d;' choses. Voici, vous le confessez sans honte, tantôt trois petites années que vous laissâtes ce portrait inachevé. Eh bien, la dame vous cherche, votre tête est mise à prix. Que si l'on vous retrouve, l'on vous écorchera à l'exemple de saint Barthélémy, et de votre peau, précieusement tannée, on fabriquera Tin étui oii dormira cette merveille de peinture si fâcheusement laissée en train. Ce soir encore, elle jurait — je parle de Marguerite, cette autre merveille — d'aimer sans réserve le mortel qui lui ramènerait son peintre mort ou vif. Donc, je vous saisis, je vous appréhende au corps, je ne vous quitte plus!
Dariolelte. 19
Insensitile à la pluie (\n\ tombait maiiileiiaiii en averse, méprisant un jet d'ean qu'une garis^ouille diri^-eait sur sou chapeau, le caT)itaine s'appuya contre un pilastre de la maison neuve qu'ils louj^eaient dans la rue Jean-Lasnier, et déclama d'une voix puis.sante :
Puisqu'alors que je clierche une ànie à mon niveau
La fortune m'accorde un ami si nouveau.
Mes vœux de l'avenir ne sauraient trop attendre, .
Et capable de tout, je puis tout entreprendre.
La Nymphe ouvre à mes pas son humide retrait,
Et Jupiter lui-même avec moi combattrait,
Les Faunes, les Syl vains...
Elargissant son geste, il reprenait du souffle pour continuer, quand les bords de son chapeau, se refusant à garder une masse d'eau plus considérable, s'abaissèrent en un point, et le flot inonda les souliers de l'homme de guerre, changé pour l'heure en un autre Tyrtée. 1.1 s.e retourna, leva le menton et reçut en pleine face la chute d'eau qui l'aveugla. Sans se plaindre de cet accident misérable, le comte haussa les épaules :
— Le ciel me punit ainsi, et je crois qu'il a raison, entre nous, pour réciter les ridicules poésies de cette Saplio crottée qu'est M"* de r Olivette. Retirons-nous donc. Ce quartier est à ce point mal habité que je me figure qu'un bourgeois imbécile, saisi d'une terreur panique, a précipité sur nous le contenu de quelque vase domestique. Eloignons-nous, peintre, mon ami, que je n'abandonnerai plUiS sur cette terre. La rencontre m'est à ce point heureuse que je veux, sans tarder, vous raconter mes amoui's avec cette parfaite Marguerite. 11 vous faut les connaître, avant de mettre la dernière main à s.on portrait. Amours, à vrai dire, qui n'ont point dépassé jusqu'ici le seuil des timides espoirs. Car Marguerite, monsieur, ou pour s'exprimer plus honnêtement. M™* de Earges, n'est point, ainsi que vous avez l'air de l'aA'ancer, une de ces femmes qui...
— Monsieur, je n'avance rien que mon pied, prudemment, pour choisir le pavé le moins sale.
• — De ces femmes que... Enfin, vous m'entendez, peintre de ses charmes, homme cent fois et mille fois heureux qiii la couviez de votre regard, tout en essayant de fixer sur le bois, avec un grossier pinceau, l'éclat que ce visage charmant emprunta aux étoiles, à Phœbé, à Phœbus même, qui, vous en fûtes juge, pâlit quand il plaît à Marguerite de s'éclairer de ses feux. Oui, monsieur.
Se campant brusquement, l'officier attira à lui le peintre Ludovic et le pressa contre son cœur. La pluie tombait à flots. Et, à hauteur de la Grande Boucherie, le garçon suivait toujours, ses souliers à la main. Depuis la rue Perrin-Gosselin, par la rue Jean- Lasnier et celle des Lavandières, il surveillait les deux hommes. On eût dit qu'un monstre de pierre, descendu de quelque pinacle, entreprenait une promenade, à l'instar des escargots, pour jouir, en leur plein, des bienfaits printaniers de l'ondée.
— Ah! peintre, mon uni({ue ami! s'écriait alors le sensible capi-
Danolette,
— Vous ÉTf;S, EN VÉllITÈ, UN HOMME ADMIRABLE.
taiue, souffrez que je vous embrasse! Et puis, suivant votre désir, nous passerons le pont Saint-Micliel. Touchez là! Vous êtes Pylade et je suis Oreste. Vous avez droit à tous mes secrets. Votre esprit surpasserait votre courage si celui-ci pouvait êire surpassé, et je n'en crois rien... Ecoutez... Si...
Il hésita, tourna, piétina, recommença de marcher, s'arrêta encore, insensible au déluge sous quoi s'alourdissait son manteau. Enfin, tirant par le collet Ludovic, qui le regardait avec un étonnement non feint, saiis le voir très nettement, d'ailleurs, car la lune avait cessé de briller, le capitaine balbutia :
— Si vous vouliez bien lui dire deux... ou quatre mots, en ma faveur, je crois que cela ferait très bien.
Ludovic, à son tour, s'arrêta, rappelant son compagnon qui, après s'être ainsi déchargé le cœur, allongeait le pas, tirant vers le pont :
— Non, écoutez, monsieur, la plaisanterie est forte! Comment voulez-vous que moi, un pauvre peintre...
— Ah! vous vous en tirerez mieux que moi!... Si vous saviez... Et, gravement, dressant sa haute et solide personne, le capitaio»^
La Cassière dit :
— Si vous saviez à quel point je suis timide!... Vous riez ? II
n'y a pas là de quoi, je vous assure... Que voulez-vous, mon pauvre ami, j'ai été ainsi créé. Je n'aurais point peur i\e trois ou quatre charretées de diables, non plus que de deux cents Croates. J'ai fait la guerre avec le roi de Sutxle — ici le capitaine salua, ce qui soulagea son chapeau plein d'eau à nouveau — avec les Hongrois contre les Turcs, mais devant M™® de Farges, je suis plus petit qu'un écolier devant son recteur.
— Eh bien, — répondit Ludovic qui garda son sérieux, — de pareilles choses se sont vues sur la terre. Je ne demande pas mieux que de vous servir et de terminer ce portrait. Si l'on me jette à la porte avec mon panneau sur le dos, ce sera affaire à vous. Maintenant, si vous voulez m'en croire, nous ne prendrons point racine sous cette pluie, car tôt ou tard nous germerions et nous épanouirions eu verdure. La boue me dispute avec acharnement chacun de mes souliers oii mon ])ied menace de se noyer. Pour comble d'infortune, mon uuinteau a tant bu d'eau qu'il semble plus lourd à mes épaules que ces chapes de plomb doré dont les moines italiens me dirent que l'on revêtait chez Satan, aux temps antiques, les prélats prévaricateurs. Donc, si cela vous agrée, nous trouverons abri sous mon humble toit. Près d'ici, dans la rue du Cliat-quij>èc.he, je vous offre un grand feu, du vin d'Espagne que je soigne avec l'amour d'un père, et aussi un jambon couronné de lauriers à rendre jaloux tous les poètes. Même si, d'occasion, un peu de tabac bien séché, dans des pipes de terre flamande...
— C'en est trop! La moitié de cela m'eût décidé. Je vous suis, ô le plus hospitalier des peintres ; vous êtes, en vérité, un homme admirable, et c'est ma bonne étoile <|ui m'a mis cette nuit sur votre chemin.
Un feu clair pétillait dans la cheminée, au grand préjudice des araignées. Evacuant en toute hâte les toiles qu'elles avaient ourdies à loisir aux angles de l'âtre abandonné depuis trois ans, elles couraient avec une inquiétante rapidité sur les murs. Certaines se réfugiaient dans les crevasses qui ne manquaient pas en ces lieux ; d'autres, gagnant le plafond, dérangaient leurs congénères qui avaient tendu de vastes nappes, grises de poudre, au voisinage des fenêtres dont les châssis montaient jusqu'à la corniche.
insensible aux tribulations de ces filandières à huit pieds, le capitaine La Cassière, armé d'une allumette de papier, enflamma de sa main sûre d'elle-même le t ' ac qui s'épanouissait en façon de champignon sur le fourneau de sa pipe à long tuyau délié. Il envoya cjuelques ronds parfaits de fumée vers les solives mal crépies, attira d'un geste amoureux le verre à pattes plein aux deux tiers de vin couleur d'ambre, se carra dans le large fauteuil à dossier de cuir, plus éraflé qu'une selle de bidet de poste, but, s'étira et daigna enfin parler :
T1 «t certain "- dit-il eu lâchant ses mots un à un, connue si leuTvi:: tuf :ous.dé.aWe - c,ue V ou est -".Xct'Zée,
^"■•Td^rwîre'tXTe t u TtlS <ruu ai>. entendu, approuva d un liociiemeiu ul «Vutoura, parle moyeu
f». ayant lampe v,ug«nco^ f e'p" int% «^^^Vle^le capitale fi:* îeZ";' Uiruf le ^'isa.e de son Lte les impressions que produisirent quelques phrases d'une banalité lapidaire envoyées entre trois bouffées de tabac. Fne seule donnera idée des autres :
Son Eminence, quels
que soient ses moyens, ne peut se donner autant d'agréments que nous à cette heure. Jamais, au grand jamais, il ne fit meilleur repas ni ne garda, après un cœur aussi léger, la pipe aux dents.
Et le silence ne fut plus troublé dans la grande pièce
IL EST CERT.MN, DlT-lL, QUE L'ON EST MIEUX LA QUE DEHORS
que par le ciépiteineut du brasier. Sur la table de cliêue qui séparait les deux hommes, traînaient les reliefs du souper : un janiLou attaqué jusqu'à l'os, un fromage réduit à sa croûte moisie, quelques raisins secs dont seules subsistaient les rafles, et une lionnête damejeanne, avec des flancs clisses dans leur moitié inférieure, mais réfléchissant en la partie découverte du verre sombre, à reflets d'émeraude, les panaches incarnadins de la flamme du foyer et les lumières orangées de quatre chandelles qui laissaient couler, sans cérémonie, leur suif en larmes lourdes et onctueuses dans les bobèches de deux chandeliers qu'émaillait, à bon marclié, le vertde-gris à nuance d'herbe.
Partout ailleurs qu'au voisinage de cette table l'ombre régnait. La poussière adoucissait les contours de cent objets disparates accrochés aux murs gris. Et quand le vent, qui soufflait en tempête, se coulait sous les châssis, tout en sifflant, et couchait la flamme de chaque chandelle, on voyait danser, le long de ces parois imparfaitement plâtrées, un tas de choses qui rappelaient des pendus. Il y avait aussi des tableaux simulant de larges trous noirs d'où émergeait une mine exsangue, et ces trous se circonscrivaient parfois avec l'or d'un cadre où étincelaient les ornements en bosse. 11 y avait surtout des torses, des têtes, des mains, des pieds, tous en plâtre, suspendus sans ordre, et des bas-reliefs qui ressemblaient à des moules en creux, grâce à la poudre qui veloutait leurs saillies. Les bardes, les oripeaux, les tapisseries s'entassaient sur les sièges pour en défendre, sans aucun doute, l'usage aux visiteurs indiscrets. Ces meubles, ainsi protégés, se dressaient d'ailleurs au milieu d'un tel enchevêtrement de cabinets, de cofl'res, de chevalets et de tables, sans préjudice d'un étui de basse et d'un clavecin, que c'eût été folie de prétendre les dégager.
Un mannequin, modelé au naturel et habillé de toile bise, posait sur un bahut ses jambes avec les articulations fléchies suivant le galbe du couvercle. Mais le reste traînait à l'abandon parmi les plis d'une verdure de Flandres dont les souris et les mites avaient fabriqué une assez curieuse broderie ajourée. La tête de bois peint regardait de ses yeux fixes, bleu de faïence, la dépouille étrange d'un poisson péché dans quel({u'une de ces mers d'où les navigateurs ne reviennent quasiment jamais. Et un squelette pendu à une potence au moyen d'un anneau qui sortait du crâne, paraissait prendre plaisir à augmenter l'horreur générale par quoi se recommandait ce coin d'atelier. Heureusement qu'une Hébé, aux trois quarts peinte, et dont le bras frais tendait une coupe vermeille qu'on eût jurée une vraie coupe, tant elle sortait du cadre, certes moins luisant qu'elle, attirait l'attention des vrais amateurs par son engageante nudité. Et à contempler cette aimable enfant, en simples habits de chair, à la face éclairée d'un radieux sourire, toute idée de tristesse se dissipait aussitôt.
Des valises, des malles, des porte-manteaux aux trois quarts défaits, deux selles à sacoches, quatre étuis à pistolers, des paquets, une outre, jonchaient le carreau. On devinait que leur propriétaire revenait d'un grand voyage, ou bien qu'il était à la veille de s'eD
aller par les cliemins. Cette réflexion, indiquant un caractère poudéré, avait été émise par le capitaine, quand il se hasarda jusqu'à traverser l'atelier de son nouvel ami.
Mais quand sa faim fut apaisée, quand ses vêtements furent sèches, quand sa soif et son besoin de tabac commencèrent de s'éveiller, il avait dit, en promenant un regard circulaire sur ce mobilier peu banal :
— C'est ici la demeure du sage, et l'on ne doit pas s'y ennuyer un seul instant. Moi-même, qui suis d'un esprit peu curieux, je me sens, à la vue de tant de brimborions dont chacun retient plus d'un singulier souvenir, en veine de digressions philosophiques, La mélancolie qui m'accable lorsque je songe — et c'est tous les instants — à notre divine Marguerite...
> M. La Cassière, qui vécut dans cette habitude de laisser ses phrases inachevées, dès qu'une idée nouvelle venait traverser la première en cours, avait ouvert cette parenthèse :
— ... Entendons-nous î Je di^ notre, parce que, tout respect gardé à la plus charmante des femmes, M™^ de Farges vous appartient un peu, en tant que modèle. Ahl quand verrai-je ce portrait achevé î... Enfin, il suffit. Je vous ai raisonnablement, pour ne pas emplo3'er une expression plus sévère, rebattu les oreilles avec mes bizarres amours. Qu'il n'en soit plus question.
Il n'en fut plus question, justice en doit être rendue au capitaine, durant tout le souper qui se prolongea jusqu'à la première heure après minuit. Mais une fois que, le verre à la main gauche et la pipe à la droite, M. La Cassière commença de jouir de cette béatitude que connaissent seuls les gens chez qui un cœur ferme s'allie à un bon estomac, il ouvrit un autre avis : « Il ne croyait pouvoir mieux faire que de se mettre à la disposition de cet hôte chez qui il ne savait ce qu'on devait le plus louer, ou des manières affable?!, ou d'^ la discrétion. »
— Yoyez-vous, monsieur... Heml... J'allais dire mon ami...
— Vous pouvez le dire, s'écria le peintre. Je m'en tiens pour honoré.
— Eh bien, mon ami... Et je souhaite de devenir le vôtre... Ludovic répondit sans impatience, car ses voyages avaient développé chez lui la capacité d'attente :
— C'est déjà fait!... A votre santé!
— A celle du Roy d'abord!... Diable, n'oublions pas ce que je suis, par sa grâce!... A votre santé, mon ami, et écoutez-moi avec patience...
Ludovic prit le ciel à témoin, en regardant le plafond et en se dissimulant derrière sa fumée de taliac. Pas un instant la colère contre cet extraordinaire bavard n'avait accéléré les battemeiits de son coeur.
— Cette patience, continuait le capitaine, je l'ai terriblement fatiguée en parlant de mes misérables affaires Occupons-nous des vôtres, à cette heure, ou bien n'en parlons pas, à votre convenance. Mais, quelles que soient les raisons qui vous commandent de garder le silence, n'oubliez pas, s'il vous plaît, dussé-je me répéter sans
mesure, qu'il y a ici un homme pour vous servir, et cela de toutes les fayous, en s'arrêtant au possible, s'entend. Mon épée, ma bourse, si plate soit celle d'un homme de guerre...
— Souffrez que je vous arrête! Dieu merci, je n'ai pas besoin d'argent. Et, puisque vous vous mettez ainsi à ma disposition, je n'aurai pas cette sottise de laisser passer une aussi belle occasion... Vous me plaigniez, monsieur, il n'y a qu'un instant, d'avoir eu à subir vos conhdeuces. Croyez bien, d'abord, que je n'en éprouvai nul déplaisir; sans quoi, je vous eusse faussé compagnie.
— Voilà qui s'appelle parler, — dit le capitaine en tendant la main, alors veuve de son verre, au peintre. — Vous êtes un brave homme! Malheur à qui tenterait d'insinuer le contraire.
— Grand merci! Vous allez maintenant écouter ma petite histoire, si vous en trouvez le courage. J'ai besoin, dans le cas présent, de plus d'un sérieux conseil. Peut-être consentirez-vous à m' assister dans une aventure à ce point étrange que je ne sais si vous en croirez le premier mot.
Le capitaine réprima à grand'peine les mouvements de son nez. La mobilité de cette partie de sa personne témoignait d'une curiosité inlassable. Aussi cachant son nez sous le verre à pattes, rempli au préalable, M. La Cassière gagna-t-il du temps. Puis il répondit avec courtoisie et tranquillité :
— Je n'aurais garde de douter de votre parole. Il est rare que les gens doués du courage dont vous m'avez fourni les preuves, il y a deux petites heures, — tant elles s'écoulent vite en votre compagnie... — Hem!... soient des menteurs à l'instar des courtisans à la langue dorée. Parlez en toute confiance. Je vous ouïs avec la même bonne volonté que j'aurai à vous assister, s'il m'est loisible.
On remit du bois dans la cheminée, on remplit les verres, on bourra les pipes ; et le capitaine, du fond de sa nuée odorante à faire éternuer une douzaine de mariniers liollandais, se borna à encourager le récit du peintre par des « hem ! » savamment gradués, pour laisser comprendre qu'il suivait le fil du discours :
— Quand vous m'avez secouru avec tant d'à-propos, j'ignorais, dit Ludovic, et j'ignore encore tout de ceux qui m'attaquèrent à si grand renfort d'estafiers et de flambeaux. Peut-être, cependant, cette tentative de meurtre ^e rattache-t-elle à une conspiration ténébreuse qui resserre sa trame autour des miens. Aussi bien devez-vous savoir et qui je suis et quels sont ces parents. Vous n'ignorez ni mon nom ni mon métier, mais vous ignorez que je suis orphelin, que mon père était le frère de la femme d'un gantier, maître Perrin Courtoys, qui tient boutique rue Saint-Honoré, à l'enseigne du Chevrotin de Vendôme. L'épouse de ce gantier, Julie Lemessier, est donc ma tante, comme je suis son neveu, et par le hasard des alliances, neveu aussi dudit Perrin Courtoys. Mon enfance, ma première jeunesse n'eurent rien d'intéressant en soi. Aujourd'hui, j'ai vingt-six ans ..
Le capitaine laissa échapper de son nuage ces paroles encourageantes :
— Ce qui est un bel âge. Moi qui compte facilement trente
années, je changerais volontiers avec vous. C'est mallieureusement une combinaison impossible, Yeuillez continuer :
— Et depuis environ huit ans, je me suffis à moi-même. Je trouvai, dans le goût naturel qui nie poussait vers l'art de la peinture, la force de résister aux mauvais procédés de mon oncle le gantier. Cette force, je la puisai surtout dans la tendresse de ma bonne tante Julie...
— A propos, cette bonne tante Julie n'est-elle point, si ma mémoire me sert, cette marcliande que l'on a surnommée la Belle Gantière ?
— Oui, certainement. Matante est célèbre dans tout Paris sons ce nom.
— Allons! Allons! Point n'est besoin de tant de détours. Vous êtes amoureux de votre tante, et naturellement!... Ah! jeunesse!... jeunesse!
Cette interruption, malgré son ton paterne, parut mécontenter fortement le peintre. Il répondit sèchement :
— Non pas! Et, si vous daignez m'en croire, aous ménagerez vos plaisanteries sur ce point, ou bien nous cesserons d'être amis.
— Mettons que je n'aie rien dit. Je manquerai toujours de sérieux ; qui me veut du bien me le répète cliaque jour. Oubliez ces paroles en l'air. Me voici prêt à tirer l'épée pour la vertu de votre tante. Et, pour Dieu, continuez de raconter, sans vous émouvoir. Mais, voyez- vous, Ferrand La Cassière, j'ai été ainsi fabriqué que je ne pense qu'à l'amour.
— Oh ! quant à cela, vous ne perdrez rien pour attendre. Vous n'êtes pas le seul à exercer la profession d'amoureux. Amoureux, je le suis, et plus qu'une bête !
— Moi aussi, ami de mon âme !
Continuez. Je jure sur mon verre — quel vin ! — de ne plus vous aiTcter par mes niaises réflexions.
— Je vousr avouerai donc que ma tante me soutint et de son pouvoir sur maître Perrin Courtoys, pouvoir en tout considérable, et aussi de son argent. Car des quelquesécusque ma pauvre veuve de mère avait pu réunir, ma tante Julie dut vite voir la fin. Elle me plaça en apnrentissage'chezun lx)n maître peintre, Jean Bouillon, et je me trouvai bientôt en mesure de gagner ma vie. On me commandait des portraits...
— Dont celui de M"" de Farges, - Et i-Ah LE HASAïu.. UES 'f ^^6 diviue Marguerite, et vous ne
ALLIANCES, NEVEU AUSSI uv DIT 1 ^vez pas teruiiDc, homme de peu
Peiuun Courtoys. de foi !
— Hélas!... Ce malheur, en tous cas, est aisément réparable, Vous en apprendrez, tout à l'iieure, de plus grands. La colère de mon oncle Courtoys fut la cause de cet abandon de mes travaux. Ma cousine Claire...
— Ab ! par exemple, si vous n'êtes pas le g-alant de celle-ci, je m'enfuis, quelque pluie qu'il tombe 1
— Vous ne fuirez pas, car je puis avouer sans bonté que j'aime cette jeune fille comme on n'a jamais aimé sur terre.
— Nous disons tous cela. Hier encore, je déclarai à Marguerite de Farges... Hem !... Pourquoi m'éconitezvous? C'est à moi de me taire, morbleu ! Et je suis un personnage ridicule et oiseux. Je prends à témoin ce vin, dont je ne rencontrerai jamais le pareil, que je n'ouvrirai plus la bouche, sinon pour lui prouver mon amitié. Continuez.
— Donc ma coii.sine Claire est la propre nièce de Perrin (,'ourtoys, et je î'aim-e. Telle fut la cause de mes tribulations. J'eus ce grand tort de penser que moi, pauvre peintre, je pouvais prétendre à la main d'une héritière.
Que Claire de Valensola naquit d'un mariage entre Philippine Courtoys,
sœur défunte dudit gantier, et un certain César de Valensola, c'est ce que j'omis de vous apprendre. Ce César, que Dieu lui accorde le repos ! était un de ces partisans d'Italie qui s'abattirent sur la France avec le seigneur Concini. Plus prudent que le maréchal d'Ancre, le père de Claire avait su retirer son argent et sa personne en sûreté au delà des monts, quand les temps devinrent mauvais pour les traitants de son espèce. Les richesses de cet homme de bien dorment dans une banque de Lucques, et mon oncle Courtoys, constitué tuteur de Claire, s'arrangea, après la mort de la signera Valensola, pour toucher les intérêts sans scandale. Il accrut ainsi démesurément son commerce sans cesser de surveiller la fm'tune de ma cousine. Et voilà le malheur. Une fille aussi opulente ne saurait épouser, raisonnablement, un gueux de mon acabit.
— Vous aime-t-elle ?... Ah! excueez! Ma langue va plus vite que mon esprit... si j'en ai.
— Il n'y a pas d'offense. Oui, capitaine La Cassière, Claire me rend mon amour. Ce soir encore elle s'engagea par serment à n'avoir d'autre mari que moi.
— Eh bien, mon ami, je ne vois rien qui nous puisse arrêter. Demain ou après, suivant vos convenances réciproques, nous enlevons M"^ Claire...
Je fus chassé avec la malédiction DE PEHIUN COUUTOYS.
— Ah! vous parlez de corde dans la maison d'un pendu! Ne prononcez pas ce mot d'enlèvement!... Un peu de patience!... Il y a trois ans, à pareille époque, mon mauvais génie me poussa vers une démarche que ma tante Julie, absente qu'elle se tiiDuvait alors, étant allée visiter une parente dans l'Orléanais, m'aurait certainement défendue. Je demandai à mon oncle Courtoys la main de ma cousine Claire, lui promettant de m'élever, par mon travail, à une position que M. Philippe de Champaigne lui-même n'a pas obtenue.
— Et votre gantier d'oncle vous envoya promener avec sa bénédiction. La chose est toute naturelle.
— Vous avez deviné juste. Je fus chassé avec la malédiction de Perrin Courtoys pour viatique. Mais j'avais mon plan. Sans inquiétudes sur la constance de ma Claire bien-aimée, je résolus de quitter le roj^aume et de n'y rentrer que riche...
— Eternelle chanson! Et vous êtes revenu plus maigre qu'un rat d'église.
— Ne vous déplaise, je suis revenu dans la peau d'un homme presque riche...
— Et je comprends tout. Je gagerais, dit le capitaine avec placidité, que vous vous êtes mêlé de contrebande. C'est, paraît-il, une profitable occupation par le temps qui court.
— Vous errez à plaisir! J'ai gagné beaucoup d'argent à peindre les grands en pied, en buste, voire à cheval. Une simple tête, dessinée au crayon, me valait trente écus, et on m'en demandait à la douzaine. Certains tal)leaux de piété, je les fis payer cinq cents livres, et des nudités mythologiques en atteignirent six cents. Le roi d'Espagne, en personne, m'a donné audience, et j'ai peint au naturel cinq de ses chiens et deux de ses fous, sans compter quelques nains et naines, des duègnes et une infinité de courtisans. C'est d'Espagne que je rapportai cette paire si finement ciselée que vous avez admirée et aussi six lames de Tolède, marchandise rare et précieuse entre toutes. On les conserve roulées dans des boîtes rondes à l'image de celles où se transportent les meules de fromage, et on ne les peut exporter sans une permission de Sa Majesté Catholique, aussi vrai que je vous donnerai une de ces épées, en souvenir de la nuit.
— Ah! par exemple! Songez-y, un pareil cadeau...
— Taisez-vous et observez votre promesse! J'ai passé la mer, visité la Sicile, la Sardaigne, l'île de Malte aussi. Le grand maître des chevaliers, Antoine de PauLa, après que je l'eus représenté tout armé, me gratifia d'une chaîne d'or fort lourde. Je la fis fondre et en tirai cent ducats. Il me donna, de plus, la croix de l'ordre et le brevet qui me permet de la porter. En Italie, j'ai peint des cardinaux, des évêques et des princes ; à Venise, des courtisanes et des banquiers. Partout j'ai touché du bon argent que je convertissais en lettres de change; partout j'ai reçu des cadeaux. Je possède trente et quelques mille livres, je...
— Vous cessez d'être intéressant. Epousez votre Claire, croissez et multipliez et cessez de vous battre la nuit avec des traîneurs de rapière. Pour moi, je ne sais ce qui me retient...
— Taisez-Yous 1 Xous allons entrer maintenant dans le vif de l'histoire. Tout ce qui s'est dit jusqu'ici est pour vous aider à comprendre xje que je me tiens f>our incapable d'expliquer. Quand je fus de retour à Paris, c'est-à-dire avant-hier, mon premier soin fut de me coucher, car je ne tenais plus debout. Le lendemain, sans oser me présenter chez mon oncle Courtoys, j'envoyai une lettre à ma tante Julie par un valet que me procura ma logt;use. Ce valet revint avec la lettre et des explications dont je tirai la conclusion que le drôle était ivre ou imbécile, à moins que ce ne fussent les deux choses à la fois.
« Monsieur, me répétait-il, ne vous échauffez pas ainsi. Je vous rap2)orte fidèlement les paroles du commis de votre oncle. Il paraitrait que M""*" votre tante s'est sauvée la nuit dernière avec son galant. »
Le capitaine La Cassière, prêt à donner libre issue à sa gaieté, se rappela le commencement du récit. Retiré dans sa fumée, il allongea seulement le bras jusqu'à son verre et but silencieusement.
— Xous voici dans le plein de T aventure, continua Ludovic. Vous ayant prié de m'aider de vos conseils, je compte sur votre efntière attention.
Le jeune homme parla longtemps sans que H. La Cassière fît autrement entendre sa voix que sous forme d'interjections : « Ah! ah! — Très bien! — Oh! oh! Chose à noter. — Hem! — Très grave! » Il indiquait ainsi qu'il suivait, sans distractions, le récit. Il demanda aussi « une suspension d'audience » pour moucher les chandelles, car leur flamme démesurément accrue grésillait autour des lumignons fumeux de la mèche. Il alluma même d'autres chandelles quand les premières furent consumées. Et, quand le peintre eut fini de raconter son drame domestique, il écarta d'un geste la bouteille et les verres, posa sa pipe, décrivit un demi-cercle avec son fauteuil, s'accouda carrément sur la table et dit :
— Si vous voulez bien, nous allons résumer.
Ludovic le considéra, tout étonné. Au vrai, c'était un autre homme qui parlait. La mine sérieuse, froide et réfléchie du capitaine dénonçait l'homme de guerre avisé, connaissant sa responsabilité et qui étudie un rapport d'espion avant d'entreprendre l'expédition, grosse de résultats possibles. Rien ne restait de l'évaporé et du raffiné d'honneur qui chauffait ses semelles à l'âtre plein de cendres blanches et où mouraient les derniers tisons. Chez M. La Cassière tout était en résolution et en force. Sa figure régulière eût semblé belle sans l'accentuation exagérée de ses traits. Coupée par la moustache brune à crocs droits, elle se terminait par une barbiche en pinceau, suivant la mode, et gagnait ainsi en longueur. L'honnêteté était dans les yeux couleur de noisette qui regardaient droit devant eux, l'intelligence et la volonté dans le front large et haut. La bouche un peu molle laissait entendre qu'une sensualité bienveillante se tempérait par le respect de soi-même, caractère fourni par la saillie du menton.
En somme, lorsqu'il cessait d'être obsédé par sa Marguerite, M. La Cassière abondait en dons de l'esprit. Il sacrifiait à l'élé-
gauoe sans empLase, car si sou pourpoint avait sa taille placée non lom (les euimaucbures, les basque* en desoeudaient assez bas sur le haut-dercbausses pour corriger ce que l'ampleur en pouvait présenter d'excessif. Quant à la plume de son chapeau, la pluie l'avait réduite à une telle misère que Ton n'en distinguait plus ni le galbe, ni la couleur.
— Résumons, répéta M. La Cassière, cette histoire qui n'a d'extraordinaire que les apparences. Le fond en est d'une extrême simplicité : captation d'héritière, sans moins ni plus. Tout s'agite autour de cette notion première. Des gens encore inconnus, d'une audace peu commune, agissant par leurs propres moyens, dirigent cette affaire. Je ne les crois pas assez puissants pour disposer des forces de l'Etat. Ils se caclieut, ce qui est nn bon signe et pour nous donner espoir de lutter contre eux avec nos moreus à nous. Nous les retrouverons facilement, mais il nous faudra garder cette précaution de nous dérober à leurs recherches. Je dis nous, parce que je suis naturellement avec vous pour partager les dangers. Ceux-ci seront considérables.
Si j'ai bien saisi les particularités de l'aventure, elles peuvent se ramener à ceci : Julie Lemessier, votre tante, femme du sieur Perrin Courtoys, marchand gantier juré, à l'enseigne du ChevroUn de Vendôme, rue Saint-Honoré, non loin de la rue du Coq, a disparu dans la soirée du 12 mars, c'est-à-dire avant-hier. Une servante vint la chercher à six heures avec une lettre de sa maîtresse, R^^née Poucet, mercière, à l'enseigne de VOr de Chypre, rue de l'Autruche, en face de l'hôtel d'Alençon. On ne sait ce que contenait la lettre : mais la chambrière de votre tante a entendu le message verbal de ht ptateuse, qui s'appelle Macée Boissoai-
nade :« ^lademoiselle Poncet est gravement malade et vous attend. »
Jetant en hâte un manteau sur ses épaules, votre tante se fit chausser ses patins, prit son masque et partit en ordonnant de dire à son mari, alors absent-, qu'elle reutrejt^ , rait pour souper. Elle sortit donc avec ladite Macée Boissonnadeet un petit garçon p o !• t a n t un flambeau, qui — Si vous voulez bien, nous allons nLsuMEn. accompagnait
cette servante. On ne revit plus Julie Lemessier. Des renseignements contradictoires furent fournis par divers voisins, mais de personne n'émana une indication sérieuse. La mercière llenée Poucet déclara, le soir même, qu'elle n'avait envoyé ni domestique ni lettre. Macée Boissonnade, congédiée depuis quinze jours, non seulement n'est plus à son service, mais encore personne dans le quartier ne sait ce qu'elle est devenue. Quant au petit garçon qui portait la lumière, il est, quant à présent, inconnu.
Homme faible et timoré, court d'esprit, borné et cupide, gouverné par sa femme, votre oncle Courtoys semble avoir perdu toute volonté depuis la disparition de celle-ci. 11 a reçu, depuis hier, plusieurs billets lui conseillant de se tenir coi et de ne pas laisser ouvrir d'enqiiête judiciaire. Impossible d'ailleurs de tirer de lui quoi que ce soit sur l'origine de ces billets dont vous venez de me montrer quelques-uns. Ils furent écrits sans doute par un écrivain public. Mais les plus longs ont été patiemment confectionnés au moyen de caractères imprimés que l'on découpa dans un livre, livre (jui n'est point français, comme je vous le prouverai par la suite. Tous ces billets sont comminatoires. L'un parle « d'ordres supérieurs et de secrets d'Etat », l'autre de la mauvaise conduite de Julie Lemessier, « partie avec un galant, dont on pourrait fournir le nom, et qui mérite un châtiment exemplaire ». JJii troisième insiste sur l'intérêt considérable que votre oncle a de cacher une aventure aussi fâcheuse « car, de dupe à complice il n'y a souvent qu'un pas ». Et encore celui-ci : « Celez votre malheur à tout prix, si vous considérez l'avantage particulier de votre nièce à qui un pareil scandale, s'il venait à se dévoiler, rendrait tout honnête établissement impossible. »
iSTégligeant les détails, je ne veux me rap2)eler, pour l'heure, que les particularités saillantes.
Le 13 mars, qui était hier, maître Courtoys réfléchissait sur ces choses, sans nourrir même le désir de prendre un parti, quand il reçut la visite de son neveu, Ludovic Lemessier : visite singulière et que rien ne lui donnait à prévoir, puisque vous voyagiez. Dieu seul savait où, depuis trois ans, sans daigner fournir de vos nouvelles au meilleur des oncl-es. Quant à votre tante Julie et à votre cousine Claire, je prends sur moi d'affirmer que vous n'avez jamais manqué une occasion de leur adresser quelque lettre et aussi des petits souvenirs, sucreries et autres douceurs... Ne m'interrompez pas et m'écoutez, vous avez assez parlé.
Avant d'être introduit chez son oncle, le neveu avait été instruit de l'aventiire, par le menu, grâce à la servante Monique Lesparvier, chambrière fidèle de la gantière. Cette ]\lonique, aidée par la cuisinière Martine, avait recueilli les diverses rumeurs du quartier. Indignée de l'accusation perfide qui commençait à s'a?- répandre contre sa maîtresse absente, Martine avait entrepris de battre avec son balai un vilain homme qui s'en allait cla.baudant, un Italien, croyait-elle, quand maître Courtoys la rappela de sa fenêtre, en criant qu'il détestait les querelles. Retenez que ce quidam était un Italien ou supposé tel. Retenez encore que je soupçonne les carac-
tères dont on fabriqua les billets cV avoir été empruntés à un livre italien.
Ainsi prévenu par Monique Lesparvier, tous avez abordé votre oncle qui vous a poliment exprimé son envie de vous mettre à la porte. Le bonliomme n'a pas répondu à vos questions. Il a fait celui qui n'entend pas quand vous vous êtes enquis de Claire ; et ainsi du reste. Mais le désolé gantier ne sut pas garder jusqu'au bout une attitude aussi ferme, ni dissimuler longtemps son désespoir et son épouvante. Se sentant entouré d'ennemis qui le guettaient dans rom.bre, en proie à des résolutions, à des projets aussitôt envolés que conçus, il requit votre aide. Sans souci de sa dignité de juré, il alla jusqu'à vous demander conseil, parla d'aller chez son curé, de déranger le lieutenant criminel, ce dont vous l'avez dissuadé.
Je vous approuve pleinement. Il vaut mieux voir venir : « Gardez-vous bien, avez-vous dit à ce bourgeois imbécile, — apxès tout il n'est pa£ de votre sang, — gardez-vous bien de mettre en branle les juridictions qui se feront la guerre sur votre dos et vous mangeront en frai-s de justice. 11 s'agit là d'une affaire peu ordinaire. Vou3 serez pris entre l'arbre et l'écorce. x^ttend-ons, je ne sais que croire. » — Ni moi non plus, je vous l'avoue, pour l'instant!
— « ]\Iais tout nous invite à garder le silence. Je suis convaincu que UM tante ne court aucun danger, et qu'on essaye de vous intimider. Demeurez donc coi et dormez : la nuit porte conseil. Demain je reviendrai. Xe perdez pas courage et, sur toutes choses, gardez le silence. Que personne ne sache que je suis de retour. »
On ne saurait mieux parler et je vous approuve. Je tiens pour évident que l'on a' enlevé votre tante Julie uniquement pour isoler le benêt d'oncle Courtoys. Il a perdu en sa femme son conseil et son unique soutien, tel un aveugle que l'on prive de son chien et de son bâton. Vous avez donc laissé votre oncle après souper et vous avez recommandé à Monique de ne parler à personne — sinon à Claire — de votre arrivée. Recommandation bien inutile, puisque la bonne fille n'avait pas laissé un voisin dans l'ignorance de cet heureux événement. Attendez, je comprends votre -surprise. Je résume en ce moment votre récit et aussi ce que j'en déduis. De ce qui vous étonne, la contradiction n'est qu'apparente. Vous aviez mille fois raison de conseiller à l'oncle de cacher votre retour, parce qu'il n'en aurait su parler que pour augmenter ses embarras ; tandis que la chambrière de votre tante est une délurée gaillarde à qui l'on ne doit pas aisément tirer les vers du nez. Et cela parce que d'abord les grandes filles blondes de cet acabit... Vous n'avez pas besoin de sauter ainsi dans votre fauteuil. Je sais ce que je dis, et vous verrez la fin.
Sans connaître encore dans le détail ce qu'a manigancé la susdite Monique, j'ai appris de vous que l'oncle Courtoys n'a pu garder le secret. Car est arrivé dès le lendemain, au matin, un beau billet, toujours sans signature, qui contenait, à peu de choses près, ce monitoire :
a Votre neveu, échappé des galères pontificales, ainsi que preuve en sera faite, est un dangereux coquin. Caché depuis plusieurs
Dariolette. '^'j)
semaines à Paris dans un taudis oii le logent des hommes perdu 3. comme lui et de vices infâmes et de crimes sans nom, ce scélérat, complice de votre épouse indigne, vous pourra dire, mieux que personne, ce qu'est devenue la Belle Gantière, son incestueuse amante. Ainsi votre honte est surpassée par votre simplicité majeure. Vous vous coiustituez protecteur de cet aventurier sans vergogne, vous réchauffez dans votre sein le reptile venimeux qui vous murd. A la vérité-, s'il n'en allait que de la fuite de votre femme, nous vous dirions, vénérahle sieur Courtoys, que de semblables malheurs ne sont que trop communs dans les familles, depuis que la corruption du siècle... »
J'en passe. Mais le billet vous dénonce spécialement à la vindicte particulière -du gantier.
« Ce coquin, ce coureur de brelans, en attendant qu'il vous égorge pour voler votre pauvre argent, prétend mettre la main sur votre nièce. »
Là gît, à mon avis, tout l'intérêt du drame. D'ailleurs, l'auteur anonyme précise.
« Il se fait fort de l'épouser, ne cache plus son espoir. Ah! malheureux tuteur, oncle déplorable, surveillez votre pupille, c[ui a*t aussi votre nièce! Un jour encore, et elle Va s'envoler peut-être avec le neveu indigne qui... »
Suit le chapelet d'invectives. Mais le reste vaut tout le contenu du billet. Goûtons bien ceci :
« Oui, elle va s'envoler, à moins qu'une alliance encoife moins espérée que superbe n'arrache la colombe au vautour. Courage, respectable Perrin Courtoys, séparez le bon grain de l'ivraie! Ouvrez l'œil! Et, pour Dieu, ne fermez pas l'oreille aux conseils de la sagesse! On cherche à vous venir en aide. Mais sur tout ce que vous avez de cher, gardez la jeune fille sous cent verrous ou confîezla aux murs d'un couvent. S'il plaît à votre prud'liomie, bientôt vous aurez pour neveu authentique un des meilleurs gisntilshommes du monde, et beaucoup d'honneur en rejaillira sur vous. Et puis, qu'attendez-vous pour consulter M. Godin, votre procureur, qui est personne discrète et toute dévouée à la famille Courtoys ? »
Ludovic Lemessier, incapable de retenir plus longtemps son enthousiasme, interrompit le capitaine :
— Votre mémoire est prodigieuse, mais votre force de raisonnement la dépasse. Je vous ai exposé, dans le gros, le contenu de ce billet, et vous le rétablis'sez dans la forme. C'est à croire que vous l'avez lu avec moi.
Intérieurement flatté, M. La Cassière ne fournit pas de signes extérieurs de sa satisfaction. Il sourit d'un air encore plus détaché que modeste, et avoua qu'il aurait bien voulu lire de ses yeux cette lettre singulière. Car du papier et de l'écriture, ou des lettrée imprimées et assemblées avec de la colle, il aurait pu tirer quelque indice.
Ludovic s'excuea, en gémissant, de ne pouvoir produire le pré- -îie'/x billet. Il avait oublié de le prendre : -— Mais demain, ou, pour parler plus exactement, aujourd'hui,
•lans deux ou trois lieures, rien ne nous empêcliera de le demander Li mon oncle.
Le capitaine émit un avis contraire :
— Je ci"ains que la lettre n'ait déjà quitté la maison de l'honnête g-antier. Du train dont vont les choses, je me demande même si vous ou moi serons encore en vie après le soleil levé. En attendant, je continuerai mon résumé, et nous verrons à quel plan nous arrêter. Troublé au delà du possible par cette épître qu'il trouvait pleine d'embûches — ce sont les propres termes qu'employa votre oncle — le bonhomme demeura dans la plus cruelle incertitude entre Monique, Martine et Claire. Il avait eu cette idée de communiquer à ces trois esprits femelles le mystérieux papier qu'une main inconnue avait glissé sous sa porte. La rémunération de cette confidence en partie triple lui fut payée avec usure. Les servantes rudoyèrent leur maître. La nièce et pupille essaya, en vain, d'inspirer à son tuteur quelque résolution courageuse. C'est alors que vous arrivâtes à l'improviste.
Ainsi vous fut-il donné de revoir enfin cette Claire bien-aimée... Je n'insisterai pas sur ce point. Eeconnaissons toutefois que vos épanchements devinrent la cause d'une épouv'antable scène de famille. Votre Claire s'évanouit et les servantes durent l'emporter dans sa chambre. La dispute entre votre oncle et vous atteignit à un tel excès d'aigreur que le vieux Gillot Lorion, ouvrier de confiance, qui veillait, d'aventure, occupé à trier des canepins dans le magasin, monta au bruit. Malgré le poids des ans, il fut assez leste pour arracher à son patron une bouilloire de cuivre dont celui-ci prétendait vous fêler la tête, cependant que vous opposiez à cette arme ménagère un plat d'étain en guise de bouclier.
L'arrivée du compagnon Lorion ne ramena pas la concorde. Accablé de reproches non seulement pas son neveu, mais encore par cet homme du métier qui l'avait connu tout enfant, Perrin Courtoys s'accula dans son fauteuil et trépigna en versant des larmes :
« La vie, criait-il, m'est odieuse au point que, si je ne retrouve pas Julie, je m'imi jeter à l'eau!... Qu'on me rende ma femme!... Sans elle, je ne suis bon à rien!... A supposer que ce soit une coureuse, je... »
Il ne put finir sa phrase. Cette malheureuse supposition, j'en jurerais mon épée, toute gratuite, eut le don de vous exaspérer à cet instant même où la pitié commençait de descendre en votre cœur. Sans le vieux Gillot Lorion, le neveu et l'oncle, aux prises de nouveau, s'égorgeaient avec les couteaux qui traînaient sur la table. Le calme se rétablit enfin. Mais quand il fut question de prendre un parti, le gantier jura qu'il était trop fatigué pour prendre même conseil, et remit au lendemain sa décision. Tous vous êtes séparés nmis, ce qui est une petite consolation. Puis, sous prétexte de vous enquérir de la santé de votre Claire, vous êtes entré dans la cuisine, et vous avez embrassé Monique avec une douce violence. Ludovic, à ces mots, sauta sur ses pieds :
— Pour le coup, capitaine, je vous arrête!,.. Yous avez vu cela par la fenêtre de la rue ou bien vous êtes sorcier!
— Ni l'un ni l'autre. Mais ayant beaucoup fait la guerre, j'ai dû m'attacLer aux choses de l'espionnage et m' habituer à suivre des combinaisons souvent profondes et subtiles. Je vous dirai bientôt, quand vous aurez repris votre place, combien il est facile de reconnaître, à certains signes, et de reconstituer tout un ensemble de faits, sans qu'il soit question de magie. Enfin, pour terminer, vous avez pris la porte, accompagné par Gillot Lorion qui TOUS laissa seulement au coin de la rue de l'xlrbre-Sec. Quelques instants après, vous étiez attaqué dans cette ruelle oii je vous rencontrai.
Il ne nous reste plus qu'à établir les rapports que présentent les gens qui ont enlevé votre tante avec ceux qui ont voulu vous assassiner. Je gagerais que ce sont les mêmes. L'affaire sera difficile à tirer au clair. Vous la tenez pour inexplicable : c'est là en quoi vous vous méprenez. On vient à bout de tout avec du bon sens. Vous vous montriez très étonné quand je vous disais que les lettres d'imprimerie dont on avait fabriqué les billets que nous regardions ensemble avaient été découpées dans un livre italien. Rien pourtant de plus simple. J'ai trop vécu en Piémont et dans le pays de Mantoue pour ne pas connaître les livres vulgaires, tels que les donats vénitiens et les caractères de leurs majuscules, par exemple.
Quant à la servante Monique, vous l'avez embrassée, et vivement, et je le sais, parce que j'ai vu une petite touffe de cheveux blondaccrochés au bord de votre chapeau qui a repris son lustre grâce au bon feu... Remettez-y une ou deux bûches, ne vous déplaise, car le froid du matin me gagne! Là... Merci !
Donc, si la fille n'est pas blonde, d'oîi viennent alors ces cheveux ? Votre cousine Claire les a châtains, comme vous avez bien voulu me l'apprendre. Et encore, si Monique était petite, auriez-vous ses clieveux accrochés à votre chapeau comme enseigne ? Vous les retiendriez aux boutons de votre pourpoint, oii j'en vois d'ailleurs d'autres, mais qui sont gris. Je vois également sur votre manche une assez belle tache de graisse et elle a la forme d'un cercle. Que penser de cela ? Oh! mon Dieu, rien que de naturel. Surpris par la cuisinière, alors que vous preniez avec la chambrière ce passe-temps peu canonique, et pour dérouter sa jalousie, vous avez accolé cette vieille marmiteuse qui a trouvé plaisant de vous battre avec sa cuiller à pot.
Tout cela est sans importance. Mais il est d'un intérêt majeur de savoir dès à présent avec quelle sorte de gens nous avons maille à partir. Etudions donc, sans tarder, les armes, l'oreille et son pendant que nous gagnâmes à la guerre des rues. Ravivez le feu! je m'occupe des chandelles. Un coup de vin pour dissiper les brouillards du matin ! Ma montre dit quatre heures... Il vaut mieux qu'on ne nous voie pas ensemble après le soleil levé. Au travail!
Mais à ce moment même ori le capitaine, ayant saisi une des épées. l'examinait en connaisseur, Ludovic sauta sur ses pieds et courut à la porte :
— Quelqu'un est embusqué là, derrière, et l'on nous écoute!
— Au nom du Ciel, ne criez pas ainsi ! Avancez doucement !
M. La Cassière parlait en vain. Déjà Ludovic, sans lumière.
s'élançait dans le corridor. Ses pas résonnèrent dans l'escalier.
Puis le fracas de la porte extérieure, violemment refermée, ébranla
la maison.
L'épée à la main droite, un chandelier à la gauche, le capitaine se hâtait. Il arriva tout juste pour se heurter au lourd battant qui rentrait dans son cadre.
La chandelle s'éteignit, et M. La Cassière d e m e u r a seul dans l'obscurité et le silence profonds de l'allée humide et malodorante, sans autre ressource que celle de sacrer et de jurer comme il l'aA-ait fait quelques heures aiiparavant, parmi les crottes des ruelles, au voisinage de Saint-Germainî'Auxerrois.
A tâtons, le capitaine La Cassière essayait de trouver le loquet de la porte, tout en appelant d'une voix sourde Ludovic Lemessier.
Mais ses efforts ne lui servirent de rien et ses appels n'obtinrent point de réponse. Il remonta donc, sondant les ténèbres de la pointe de son épée, et, une fois dans l'atelier, il barricada fortement la porte au moyen de coffres, éteignit les chandelles, et ouvrit, non sans mille précautions, la fenêtre qui donnait sur la berge.
La nuit était si noire, la pluie faisait telle rage, que le capitaine renonça vite à l'espoir de deviner si peu que rien de ce qui avaii pu se passer en bas. Aucun bruit, d'ailleurs, sinon celui des gouttes d'eau précipitées en averse, et le clapotis des gargouilles. Invisible, insensible à l'humidité et au froid, le soldat demeura en faction, sans cesser de réfléchir sur les particularités de l'aventure singulière où l'entraînait le hasard. Et si M"^ de Farges eût pu, à cette heure de la nuit, lire dans l'âme de son soupirant attitré, elle eiit été étrangement mortifiée de s'apercevoir qu'il n'y avait point de place pour la divine Marguerite. Ferrand La Cassière ne connaissait plus sur terre que le cas du peintre Ludovic Lemessier, et il se jurait d'interroger sur ce cas jusqu'au dernier des mariniers de la Seine.
En Ferrand La Cassière se combattaient inlassablement deux
L'ÉPÉE d'une main, le chandelier
DE l'autre...
esprits. Si sa complexion d'amoureux passionr»'^ le rendait apte à subir le plus misérable esclavage, sou teiupérameiit d'homme de main le poussait à s'affranchir de la tutelle de Vénr.s pour le plus grand profit de Mars. Ceux qui l'ont connu semblent n'avoir jamais pu savoir quelle fut celle de ces deux divinités à qui demeura l'avantage. Peut-être aucune ne remporta-t-elle de décisive victoire. Le capitaine La Cassière servait Vénus et Mars sans se croire obligé à exercer un autre départ que de fantaisie et souvent de pure occasion.
Tel fut le jugement des personnes superficielles. La vérité pourrait être que le capitaine La Cassière fut, avant tout, un homme d'action, attentif et résolu, et d'un courage dont on ne rencontra guère le pareil. S'il sacrifia à l'amoureuse faiblesse plus que de raison, ce fut aux heures oîi le péril ne prenait point la peine de le tenter par ses irrésistibles attraits. Entre une belle et son épée, le capitaine La Cassière n'était guère capable d'hésiter... à moins que la belle ne réussît à lui faire oublier l'épée. Encore sont-ce là médiocres propos de médisants et de bavards. '
De ces caractères en apparence contradictoires, l'humanité nous présente plus d'un notable exemple, et M. Ferrand La Cassière était fondé à se réclamer d'Hercule, au défaut d'un patron chrétien de même envergure.
Toujours est-il que dans les circonstaîices extraordinaires dont abondèrent cette nuit et cette matinée de mars, le capitaine La Cassière ne perdit ni le courage ni l'espoir. Il attendit Ludovic Lemessier jusqu'au plein lever du jour, et ne réveilla personne de la maison pour raconter la disparition du jeune homme. Mais quand le soleil eut dissipé le brouillard et la pluie, il ferma la fenêtre, glissa entre sa chemise et son pourpoint le portrait ébauché de M""' de Farges qu'il sut reconnaître entre vingt autres accrochés au mur,
cacha sous son manteau les
épéeg et la dague ramassées
dans la ruelle du Bonheur- Perdu, serra soigneusement
dans sa bourse le bout de
l'oreille toujours muni de son
pendant, et attendit dans le
corridor que quelqu'un passât,
capable d'ouvrir la porte.
M. La Cassière vit bientôt paraître une bonne femme
qui portait un balai. Il ne
manqua point de la saluer très
poliment et sortit derrière
elle. Puis, d'une allure ra-
nide, sans se retourner une li. BAraucADA foutement la portf..
Dariolelte.
seule fois, bien qii'il eût la certitude qu'on le suivait, il prit la rue de la Hucliette, la Grande-Eue de La Harpe et la rue Pieire- Sarrazin. Par la rue de Ilaute-Feuille il redescendit vers la Seine, toujours marchant d'un pas égal et pressé. Dans la rue de la. Serpente, son allure s'accéléra tout à coup, et ce fut en courant qu'il obliqua à gauche et longea les murailles de l'iiôte! de Eouen. Sans daigner souffler devant son logis de la rue du Paon, il continua de galoper dans la rue des Cordeliers, bousculant et éclaboussant les gens, insensible aux invectives et aux bourrades, et n'évitant qu'à
moitié les seaux d'eau dont les boutiquiers commençaient d'arroser le pas des portes. Puisunétourdissement le terrassa juste devant l'enclos de Saint- Côme.Mais ce trouble fut passager, car on le vit reprendre ses sens et s'arrêter dix pas plus loin contre le mur délabré, dans un enfoncement où les habitants du quartier avaient établi leur dépôt d'immondices. Ainsi le capitaine La Cassière putil voir, grâce à ce grossier artifice, les deux braves qui le suivaient avec persévérance, passer à toute vitesse, tant était grande leur peur de perdre la voie, devant cet amas d'ordures et de débris potagers, et, emportés par leur élan, donner dans une charrette pleine de légumes qu'on déchargeait h la porte du collî'ge de Séez.
« Tout va ])ien, se dit-il. la police n'est point dans notre affaire. Ces drôles, quoique assez bien vêtus, appaitiennent certainement à l'honorable confrérie des tire-hiine, ou, pour parler plus exactement, des Enfants de la Matte. Rien dans leur démarche, alourdie par l'usage du boulet des galères, ne trahit l'insolence et l'audace de ces donneurs d'étrivières qui ont monté en graine depuis que notre colonel le duc d'Epernon en entrelient une plialange connue sous le nom de bande des Simons. Ce sont des espions misérables à la solde de nos mystérieux ennemis. Le plus grand des deux fut peut-être un porteur de brancards, si je m'en fie à sa façon de marcher les bras longs et les épaules avalées. Quant au petit, il a.
Le soldat demeura en faciiox
j'en jurerais, servi parmi les mousquetaires, tant il scande involontairement son pas et progresse avec \ine précision mécanique, le pied srauclie toujours en avant... Les voici qui reprennent du poil de la bête... Ils retrouvent les traces... Très bien!... Ils m'ont vu et se tiennent sous l'auvent de ce fripier, en contemplation appa-rente des bardes qui y sont appendues... Si j'étais dans la peau du simple et brillant Cliauvincourt, j'appellerais sur l'heure ces (juelques sergents de police qui bayent aux corneilles à trente pas d'ici, et ferais jeter les deux drôles en prison. Ainsi perd rai s- je en un intant les bénéfices de mon industrie et tout espoir de retrouver ce peintre admirable en butte à une persécution aussi étrange (ju'obstinée. Mais, heureusement pour maître Ludovic, c'est Ferrand La Cassière, homme assez subtil, entre nous, qui est présentement chargé de ses intérêts, et non point le pauvre d'esprit Philippe de Cliauvincourt !
« Maintenant que j'ai reconnu l'ennemi, la vraie sagesse me commande de le mener jusqu'à la porte où il se divisera en deux parties : l'un montant la garde, l'autre se rendant au corps de place, pour faire son rapport. Quant à présent, du moins, il me plaît de ne laisser ignorer à personne que je demeure chez le menuisier Laurent Duperrois, à l'enseigne du Bois d'Irlande, dans la rue du Paon. »
Les estafiers suivirent fidèlement le capitaine La Cassière jusc^u'à son logis. Ils le virent entrer, causer avec l'hôtesse, disparaître dans l'allée, puis reparaître à une fenêtre de l'étage et en tirer les volets. Ils entendirent même la femme du menuisier déclarer à sa servante qu'il n'y avait pas de bon sens à faire de la nuit le jour et que tous ces officiers ne valaient pas tripette : « Une fille honnête ne devait jamais se trouver seule avec un de ces hommes-là, fût-ce eu plein jour, et dans un bon escalier comme le sien. Enfin, grâce à Dieu, ce capitaine-là payait exactement son dû et ne tenait point de propos capables de mortifier quiconque ! »
Et, pour finir, l'hôtesse ordonna à sa servante de préparer quelques sacs de
copeaux et aussi de ne pas mener de bruit sur le palier, « parce qu'après tout, ce capitaine avait bien le droit de dormir, si mauvaise qu'il cbosît -son heure ». Le reste, c'était afï'aire aux valets,
Ces droi.Es appartiennent a l"honorabls
CONFRERIE DES TlRE-LAlNE.
et la dam? défendit à la jeune Madelon « tout commerce avec cette racaille ».
Ainsi édifiés, les espions se séparèrent. Le plus grand gagna un cabaret dont la façade donnait juste en face du menuisier, et le petit disparut dans la direction de la porte Saint-Germain, oii, par un hasard vraiment miraculeux, il lia connaissance avec un soldat, Sorin de la Soudée, qui promenait, dans le faubourg, les chevaux du capitaine La Cassière.
Celui-ci, cependant, tout en se mettant au lit, avec la ferme intention de dormir deux petites heures, expédiait son page Charausset et son valet Poupart dans des directions opposées. Le valet Poupart s'arrêta, de fortune, au cabaret même de la Grappe de
Il lia connaissance avec un soldat, Souin de la Souiée, qui promenait
DES chevaux dans LE FAUBOURG.
Chanaan, où l'espion de garde attaquait sa première ch opine. Mais, avant que de s'attabler, il cria d'une voix puissante au jeune Chamusset, qui traversait la rue :
— Et lestement, petit paillard, ou gare le fouet ! Que ce billet soit remis à M"^ Mathurine, sans retard. 1
Ayant fa^-orisé la fille de cuisine, Toineau, d'une plamussade digne d'un grand clieval, il dit encore, en toute dignité et convenance :
— Il faut bien que jeunesse se passe... Pour ce qui est de mon message, il peut attendre, le lieutenant de police aussi.
Ayant ainsi parlé, « M. Poupart » promena froidement son regard bienveillant tout autour de la petite salle enfumée, sans daigner l'arrêter, fût-ce un instant, sur le modeste buveur de chopine, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir, à entendre ses dernières paroles. Mais de ce buveur l'émotion ne fut point remarquée, sans doute, par M. Poupart. Ce valet n^odèle partageait son
Les voici qui reprennent DU poil de la bête . .
temps entre uue tasse d'iiypccras, une rôtie et la fille de service, sans donner à aucune d'elles un avantage bien marqué. Son attention, d'ailleurs, trouvait plus d'an objet oii s'arrêter. Les mouclies qui conciliaient les guirlandes de cervelas pendues aux poutres du plafond, les cafards qui couraient le long des boiseries et disparaissaient dans leurs fentes, les poules qui picoraient sous les bancs, le chat qui lécbait sa patte sans se lasser, bien d'autres choses encore étaient pour ledit Poupart les sujets d'un honnête passetemps. Et la fille Toineau, le poing sur sa hanche rebondie, mordillait, désappointée et maussade, le coin de son tablier, et se désespérait de la froideur de cet homme avantageux et volage.
Quant au buveur solitaire, il était assurément de ceux qui ont le vin triste. Mélancolique, hébété et taciturne, il ne détournait le nez de sa chopine que pour le lever vers la fenêtre de la rue. Mais il regardait sans A'oir, et on ne savait si ses traits étaient figés davantage par l'ivrognerie que par l'imbécillité. Telle fut l'opinion émise par M. Poupart ; et la servante Toineau, haussant les épaules, semblait offrir sa g-oro-e dont les fermes rondeurs soulevaient le mouchoir à jjointe, disposé en guimpe, de Ja plus immodeste façon. Attiré par ce plaisant spectacle et obéissant à ses coupables pensées, M. Poupart n'entendit point, oii ne parut pas entendre l'inconnu qui commençait de déraisonner :
— Hélas! Tristes temps!... Et pas un homme!... Ils demandent tous à gagner, mais prient le Ciel de ne pas trouver de travail... Et dire (|ue cent beaux écus... deux cents, peut-être, sont offerts pour une si petite besogne!... Mais, à ([uoi bon!..- On sait l)ien qu'il n'y a plus d'hommes!
— Ecoutez-le, ce bélître! — fit l'aimable Toineau, toujours mordillant son tablier, — et n'a-t-il point l'air de chanter matines! Etre ivre de si bon matin, quelle pitié! C'est moi qui ne voudrais pas d'un homme taillé sur ce patron... Je sais bien...
Et un doux regard, couvant le magnifique Poupart, précisa ce que ce propos interrompu essayait de laisser compieudre.
— J'ai mieux à faire que d'ouïr cet ivrogne, — soupira l'iirésistible valet qui se décidait enfin, mais désormais sans hésitation, pour la galanterie active.
Baissant les yeux, ramenant les pointes à glands de son mouchoir de cou^ Toineau échappa aux mains expertes de M. Poupart et opposa la table comme barrière à ses entreprises. Cependant elle le prêchait avec mollesse et doiiceur :
c X'avait-il pas honte, à son âge... »
M. Poupart, qui avait tout juste trente ans, demeura insensible au reproche. Et même, glissant sournoisement sur son banc, il tenta d'investir la jeune Toineau par une manœuvre tournante. Heureusement pour la vertu de cette nymphe de taverne qu'une voix aigre, sortant de la cuisine, rappela du même coup M. Poupart aux convenances et la fille à ses fourneaux. Une autre voix, doublant celle de la cabaretière, psalmodiait .
— Tristes temps!... Où rencontrer un homme capable de gagner deux cents écus?... On irait même jusqu'à, dou.t cent cinquante'
Écoutez-le, ce bélître !
FIT l'aimable Toineau,
Alors un organe dont le timbre eût rendu jaloux le proplièi» Jéréniie, s'il se fût trouvé là, d'aveulure, tant il abondait eu émotion sincère et en profondeur, répondit :
— Misère de bon Dieu!... Que devenir ? CVs quelques blancs vue fois dispersés, où trouver le vivre et le couvert ?... Saint Magloire, mon bon patron, ne suis-je pas un pauvre liorame qui, ce soir, sans bruit, s'ira jeter à la rivière... Un maître, plus ladj-e que cent diables verts, me chasse sans que j'aie profité à son service ! . . .
Et, sans s'arrêter de pleurer sur sa vie ainsi condamnée et fauchée dans sa fleur, M. Poupart faisait sauter dans le crea"x de sa main la menue monnaie, seul bien, à l'en croire, qu'il possédât en ce monde.
La musique des espèces ainsi secouées réussit à distraire le buveur de ses tristes réflexions. Tirant de son haut de chausses en drap gris une bourse de cuir, il en délia les cordons, et quelque quinze écus s'éparpillèrent en sonnant sur la table. L'iiomme murmura, assez haut pour que ses paroles parvinssent jusqu'au désespéré Poupart :
— Quinze écus, misère, fumée de rôt, vétille!... Demain, j'en aurais cent, après-demain mille, assez pour que j'en puisse tirer à ricochets sur la Seine, si seulement je pouvais trouver un compagnon avisé !...
Il haussa les épaules, choqua son pot d'étain contre le Ixiis e1 enjoignit à la blonde Toineau, qui accourait vivement, de lui apporter une chopine.
M. Poupart, assis en face, la face cachée entre ses mains, regardait ce richard mélancolique et altéré à travers ses doigts entrelacés. Et, sans changer sa pose, il commanda, d'un accent lamentable, une seconde tasse d'hypocras. Toineau fut invitée, par surcroît, à surveiller de prè-s la rôtie.
— Qu'elle soit plus copieusement sucrée que la première, diable femelle!... Hélas!... Sera-ce aussi bien la dernière que je soufflerai sur cette terre!
Les volets de la chambre du capitaine se montraient toujours clos, et il était près de midi. La journée s'écoula tout entière, et la fesiêtre ne s'ouvrit pas. Plus que personne, M. Poupart déplorait cet état de chos&s. Mais, ainsi qu'il l'expliquait au buveur inconnu, avec qui, sans.plus se soucier de son message pour le lieutenant de policée, il avait consenti à casser une croûte, M. le comte de FougerayS était un de ces hommes qui vont à l'encontre de toutes les lois acceptées. Il lui arrivait — « et plus souvent qu'à son toxix, sauf votre respect » — de demeurer hors de chez lui plusneurs jours et autant de nuits, sans qu'on sût où le trouver. Ou bien il fermait sa chambre et n'en sortait pas d'une semaine. A gi-and'peine pouvait-on lui apporter de quoi manger! M"^ Mathurine seuje réussissait alors à forcer la consigne. »
S; lis s'étendre plus longuement sur « M"* Mathurine », le valet Poupart confia, sous le sceaii du secret, à son nouvel ami, que la demoiselle ne tarderait pas d'arriver. Il s'étonnait même du retard.
Mais avec ces vauriens de pages, on ne savait jamais si une lettre avait été remise fidèlement.
M. Poupart abonda en propos ingénieux et véridiques sur ce sujet, sans que le buveur cessât de l'écouter, mais distraitement, par pure politesse, car toute son attention était tendue vers la fenêtre aux volets clos. A ne s'en fier qu'aux apparences, cet homme sec, triste, vêtu de gris, n'avait d'yeux qne pour les rangs de cervelas appendus au plafond. Et même, tirant son couteau de sa poche, il demanda un de ces cervelas ;
— Ils sont de taille, dit-il gravement. Mais, à nous deux, nous en expédierons bien un.
Et, }j»en(lant ce temps, M. La Cassière courait chez M""" Marguerite, à l'hôtel de Farges, qui, mil ne l'ignore, compte parmi les belles maisons du quartier Saint-Eustaclie, dans la rue du Conited' Artois. La lanterne de son escalier est justement célèbre, et dix carrosses attelés de six chevaux dansent à l'aise dans sa grande cour carrée. Là, les connaisseurs peuvent admirer quatre déesses et autant de dieux en demi-bosse que fouilla et refouilla le ciseau du fameux Jacques Sarazin.
Le capitaine, les fatigues de la nujt une fois réparées par deux heures de sommeil, s'était senti travaillé par le quotidien désir qui le poussait vers son impérieuse amie. Selon l'usage des gens qui, se croyant forts de leur volonté, n'obéissent dans la pratique qu'à leurs passions, il se paya de mots et se répéta qne toute-puissante auprès de M™'' de Combalet, nièce du cardinal-ministre, Marguerite de Farges ne refuserait pas son appui au malheureux Ludovic qui, ainsi, échapperait à ses ennemis. En présentant le portrait tant désiré, en ménageant l'espoir que cette peinture serait terminée aussitôt le peintre rendu à ses travaux, La Cassière obtiendrait peut-être aussi quelque preuve plus affective d'amour de cette coquette intraitable. Et puis, M. de Chauvincourt subirait par contre-coup un de ces échecs qui comptent dans la vie d'un homme.
M. La Cassière accumula d'autres raisons, les groupa en faisceau, s'en créa une force, et finit par se convaijicre que, seule, M""^ de Farges pouvait dénouer ou trancher — la différence était surtout dans les termes — le nœud gordien qui étranglait la famille Courtoys et son ami Lemessier.
Ayant donc apporté de grands soins à sa toilette, revêtu un habit de fine écarlate, chaussé des bottes à la Candale, pris son beau couteau de Turquie, coiffé sa tête d'un castor sans défaut que sommai^ une longue plume grise frisée d'orange, il dîna solidement. Mais ce ne fut qu'après avoir surA'eillé de près le liarnacheiuent de ses chevaux et reconnu les grands pistolets, cliargés en sa présence, qui garnissaient les fontes. Des cinq soldats qu'il avait toujours près de lui, il retint les deux meilleurs, Thomas de Moulins et Biaise Maupas. Celui-là devait le suivre à vingt pas, marchant à pied, et observer toute personne suspecte qui se mêlerait de poursuivre. Le second, à cheval, viendrait derrière Biaise, prêt à parer à tout événement.
Par la rue des Cordeliers, les chevaux furent menés à la porte
Saint-3Iicliel, et La Cassière, prenant après eux pur le jardin et le chantier de sou liôte, tourna brasquemeut sur la droite, entra dans le couvent où il perdit un quart d'heure, sous ce prétexte de recommander une morte-paye au prieur des Corde! iers. Puis il longea le mur d'enceinte, passa derrière le collège d'Hurcourt, retrouva ses hommes et ses chevaux à la porte Saint-Michel et, sans plus de précautions, erafirna les ponts par la rue de la Harpe.
Il trouva M"* de Farges entourée, ainsi qu'à l'ordinaire, par une foule de courtisans des deux sexes dont on n'eût su dire si elle était plus nombreuse que choisie. Ce jour-là, la channaute veuve donnait à danser en l'honneur de ses nièces, M"^^ d'Isoré, jeunes filles que l'on ne nommait jamais autrement que les trois Grâces, tant elles étaient dans la première fraîcheur de leur âge et dans la fleur de leur beauté. A elles trois, ces enfants ne réunissaient point quarante années. Sous la direction du délicieux Gilles cle la Manicle, maître à danser, et de Marie d'Os.suna, à qui sa perfection en cet art délicat avait valu, au temps où elle charmait les cavaliers pour son compte, d'être baptisée « Plai'=;ir des yeux », les nièces avançaient, reculaient, tournaiejit sur leurs talons, se guindaient sur leurs pointes, glissaient sans se brouiller dans leurs pas ni s'embarrasser aucunement dans leurs lourdes jupes de damas et de satin broché. De chacune le corps d'acier, mince de taille puis évasé en cornet en suivant le galbe du buse, simulait une corne d'abondance d'où jaillissait la gloire des seins virginaux, des épaules menues et des mines éveillées qu'adoucissait la poudre blonde des coiffures. Attentif au clavecin, dont la table relevée se couvrait d'un paysage flamand. M. Michel Legay était peut-être le seul à ne point goûter ce rare et merveilleux spectacle, car, tout à son jeu, il tournait le dos aux danseuses, et non point seul, puisque l'on devait tenir compte de ^I. Sébastien Tulard, grand amateui- de musique, malgré ses quatre-vingts ans. Ce curieux vieillard ne perdait rien des prodigieux exercices de M. Michel Legay, honneur éternel du clavecin, et il poussait l'attention jusqu'à tenir le cahier, de telle sorte que l'exécutant ne voyait guère autre chose que le nez chaussé de besicles de son vénéral)le coadjufeur. De M. Sébastien Tulard, coiffé d'une calotte hémisphérique, le costume en taffetas noir et la fraise tuyautée demeuraient tels qu'au temps du feu roy Henri.
Le reste de l'assistance n'avait d'yeux que pour la danse. La jolie Madeleine de Mareuil, ruisselante de perles et chargée d'aiguillettes à ferrets de diamants, Marguerite de Farges elle-même, lourde de broderies et de velours ciselé au point qu'on craignait de la voir succomber sous le poids, se voyaient délaissées. Et les arbitres des élégances verbale.s, les reines du bon goût, les protectrices des poètes, les Muses, en un mot, reléj^uées dans des coins, partageaient le sort des vieilles lunes pâlies, décolorées, et qui ont perdu leur éclat. Aubert Landigeois, qui mérita par son poème héroïque, Copanée, d'être qualifié d'Admirable, tournait le dos à la divine Elodie de la Tîoche-Panas, qui, sous ses habits de deuil, taillés à l'image de ceux que ch'^'ri5=;ait la reine mère, brûlait pour
lui d'un sombre et magnifique amour, à tel point que la casaque en fin drap violet (jui habillait ce poète de génie, avait été payée par elle. Sans égards pour M"^ de Lapaumelle, peinte pourtant et poudrée à miracle, et dont la clievelure, fournie par artifices, s'élevait en manière de pyramide au-dessus d'une auréole de dentelle qui mesurait quatre pieds de tour, Siméon-Paricrace Ogier, l'Incomparable auteur du roman Artaba:e, semblait mué en statue de la Contemplation. Seule, assise au coin d'un buffet, la comtesse de l'Olivette, la Précieuse Sylvie, réfléchissait s-ur la médiocrité des hommes, car AI. Philippe de Chauvincourt se tenait éloigné d'elle avec une visible affectation. De celui-là, l'ingratitude était sans excuse, après le tête-à-tête dans le carrosse. Mais, sans rien laisser deviner de ses chagrins, la mine de la dame, répaiée à grand 'foison de cosmétiques et surmontée de crépons, reposait majestueuse et impassible sur s-on collet empesé à l'espagnole : « Ainsi se présenta le chef de saint Jean-Baptiste, ou, si tu préfères, la tête d'un veau sur un plat. »
Telles furent les paroles prononcées par l'injurieux M. de Chauvincourt, qui brillait au moins autant qu'un ostensoir dans son costume de soie vermeille et de toile d'argent. Ces paroles s'adressaient à M. Ho- Doré de la Yill armée, jeune homme que sa taille gigantesque, sa figure hardie et sa manie de tirer l'épée sans -Tournez, moxsikur, tournez, vous
iT . i • empestez LE CIIEVROTIN.
raisonobligerenti ses amis à l'appeler l'Hercule des
Gaules. Ayant reçu, ce matin même, nne estafilade sur le nez, M. Honoré avait dû se munir de deux petits emplâtres, et cela l'obligeaii à loucher, mais non à se tenir éloigné du cercle d'admirateurs au milieu duquel les trois nièces de M™^ Marguerite de Farges continuaient de danser.
Pour le malheur du capitaine La Cassière, elles s'arrêtèient à l'instant même où il s'avançait, le panneau de Ludovic sous le bras, pour saluer la dame.
— Ah! vous voici, monsieur! dit, de sa voix pointue, la délicieuse veuve.
Elle toisa le capitaine d'une telle hauteur nue celui-ci ne vit plus de ce charmant visage que la pointe du menton ; et elle reprit :
— Vous V'.ici ! C'est grande charité, d? la part d'un cavalier
nanti à cette lieure de la plus belle des gantières pour maîtresse, que de penser à nous I . . . Tournez, monsieur, tournez, vous empestez le chevrotin.
Le capitaine Ferrand en demeura bouche bée, un pied de rouge sur la face, le malheureux panneau à la maiïi. Et il le tendait machinalement au milieu des rires. Saisissant la fragile planchette, M™*" de Farges la jeta dans la cheminée, où elle l'écrasa sous les pincettes. Le portrait s'abîma dans les fiammes, et le modèle criait, tout enroué de colère :
— Il ne manquait plus que cela! Et "sous ^;rotégez le neA-eu pour vous avoir procuré sa tante ! Allez, monsieur La Cassière, allez retrouver votre marchande de gants! Puis, si le cœur vous en dit, vous battrez le pavé avec vos traîneurs de rapière et attaquerez les pivssants. Mais, pour Dieu, laissez-nous à nos modestes divertissements!... Allez, vous me rappelez que l'on doit s'attendre à tout de la part de qui n'est pas né!... La caque sent toujours le hareng!
Ainsi })arla Marguerite de Farges que la colère faisait en cet instant plus belle que ne réussit peut-être jamais à le faire l'amour lui-même. Pirouettant sur ses talons, secouant ses deux étages de brunes frisures, elle tourna le dos à son galant disgracié. S'approchant de M. de Chauvincourt, elle lui demanda la main pour passer dans une autre chambre. Le jeune ofticier salua avec grâce, parla très bas, et Marguerite lui répondit très haut :
— Ah ! ah !... vous êtes de son espèce ?... Je vous laisserai donc avec lui!
Et prenant la main du folliculaire r>rice Lemanceau, elle passa dans la salle oii était dressée la collation. Brice Lemanceau en avait tout d'abord pâli d'orgueil. Mais, habitué de longue date aux coups de bâton, et redoutant ce que cette faveur insolite pouvait comporter de dangereux par la suite, il croqua précipitamment un massepain, s'en fut par une porte dérobée jusqu'à l'escalier des cuisines et disparut de la scène brillante du monde où sa prudence lui défendait de jouer les grands premiers rôles.
M. La Cassière ne songeait guère à ce noircisseur de papier. Aux plus mauvais jours, il n'avait subi d'humiliation pareille. Habitué à tout supporter de cette Marguerite qu'il chérissait plus que tout sur la terre, il se trouvait aujourd'hui obligé de relever une accusation qui s'étendait jusqu'à d'autres que lui. I-a lenteur de ses résolutions, quand il se trouvait en présence de M"® de Farges, n'était que la conséquence de son amour. Sous l'atrocité de l'apostrophe qui était trop nette pour ne pas avoir été concertée, il plia ainsi qu'il faisait toujours. Mais cette faiblesse ne dura qu'un instant. Brusquement, d'un temps, il se ressaisit, et la vengeance lui apparat trop facile. Certes, il pouvait répondre : « Tous avez mille fois raison, madame : bon sang ne peut mentir, 3t pareille conduite est en tout digne de la fille d'un maltôtier. Souffrez que je vous rafraîchisse la mémoire. Si monsieur votre père, dont je vénère le nom, ïie fut point pendu voici tantôt cinq ans, c'est qu'il plut à Dieu, dans sa miséricorde, de le rap-
Dariolette. ^ç)
peler à lui en ce jour même où, par la muDificence de Sa Maiesté uue cravate de clianvre allait lui être, en guise de collier d'ordre' passée au cou par des mains gantées. »
Mais haussant les épaules, M. La Cassière sortit par où il était entre, sans autrement remarquer les sourires désobligeants qui éclairaient les figures sur son passage. La seule chose qui l'intéressait était de savoir comment et par qui M'^^« de I^'arges avait été ainsi préparée, et comment les événements de la nuit, habilement
du soii ""^ ''''''''''' ''^''^' "^""''^ ^^'^'^ ^ P''^''^ ^^'^^ 1'^^^'^^
Ainsi songeant, il descendait l'escalier de l'hôtel, escalier de pierre ou deiix carrosses auraient pu passer de front, quand il fut rejoint par M. de Chauvincourt. ^
- Yoilà qui est parfait, se dit La Cassière, et cet animal à poils Monds va me provoquer par ordre de Marguerite dont il est le petit valet... Autant lui qu'un autre!... Pareille iournée ne saurait se passer sans que ce brave soit saigné de ma main
A son grand étonnement, M. de Chauvincourt l'embrassa fort gentiment, et se mit a sa disposition pour l'aider dans ses affaires •
- Je les VOIS embrouillées, et, en tous cas, d'une qualité singulière. Il s agit la de grandes et profondes calomnias. Je ne sais que croire : cependant, avant que la danse commençât, là-haut il lue souvient avoir vu cette face de Judas, ce Malmouche, ce vil peintre que vous connaissez bien, bavardant avec M"« de Farces Et c est après cette conversation qu'elle a parlé de vous avec mépri; a Llodie et a Lapaumelle. Marie d'Ossnna, cette mauvaise procu- .euse, écoutait avec plaisir, puis elle a apporté sa part, avec quelques détails, à ce régal de médisances. Malheureusement i'ai omis de les écouter... Enfin, pour finir, je suis venu vers ;Ôus pai e que nous sommes gens d'honneur et que nous nous devons 1 un a 1 autre. Si je puis vous être bon à quelque chose, usez de
moi
Alois le capitaine La Cassière se sentit le cœur merveilleusement loger et dispos; et il pria M. de Chauvin-court de lui faireTette grâce de souper à l'Epée royale avec lui
Charge de la lettre pour M"« Matluirine, le page Chamusset se hâtait vers le logis de cette personne, qui répondait plus ordinal rement au nom d'Elie l^och Coutheliez'd'Aucls. ^F d^Ancast a t^ ee gratifie d un tel surnom, à cause de son aspect délicat et ïet vue /r r^-î^eur de son teint. Si donc, à s'en tenir à la première ' ^r""?! ''^''* ^"^ regimeut de Castel-Bavard rappelait une jeune fille blonde, son audace et sa vigueur démentaient ce qu'on pouvait reprocher d'efféminé à sa mine. Rarement n.eilleir soldat et pire mauvais sujet n'habitèrent sous une même casaque W de trente ans, alors qu'on ne lui en eût donné raisonnablement que dix-huit, il avait pris part à cinq batailles rang^'es, sans compter
Ûariolette.
les rencontres, embuscades et autres faits de c^uerre d'une moindre conséquence. Ses duels ne se comptaient plus, ni ses aventures d'amour.
Eien de cela n'aurait suffi à le distinguer. Mais, où le lieutenant
d'Aucas défiait toute rivalité possible, c'était dans l'exercice du métier subtil et - ■ ■ -1 ardu de recruteur.
i!^ul ne s'entendait mieux que lui à trouver des porteurs, soit de mou^squet, soit de pique, ni à meilleur marché.
Connu à son avantage dans tous les fours du quai de la Ferraille, également aimé et redouté des m a r c li a n d s (V hommes, il ne souffrait dans les actions de ses sergents ni hésitations ni retards.
Insensible à la pitié, sourd à la voix de la justice, il eût enlevé le plus inofi'ensif des passants plutôt que de rentrer les mains vides.
Puis il expédiait les contingents, ainsi pressés par les champs et par la ville, aux capitaines qui incorporaient les nouveaux soldats sans se montrer trop regardants sur la qualité, tant il fut toujours difficile de présenter aux montres des effectifs bien complets.
De pareils travaux ne vont point sans de sérieux bénéfices, et leur réussite excite nécessairement l'envie. On a accusé M. d'Aucas de prodigaier ses belles qualités ailleurs qu'au service du Roy. On l'a même convaincu d'avoir fait des levées pour la république de Venise. Il n'y a rien là de contraire aux usages. Et comme qui peut le plus peut aussi le moins, le colonel général de l'infanterie fermait les yeux sur le détail et approuvait l'ensemble, sans d'ailleurs tirer des grades subalternes l'officier qui eût pu, peut-être.
N^-^ïft^
Rarement meilleur soldat et tire mauvais sujet...
— Lis-moi, Tubœuf, lis-moi ce perfide papier !
servir mieux sur le grand tliéâtre de la guerre et pour la plus grande gloire du Roy.
Aj^ant pour l'heure mission de remonter en hommes la compagnie La Cassière qui menaçait de tomber à rieu, M. d'Aucas s'occupait en toute honnêteté de cette ati'aire, et aussi de courir le guilledou et les brelans. D'un tempérament à l'excès inflammable, ce jeune homme si gracieusement bouclé ne pouvait quasiment j)oint entrevoir une belle sans en tomber amoureux. Ainsi exposé à mille tentations et précipité dans mille erreurs, il confondait la passion de la veille avec celle du jour, quand ce n'était pas avec celle de demain, et se déchirait à cent épines sans souvent contenter son simple désir de cueillir une rose de mai.
Le page Chamusset trouva M. d'Aucas occupé, dans son logis de la rue Saint-Jacques, près de la rue du Plâtre, à consoler une lingère qtii se désespérait d'avoir découvert, chez cet homme de guerre, un gant de trop petite pointure pour avoir appartenu à une recrue. C'était, à n'en pas douter, un gant de femme, à garde en velours, et qui sentait la frangipane.
Loin d'arranger les choses, l'arrivée dti page porta à son extrême violence la colère de la demoiselle du Palais. Convaincue que cet adolescent effronté apportait un message d'amour et qu'il venait aussi pour réclamer le gant, M"* Suzou se précipita sur la lettre et l'ouvrit, sans s'arrêter à ce pauvre détail qu'elle ne savait point lire. Ne sachant non plus quelle attitude garder après une action dont elle commençait seulement de comprendre et la gravité et l'inutilité, elle se jeta sur le lit, sans lâcher d'ailleurs m la lettre ni le gant, eufotiit sa t-ête dans l'oreiilei', et, a plat ventre, sans honte de montrer ses bas noirs et ses jarretières bleu et argent, elle se lamenta de telle force que la logeuse, au bruit, entra dans la chambre qui était restée ouverte.
Laissant à la dame Tuboeuf le soin de consoler la lingère du Palais de Justice, M. d'Aucas reprit adroitement la lettre et commença de la lire. La Cassière avait couvert plus de six grandes pages de son écriture serrée. M. d'Aucas, avec la plus grande attention, lut et relut ; puis il siffla, pirouetta, claqua des doigts et dit au page :
— C'est bien, mon garçon. Petourne vers ton maître et dis- lui qu'il peut compter sur M.athuriue; elle le verra ce soir, à VEpéc royale.
A ce nom de Mathurine, M"" Suzon, qui se calmait, retomba de fièvre en chaud mal. Et si la logeuse ne l'eût happée au passage par ses jupes, on eût vu cette autre Ariane voler par la fenêtre et s'abîmer parmi les pots de fleurs dans la cour. Le page, que son extrême jeunesse rendait insensible à de tels spectacles ou qui ne s'en étonnait plus, pour y avoir assisté trop souvent, était déjà parti. Et M. d'Aucas s'habillait avec promptitude, mais sans précipitation, car c'est un défaut capital dans les choses militaires, et en tout préjudiciable au bon ordre.
Métamorphosée en fontaine, M"® Suzon hurlait d'une voix qui s'enrouait dans les sang-lots :
La lettre,
— Maman Tubœuf, il va retrouver sa Matlmrine!.. Tubœuf, ma mie!... Lis-moi la lettre!...
M. d'Aucas, occupé de nouer ses aiguillettes, s'interrompit dans cette difficile besogne, et, froidement, tendit la lettre à sou hôtesse, cependant que la triste Suzon, de nouveau à plat ventre sur le lit, s'agitait tumultueusement et criait à tue-tête :
— Lis-moi, Tubœuf, lis-moi ce perfide papier!
La dame Tubœuf, qui n'était point grande liseuse, se mit à ânonner avec prudence et lenteur : « Mon... ami, tu me... feras ce plai...sir de prendre tout aus... sitôt avec... toi les soldats dont tu... seras le plus... sûr : So... rin de la Sou...dce, Jean...-Eené Saint...- Macrou, et... quelques autres de pa...reille étoffe. Il s'agit de retrouver coiite que coûte... un... homme qui a disparu... aux dernières heures de cette nuit, en... levé dans la... rue du Chat-quipêche et qui... »
^ — Eh bien, nui demoiselle, en quoi cela nous regarde-t-il ? Est-il, s'il vous plaît, question de la Mathurine dont vous rêvez ?
A ouïr ces paroles de la logeuse, femme dont la bonne foi ne lui semblait point contestable. M"" Suzon se frotta les yeux, sauta sur ses pieds, éclata de rire et courut se pendre au cou de M. d'Aucas qui liait d'un ruban sa cadenette. Il ne s'ensuivit d'ailleurs rien d'important.
Vers dix heures du matin, M. d'Aucas, accompagné de ses quatre meilleurs soldats, Jean Loisonnière, Claude Péc h i n e t , Jean-René Saint-MacrouetSorin de la Soudée, avait battu le quai depuis les ruelles de la place M a u b e r t jusqu'à la rue du Battoir. Il avait interrofféles mariniers, quelques gueux, cinq
voleurs, "^V**
trois cour e u s e s et deux ser- Sans honte de montrer ses bas noirs et ses jarretières.
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î^euts de police ; tout cela sans le moindre résultat, car le temps avait été si mauvais qu'on ne s'était guèp? risqué dehors.
Mais, rue de l'Hirondelle, Sorin de la Soudée empoigna sans crier gare un petit mercier ambulant en qui il reconnut un déserteur de la compagnie La Cassière. C'était un mercelot, un de ces colporteurs affiliés aux voleurs de grand chemin, aussi habiles à jouer de leur aune, en guise de bâton à deux bouts, qu'à se défendre contre les chiens d'une seule main, tandis que de l'autre, ils chargent vivement leur balle. Ayant affaire à trop fort^e partie pour lutter avec avantage, craignant encore plus la police que ses agresseurs, le mercelot fila doux et fournit des indications utiles.
Ainsi M. d'Aucas apprit-il que le racoleur Aguan de Saint-Dié avait enlevé quelqu'un, cette même nuit, dans la rue du Chat-quipêche. De fil en aiguille, le colporteur, assuré de n'être pas poursuivi par le lieutenant, et charmé de recevoir cinq deniers en espèces, raconta l'expédition des racoleurs : lui-même avait été placé en sentinelle près du Châtelet.
M. d'Aucas n'avait plus qu'à donner le vol à cet oiseau de potence et à visiter les fours du quai de la Ferraille, habituels repaires des mai'chands d'hommes, et dont il n'ignorait aucune des particularités. Dans une de ces mauvaises tavernes, il trouva le racoleur Agnan de Saint-Dié, entouré par son aimable cohorte de sergents et de filles perdues.
Ce lieu était le rendez-vous ordinaire de ce que la ville possédait de moins recommandable. Les propriétaiies de deux oreilles n'en composaient point la majorité. La canaille des berges j fréquentait avec les gueux qui mettent seulement trois ronds dans la crosle du grand Coesre, quand tenant sa cour avec ses lieutenants les Cagouz, ce roi des voleurs siège sur un nouvel affilié, un blesche, prosterné à quatre pattes. Xon loin de là dormaient sur la Seine les bateaux plats où ces enfants de la Malte avaient leur tribunal. C'est à bord que leurs oificiers de justice rendaient le? arrêts sans appel, et les faux frères, dûment dagues, étaient jetés dans le fleuve.
Les sous-sols des cabarets servaient de geôle aux imprudents qui, attirés par l'appât de quelques écus, avaient signé sur la feuille. L'argent aussitôt dissipé en crapuleuses orgies, les enrôlés attendaient, les fers aux pied-s, qu'on les embarquât, de nuit, pour les ports de mer. Plus à plaindre encore ceux que leur mauvaise fortune avait livrés aux racoleurs qui couraient, en armes, par les rues, sitôt la nuit tombée et enlevaient les passants. A force de coups, on obligeait ces gens, enchaînés au fond de caveaux infects, à consentir un engagement. Puis on les expédiait par voie d'eau, ou bien, escortés par la maréchaussée, ils accomplissaient le voyage, ferrés sur les charrettes, jusqu'à rejoindre l'armée.
Des faux sauniers, des chevaliers portant la fleur de lis sur l'épaule, des déserteurs sûrs d'un nouveau louage, des spadassins et des procureurs de filles, des laquais chassés, des Isabelles de carrefour, la séquelle emplissait les bouges. Les voleurs y trouvaient à vendre leur butin de la nuit. Et ceux qui couchent dans les fours
encore cliaiuls, ceux qui vicient les pots à aumône, de grand matin, à la porte des couvents, tous les apprentis filous, toute la vermine qu'on fouette au cul des charrettes, se mussait en ces asiles où le chevalie-r du guet ne s'occupait point de les troubler.
Dans cette société de choix, le racoleur Agnan de Saint-Dié tenait une place honorable. Il reçut M. d'Aucas avec cette courtoisie où la déférence se masque sous une dignité martiale. Mais le personnage tenait trop à la clientèle du lieutenant pour aller contre sa volonté. Peu lui importait d'ailleurs, si la question d'argent ne se tranchait point par une perte. Le crédit de M. d'Epernon, colonel général de l'infanterie, et protecteur du sergent racoleur, était alors assez bas pour qu'un mouvement d'impatience chez M. d'Aucas pût causer à M. Agnan, malgré ses indiscutables mérites, des inconvénients de première grandeur. Le moindre n'était pas le risque d'étrenner une corde neuve.
Jouer au plus fin avec le lieutenant ne parut point à M. Agnan — il le donna du moins à entendre — de bonne politique. Carrément, il s'établit sur le terrain de la finance :
« L'homme de la rue du Chat-qui-pêche était là, dans la cave, sous cette trappe, et bien ferré. Que lui, Agnan, eût enlevé cet artisan, — ou ce peintre, et pour lui, c'était même chose, — à cela nulle objection. En tous cas, il ne le lâcherait que contre trois cents livres, une fois payées. Les recrues étaient ra"res, en ce moment. »
M. d'Aucas ne s'arrêta point à la rondeur de la somme. X'ayant pas reçu d'instructions particulières sur ce sujet, il ne voyait nul inconvénient à ce que M. Agnan fût payé de ses peines et débours. Il signa donc un bon de trois cents livres au compte du trésorier des guerres. Bien plus, il offrit au racoleur vingt écus de sa poche s'il voulait lui dire, sans autres détours, qui l'avait chargé de faire le coup.
Agnan de Saint-Dié se retrancha tout aussitôt derrière la plus impénétrable réserve : « C'était une entreprise de racolage avec ses hasards, rien de plus. » Et il ne voulut point sortir de là.
Dans ce bouge obscur et désert, car les sergents et les filles s'étaient envolés sur un signe du recruteur, les deux hommes, assis à une même table, formaient un curieux tableau qu'eût aimé à peindje quelque artiste hollandais. Avec son haut de chausses sang de bœuf , son pourpoint pain jl signa donc un bon de trois cents DIS, son baudrier rehaussé de chu- LirnEs.
Il avait interrogé les mariniers, quelques gueux, cinq voleurs...
quant, sou épée dorée qui luisait peut-être moins que les longues cadenettes de sa clievelure blonde, Elie d'Aucas, élégant et menu, figurait assez bien une princesse d'aventure, sous des habits de garçon. Pour Agnan de Saint-Dié, la comparaison avec un jambon fumé s'imposait, et tout à son avantage, tan! il était hâlé, tanné. On eût dit d'une vieille pipe sérieusement culottée, puis oubliée dans la cendre. Vêtu de camelot poil de loup, il avait des bottes rousses, des jarretières feuille morte, une épée à garde bronzée et un chapeau plus bistré que le bonnet des ramoneurs. Vn œil lui manquait, le gauche, mais une large moiicbe de taffetas en dissimulait le défaut. vSes cheveux, en grisonnant, avaient pris le ton du vieux cuivre. De même pour sa royale ondulée ainsi que celle d'un bouc. Et, à l'exemple de cette monture de vSabbat, ses yeux, ou plus exactement le seul qui lui demeurait, s'éclairait d'un feu verdâtre. Bref, c'était une physionomie obscure et sauvage.
Si audacieusement sardonique que saffijjnât ce brave en son coutumier cabaret, il ne pouvait soutenir longtemps la hitte contre M. Eoch Elie d'Aucas. Une lame soigneusement fourbie vaut autant à l'usage qu'un fer mal entretenu et rouillé. Avec ses yeux bleus, tout à la fois froids et vifs, et acérés comme des aiguilles de givre, M. d'Aucas regardait-il quelqu'un, ce quelqu'un se sentait tout aussitôt investi par une volonté supérieure. Contrecarrer le lieutenant, le gêner même, rentrait dans la catégorie des dangers entre tous redoutables. Autant valait tirer les moustaches d'un tigre, après s'être introduit dans sa cage. Le capitaine La CavSsière comparait volontiers cet aimable garçon à ces dagues déliées, mais renforcées à la pointe et qui faussent la meilleure chemise do mailles.
Regardant bien en face le racoleur, M. d'Aucas commença de l'interroger avec une précision militaire. Et celui-ci baissait son nez crochu, dont la table, jadis fracassée par cette même balle qui lui avait ravi un œil, gardait de cet accident une forme qui défiait toute description exacte. A mesure que M. d'Aucas parlait. M. Agnan balbutiait d'une manière plus embarrassée, tout en grondant à la façon d'un dogue qui se voit menacé de perdre un succulent os à moelle.
— C'est bien, monsieur le drôle, c'est bien! A procéder ainsi vous n'avancerez guère vos affaires. Puis, s'il vous plaît de servir les vengeances particulières, ne comptez pas sur moi pour vous sauver des poursuites. Vous ne voulez pas parler ?... A votre aise. Mais vous ne toucherez pas un sou, fiez-vous-en à moi. Cette ordonnance de trois ceuts livres, que vous allez me rendre, passera sous votre vilain nez... Allons, donnez!
M. Agnan rendit le papier, sans se permettre une observation. Et M. d'Aucas continua de parler :
— Si vous avez endommagé ce garçon, et si peu que vien, je jure de vous faire passer par les verges. Allons, (^u'on réponde et sans barguigner, s'il vous plaît I
Le racoleur avoua de mauvaise grâce que « l'intéressé s'était défendu comme un chat sauvage, et, naturellement... »
— Qu'entendez- vous par là, butor ?... Holà! Qu'on m'amène tout aussitôt ce jeune homme, ou, par le sang-Dieu, je descends moi-même avec mes soldats et donne le vol à vos oiseaux, pour l'exemple !... Allez ! Ensuite nous causeron? d'autre chose, et j'aurai plus d'un moyen pour vous délier la langue.
M. Agnan s'occupa tout aussitôt de satisfaire le lieutenant. Après bien des allées et venues, des conciliabules avec ses acolytes qu'il avait appelés, il leva la trappe et descendit le premier dans la cave. Des chaînes résonnèrent, des cris et des malédictions montèrent. Enfin M. Agnan reparut. Un prisonnier le suivait, et derrière venaient des sergents portant chacun une lanterne et l'esponton de l'autre main.
— Comment vous appelez-vous ?
A cette question posée brusquement par M. d'Aucas, le prisonnier hésita, regarda M. Aguan avec la mine d'un chien battu,
bredouilla, et se tut. C'était un petit loqueteux de quinze ans à peine, ro^'x de poil, sordide, et plus qu'aux trois quarts idiot. Il se dandinait ridiculement sur ses pieds chaussés de mauvais souliers, et ses jambes étaient si maigres, que
VÊTU DE CAMKI.OT POIL DE LOll'. II. AVAIT Di:S BOTTES KOISSES, DES JAIU'.ETILRES
FELILLE MOHTE.
6o Dariolette.
les anneaux de ses fers descendaient jusqu'à ses talons éciiJés, Mais déjà M. d'Aucas avait saisi Agnan de Saint-Dié à la gorge :
— C'en est trop! maître fripon! Far ma bonne mère, tu te veux gausser de moi! C'en est trop, la mesure est comble, et tu vas êtj-e pendu!... Holà! Sorin, Péchinet, Saint-Macrou!... A moi! Qu'on s'assure de ce drôle!
Si l'on s'en voulait tenir à la simple apparence, le racoleur eût pu écraser M. d'Aucas d'une simple chiquenaude. Cependant, collé au mur, blême sous son hâle, ou plutôt couleur de cendre, déjeté, pantelant, pitoyable, il gémissait sans essayer d'écarter les mains fines et blanches qui lui serraient le cou :
— Il s'appelle bien Lemessier... pourtant!... Mais la peur lui ferme la bouche!...
— Ali ! gjedin ! ïu veux encore m'en donner à garder, et tu t'obstines !... Qu'on le garrotte ! Et si un seul de ceux-là fait mine de résister, qu'on lui brûle la cervelle, s'il en a une, d'occasion !
Croyant comprendre, à cette dernicM'e plaisanterie, que M. d'Aucas laissait tomber sa colère, Agnan rejeta la faute sur ses sergents :
— • Ecoutez, monsieur... Ce n'est... pas de mon fait!... Ah! cessez de m'étrangler, s'il vous plaît!... Evidemment, on vous a présenté un autre homme... Les sots m'ont trompé, et vous aussi, du mêjiTC coup!... Allons, vous autres! Faites descendre ce bélître et amenez l'autre... qui est là... derrière.
■ — Tu es moins bête qiie je ne pensais, coquin! Et tu te tireras de ce mauvais pas, c'est visible!... Mais — j'en jure ma bonne mère! — tu marcheias droit, ou gare le grand prévôt!
Cette habitude de jurer « par ma bonne mèi^ » s'excusait, chez M. Eoch Elie d'Aucas, par sa condition même d'enfant trouvé. Ses intimes savaient- bien qu'on l'avait décon*\'ert, un matin, sous la statue du prophète Elie, le jouj de la fête de Saint-E,och, au village de Saint-Martin d'Aucas, l'an 1605.
Dégagé de l'étreinte, M. Aignan, rouge d'émotion, tâchait de rajustex son col. Les quatre soldats le gardaient à vue sans l'empêclier de s'asseoir. C'est alors que la porte du fond s'ouvrit et que Ludovic Lemessier parut. Les vêtements sordides dont il était mal couvert, ne tenaient plus sur lui que par des fils. Son visivge, tuméfié, sanglant, se cachait à moitié sous les cheveux souillés, emmêlés, où des brins de paille et des toiles d'araignée demeuraient pris. Plus de chapeau ni de souliers, plus de linge. Les jambes mordues par les entraves de fer saignaient. Les cordes qui assujettissaient les poignets avaient été à ce point serrées (jn-e les doigts, violets, laissaient suinter le sang sous leurs ongles. Et, dans cette atroce misère, l'homme n'avait rien perdu de son courage ni de sa fermeté.
Il regarda M. d'Aucas avec un mépris tranquille et lui dit de l'accent le plus naturel, et sans que sa voix ne tremblât ni ne s'enflât :
— Vous êtes sans doute le frère de ce petit scélc-iaf qui essaya de
— É:;ouTEz, monsieur... Ah! cessez
DE m'ÉTRANGLER, s'il VOUS PLAIT !...
me faire assassiner cette imit dernière ? Tous me semblez bien réduit en dimensions pour nourrir d'aussi vastes projels, monsieur le coupe-jarret. Ceci dit, qu'on me tue, si vous le voulez, mais qu'on me débarrasse de votre présence.
— Par ma bonne mère, voilà qui est parler! s'écria M. d'Aucas. Si je me trouvais à votre place, monsieur, je ne sais vraiment si j'aurais trouvé des expressions aussi heureuses. A vos propos, je vous ai reconnu sans que vous ayez eu à prendi-e la peine de vous nommer. Et moi, Eocli-Elie d'Aucas, venant de la part de qui vous savez, je pense, j'ai cet honneur et ce plaisir d'annoncer à monsieur Ludovic Lemessier qu'il est libre comme l'air... Allons, Sorin, Saint-Macrou, qu'attendez-vous pour le débarrasser de cet appareil ridicule et odieux y
Et se rapprochant vivement de Ludovic, li lui dit à l'oreille :
— Mon ami, La Cassière a^ous attend ce soir à VEpêe royale, et j'y souperai avec vous. Quant à moi, je suis à vos ordres pour travailler à avancer vos affaires, si possible, pendant la journée. Dans moins d'une heure, je vous prends et nous irons dîner chez les barbiers Guillemin.
Alors seulement Ludovic Lemessier se seniit pris d'une grande faiblesse. Tombant assis sur l'escabeau qu'on lui avait avancé, il s'abandonna aux rudes mains qui s'essayaient à rompre ses liens en douceur. Cependant le soldat Jean-liené Saiiit-Macrou lui tendait un pot de vin chaud. Mais les mains de Ludovic, trop faibles, ne purent saisir le vase et Saint-Macrou dut le porter à ses lèvres. Insensible à la pitié, M. d'Aucas ne s'arrêta point à ce spectacle. Rentrant dans la pratique des choses, il interpella Agiian de Saint- Dié :
— Maître fourbe, je redoute pour vous la colère de quelques puissants de ce monde qui s'intéressent au cavalier que vous avez enlevé... et outrageusement dépouillé, si je m'en riipporte à sa mise. Je vous conseille donc, pour peu que vous teniez à votre peau vannée, de réparer au plus tôt le dommage. Il faut, monsieur Agnan, il faut — entendez-le bien! — que le jeune homme, ou l'intéressé — pour me servir de vos propres expressions — rentre dans ses biens, c'est-à-dire ses vêtements, au grand complet. Je veux qu'il ne manque un cordon à hcs souliers, non plus qu'une aiguillette à son pourpoint. J'exige qu'il retrouve aussi sa bourse, et garnie comme au moment de son accident. Et seulement alors, gibier de potence, mon ami, tu recevras le bon de trois cents livres, aussi vrai que tu pues le tabac à plein nez.
M. Agnan consentit : tout serait remis fidèlement. A son appel, deux filles s'avancèrent qui flairaient le musc et la civette à ressusciter un mort. Quand chacun eut éternué — et cette odeur violente hâta la re])rise des esprits chez Ludovic Lemessier, mieux que le vinaigre dont Sorin de la Soudée lui barbouillait le nez — M. Agnan confabula avec les aimables personnes el finit par lâcher quelques pièces d'argent avec quoi elles s'éclipsèrent, emportant la plus grande partie de leur parfum, mais en laissant assez pour que le cabaret en fût imprégné pour le restant du jour.
— Dans moins d'un quart d'iieure, tout sera ici. Et votre ami vous sera rendu tel qu'il se risaua, à la légère, sur le pas de sa porte, alors que j'opérais lionnêtement dans son quartier.
A cette promesse du racoleur, M. d'Aucas répondit de la façon la plus détachée :
— Je n'attendais pas moins de vous, monsieur Agnan. Maintenant, si vous voulez que nous entrions dans le vif de l'affaire, il ne tient qu'à vous de toucher une forte gratification. Allons, donnezmoi le nom des gens pour qui vous avez travaillé et comptez sur ma discrétion... Vous-même fixerez la somme.
M. Agnan devint plus muet qu'un poisson de sa rivière. Chacun a son point d'honneur ixi-i-bas. Capable des actions le plus violemment indélicates, M. Agnan n'eût point, pour tous les biens et les lionneurs de ce monde, manqué à sa parole. Sans s'expliquer plus clairement, il pria M. d'Aucas de l'excuser. Que le lieutenant le menât prendre, cela rentrait dans les risques de son métier. Mais M. Agnan ne dirait rien. Et.
du reste, il n'avait rien à dire, car l'expédition de la nuit rentrait dans le commun de sa besogne, la transaction du ma tin pareillement. Il avait remis régulièrement une recrue moyennant la prime, ainsi que d'usage.
M. d'Aucas comprit qu'il n'obtiendrait de ce côté aucun renseignement utile.
Assuré de retrouver le racoleur en cas de besoin, il estimait que le succès inespéré d'avoir délivré Ludovic devait, pour l'instant, lui suffire. Sans autrement insister, il emmena le jeune
homme, une fois qu'on lui eût rendu ses hardes. La bourse ne put être représentée, mais on passa sur ce détail. Sur la place des Trois-Maries, ils montèrent dans un carrosse de louage, en tout digne de la Vallée de Misère, et dont les chevaux semblaient s'être enfuis de l'Ecorcherie. Les soldats furent envoyés à la découverte, tant au logis du peintre que chez le capitaine La Cassière. La lettre de celui-ci renfermait des instructions exactes, minutieuses, sur tous les points.
Mais Ludovic Lemessier avait été trop maltraité pour pouvoir supporter de nouvelles fatigues. Il toucha à peine aux plats du repas fastueux que lui offrit M. d'Aucas chez les Guillemin, et rentra chez lui pour se mettre au lit. Serin de la Soudée et Jean Loisonnière s'installèrent à sa porte pour le garder contre les ennemis et les fâcheux.