‹ DarioletteChapitre 4 sur 8 · JA · texte numérisé non relu

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Ludovic Lkmessier parut.

M. cI'Aucas courait alors chez le capitaine La Cassière. L'alfaire mystérieuse, à laquelle il se trouvait subiteineut ii\éié, commençait de passionner sa nature aventureuse et volagpe. i'ort des renseignements contenus dans la lettre, plus fort encore des particularités que lui avait racontées Ludovic, il se persuada qfi'une pareille histoire ne pourrait se dérouler sans des bonnes fortu.nes singulières. M. d'Aucas se voyait déjà distingué par des femmes de la plus rare beauté, sans en excepter la gantière. Et si la lettre du capitaine, qui résumait le drame en son entier, n'eût expressément interdit au lieutenant une semblable démarche, nul doute que M. d'Aucas n'eût couru au Chevrotin de Vendôme.

En tous cas, il se jurait de délivrer la gantière, en dépit des gens du roy. Car M. d'Aucas était d'un caractère indomptable et rebelle, et, comme tel, toujours prêt à prendre parti dans les troubles de l'Etat. Son idée Bur l'aventure où il entrait, était que la main du cardinal-ministre — « sa bête rouge » — tenait les fils. A la barbe de cet homme d'Eglise, lui, Roch-Elie d'Aucas, arracherait la Belle Gantière de sa prison. Il ne pourrait moins faire ensuite que de s'en constituer l'amant, sans préjudice des autres dames qu'il rencontrerait au cours de ses travaux. Ceux d'Herc.uJe n'avaient rien pour l'etïrayer... Ainsi songeant, il atteignit la maison de la rue du Paon.

M. d'Aucas y fut reçii d'abord par la femme du menuisier. Cette hôtesse, en tout de bonne vie et mœurs, se lamenta, parce que les valets de M. le comte — c'est-à-dire Ferrand La Cassière — profitaient de son absence pour introduire des ivrognes sous son toit. Deux, à sa connaissance, dormaient à poings fermés dans l'écurie. - i

— C'est là, ma mie, une chose vraiment blâmable. Mais il faut que jeunesse se passe. La vôtre est gracieuscnient fleurie, et nous aurions, vous et moi, mieux à faire...

Barbe Moutonnet, épouse de maître Duperrois, menuisier, à l'enseigne du Bois d^IrJnndc, n'en écouta pas davantage. Elle s'enfuit vivement, car de son menton, la main de ^L. d'Aucas était descendue jusqu'à la taille et l'autre chift'oiinait sa guimpe.

Privé de cette distraction de hasard, M. d'Aucas continua de gravir l'escalier. Le valet Poupart, sur le palier, lui annonça que le capitaine était absent, mais, s'il voulait bien entrer, des nouvelles lui seraient données, et elles étaient d'importance : « Deux hommes attendaient, dûment ficelés, dans l'écurie, que M. le comte les daignât interroger, à son retour. Tout prouvait que c'étaient deux espions, mais d'une pauvi^ espèce, et les mêmes qui avaient suivi M. le comte dans les rues. Non contents de cela, ils s'étaient essayés à interroger ses domestiques. L'un d'eux, même, n'avait pas craint d'offrir des sommes à lui, Poupart, et cela dans la salle basse de Jn Grappe de Chanaan... »

— Voyez, monsieur, vous en distinguez d'ici l'enseigne!... Heureusement, monsieur, que mon maître, qui, ainsi que vous n'en ignorez, a l'oeil sur tout, ne partit point sans me dicter ma conduite, non plus qu'au palefrenier Marin...

Tout en écoutant le rapport de M. Pcupart, le lieutenant examinait les trois épées nues que La Cassière avait laissées sur sa table. Il en regarda une de très près, et s'écria ;

— Tiens!... Mais cette estocade appartient à Roussi de Sain^- Clair, le vieux maître d'armes!... Je lis bien son ehiifre gravé sur le talon de la lame... Comment a-t-elie pu tomber entre les mains de La Cassière 't...

Et, sans plus songer à l'épée, sous le coup de l'émotion provoquée par les charmes discrets de l'hôtesse trop tôt nisparue, M. d'Aucas demanda à M. Poupart quelques renseignements sur la « demoiselle du menuisier ».

— Hélas! monsieur, une vertu de dragon, si j'ose dire, et qui tient sous clef une autre vertu de servante.

Laissant M. Poupart à ces vertus, M. d'Aucas dégringolait les marches où son épée sautillait en reboîidissant derrière lui. C'est qu'il avait cru voir la dame hôtesse passer dans l'allée. Il se heurta seulement contre une petite fille chargée

d'un sac de copeaux 'w^ShB'' "^C-i^^V^f ' K, plus gro s C{U el L'enfant chut en criant au secours et M. d'Aucas prit

Cependant le soldat Saint Macrou lui tendait un pot de vin chaud.

congé de M. Poupart, qui l'accompagnait respectueusement :

— Adieu, Poupart, riclie en jolies voisines. Garde étroitement les prisonniers. Vraisemblablement, nous les interrogerons dans la soirée. Et gare à la police!... Nous autres gens de guerre faisons nos aii'aires nous-mêmes.

M. d'Aucas s'enfuit en riant sous ses moustaches de chat. Une idée lui était venue, et plaisante.

« Après qu'on aura tiré de ces deux drôles les renseignements utiles, je les gaiderai comme recrues et les donnerai eu compte à Agnan ! »

Quand il rejoignit le capitaine La Cassière au cabaret de VE'pée royale, son premier soin fut de s'excuser de se présenter seul. Travaillé par la fièvre, Ludovic Lemessier gardait le lit. Le médecin, appelé par ses soins, répondait du malade, pourvu qu'on respectât son repos.

M. La Cassière ne marqua ni étonnement ni surprise. x\près avoir présenté cérémonieusement le lieutenant lloch-Elie d'Aucas à M. de Chauvincourt, il dit, d'un ton noble :

— En vérité, mon cher, je n'attendais pas moins de toi. Quand on veut s'attaquer à l'impossible, il suffit de t'aller chercher.

Puis, se tournant vers M. de Chauvincourt, il ajouta :

— Ainsi sommes-nous dans les g'ens de pied. Je voudrais voir un chevau-léger dévider uji pareil peloton.

M. de Chauvincourt sourit agréablement, comme à son ordinaire, et répondit :

— Mon bon ami, vous les verrez à l'œuvre, ces chevau-légers dont "\ous faites trop peu de cas Dans cette affaire, nous sommes paieils aux doigts de la main. J'entends courir toas les risques, partager tous les dangers. Buvons, messieurs, à la Belle Gantière et à son intéressant neveu!

— Et à son aimable fiancée, la jeune Claire. Chauvincourt, nous voici passés dans la confrérie des chevaliers errants!... Chauvincourt, à notre dame!

Ainsi parla M. La Cassière, comte de Fougerays, avant que d'entamer un merveilleux pâté de lamproie. M d'Auca? ne voulut point s'asseoir, parce qu'il lui fallait d'abord porter trois santés, sans préjudice de celle du Poy. 11 vida trois foirs son verre en l'honneur de la Belle Gantière, de l'hôtesse du capitaine et de M'* Claire. Ainsi le lieutenant buvait-il à ses prochaines amours, amours du jour, sans préjudice de celles du lendemain.

M. de Chauvincourt n'était point de ces Gascons dont les protestations d'amitié s'envolent aussitôt qu'émises. S'il avait prié M. La Cassière de l'employer en cas de besoin, son propos de l'obliger était ferme et il le lui fit bien voir. A la fin du souper, les trois amis se trouvaient bien décidés à suivre jusqu'au bout l'aventure où Ludovic Lemessier se trouvait engagé d'une façon autant mystérieuse que

Dariolette. O7

['en étant pas encore à se partager les rôles dans l'action nt à peine, MM. de Chanvincourt, La Cassière et d'Au-

singulière. N'

où ils entraient à peii

cas s'arrêtèrent à cette première résolution d'interroger étroitement

les deux espions que l'on gardait dans l'écurie de la rue du Paon.

Sans donc s'attarder à VEpéc royale, ils louèrent un carrosse qui les transporta au logis du capitaine La Cassière. Là, ils ouïrent tout d'abord M. Poupart et le palefrenier Marin. De ces valets le récit fut semblable. Chacun des espions avait essayé de les corrompre. Chacun d'eux, même, avait cru réussir à acheter les domestiques qui leur avaient permis d'entrer chez M. le comte de Fougerays. Mais là, les deux inconnus avaient été vivement bâillonnés et ligotés. Ils attendaient, ainsi arrangés, ce que M. le comte déciderait d'eux.

Si M. Poupart eût été le maître, on eût cacheté le bec de cette canaille avec de la bonne cire d'Espagne. Si cela eût dépendu du palefrenier Marin, on les aurait précipité dans une de ces carrières voisines du Diable Vauvert. Pour ingénieux que s'en montrassent les auteurs, ces propositions furent écartées.

Mais la grande expérience que possédaient les trois officiers dans l'art de délier la langue des captifs ne leur fut d'aucun secours. Ils ne purent rien tirer des deux drôles. Promesses d'argent, menaces, sévices demeurèrent également sans succès. De l'un l'on serra les pouces avec la batterie d'un pistolet; de l'autre l'on comprima les tempes avec une corde tordue sur un bâtonnet ; de tous deux l'on grilla le cuir. M. d'Aucas en fut pour sa peine. Et l'on crut, un moment, qu'il allait pleurer de désappointement.

Au vrai, les deux misérables ne savaient rien. Embauchés dans la Vallée de Misère, aux dernières heures de la nuit dernière, par un quidam vêtu de noir et qu'ils n'avaient jamais vu, ils s'étaient engagés à suivre le capitaine La Cassière, à l'observer, et à rendre compte de ses faits et gestes à l'homme noir qu'ils devaient retrouver, à quatre heures du soir, sur le Petit Pont. Té-moins de l'enlèvemen^i de Ludovic au coin de la berge et de la rue du Chat-quipêche, iLs n'y avaient pas été mêlés activement. Leur rôle s'était borné à garder la porte de la maison, puis à filer lie capitaine La Cassière. Pour cette besogne, une forte récompense leur était promise; d'avance, ils en avaient touché une partie. On pouvait les tuer, ils n'en savaient pas davantage. Leurs noms et leurs professions n'avaient rien de fixe. C'étaient des vagabond's, des filous sans feu ni lieu, à louer pour n'importe quel mauvais coup, et à la disposition du plus offrant.

Interrogés séparément, ces larrons de petite volée n'eurent point de réponses contradictoires. M. d'Aucas ouvrit alors cet avis qu'on les transportât cette nuit même jusqu'au quai de la Ferraille et qu'on les livrât à Agnan de Saint-Dié. M. de Chanvincourt ne pensait point de même : le racoleur se trouvant mêlé, de l'aveu même du lieutenant, à cette ténébreuse affaire, il convenait de s'en défier. Qu'on lui remît ces deux hommes — recrues à première vue sans valeur — Agnan ne manquerait point d'en donner avis aux ennemis de Lemessier.

Intérieurement mortifié de voir le fruit de ses combinaisons ainsi se gâter, plus mortifié encore du peu de cas que le capitaine de chevau-légers faisait de ces deux recrues possibles, M. d'Aucas tenta de biaiser :

— Je me porte garant du contraire. Agnan est, au su de chacun, parmi les plus déterminés et les plus louches coquins qui honorent Paris de leur présence. Mais je le connais incapable de manquer à sa parole. Il s'est engagé vis-à-vis de moi à ne plus parler de notre affaire à âme qui vive. Soyez persuadé qu'il ne dira rien. , — Xe lui fournissons pas une occasion trop tentante de manquer à son serment, dit M. de Chauvincourt. Si vous m'en croyez, nous garderons ces deux braves sous clef jusqu'à plus amjjle informé. Il importe, avant tout, qu'on ne les revoie de quelque temps à la Ferraille non plus qu'à la Vallée de Misère pour donner une haute idée de nos moyens à l'ennemi. Les démarches qu'il ne manquera pas de faire, pour retrouver ses espions, pourront nous mettre sur la bonne voie. Mon opinion est que La Cassière doit les garder chez lui, ou, pour mieux parler, chez moi, car ce logis de la rue du Paon n'est pas sûr. Je possède, à Yaugirard, une petite maison où notre ami trouvera toutes ses aises, entouré de ses sold'ats et de ses valets. Nous autres, après l'avoir déposé dans cette obscure retraite, nous répandrons le bruit qu'une maladie subite le condamne à l'isolement et que les médecins défendent qu'on l'approche. La maison étant ainsi préservée contre les indiscrets et les deux malandrins y vivant établis chacun en un cav-eau et surveillés étroitement, le malade rentrera dans Paris et travaillera avec nous à découvrir la Belle Grautière et à protéger l'aimable Claire ainsi que le vertueux Ludovic contre l'engeance acharnée à leur nuire.

Le capitaine La Cassière applaudit : « Jamais, en un conseil de guerre, affaire ne fut mieux présentée. » M. d'Aucas, content de conserver les deux recrues et ne perdant point l'espoir de les saisir, dans l'avenir, avoua que c'était là parler. M. Poupart fut requis de préparer vivement le départ. On se rendrait à Yaugirard dans deux heures. Le carrosse était tout prêt. Les prisonniers y seraient attachés, chacun en un panier à linge. M. de Chauvincourt se chargeait du passage à la porte de Bussy.

Puis on examina les épées : celle qui portait le chiffre du maître d'armes. Roussi de Saint-Clair, fut retenue comme un des éléments les plus importants de l'enquête.

— J'avais déjà pensé au vieux diabU^'-dit La Cassière, et tous mes souvenirs de la nuit dernière se groupent, à cette heure, et constituent une merveilleuse certitude. Il n'est pas jusqu'au mot d'ordre « Tarobat », que j'entendis prononcer à la fin du combat, qui ne prenne maintenant une signification précise. Sous ce nom, vous le savez, l'on désigne ces coutelas de gabier qui nous sont familiers depuis le siège de La Rochelle. Mais le mot n'est point d'usage couraiît parmi les gens de terre. Roussi de Saint-Clair a servi, jadis, dans les troupes embarquées, et jusqu'en Hollande. Je vous laisse le soin de tirer la conclusion raisonnable. A la sûreté de certains coups fournis dans cette nuit mémorable, j'ai cru reconnaître

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la main cîe ce réputé maître d'armes. Et peut-être, même, m'ayant lui aussi reconnu à la lueur des flambeaux, nous a-t-il un peu ménagés. Il nous faut donc retrouver Roussi de Saint-Clair. Eien de plus aisé : sa salle d'armes est établie rue des Quatre- Fils-Aymon, à toucher l'hôtel de Guise. Dès demain matin, la chose sera éclaircie.

— Quant à cette épée dorée, ht M. d'Aucas, je la tiens pour italienne, et vous ne me contredirez pas. La brièveté remarquable de la prise, les courbes concentriques des gardes, leur ordre serré, la finesse de la lame et son excès de longueur crient une origine d'au delà lep monts. C'est une arme de parade plus qu'une arme d'usage, et qui semble plus propre à une main débile qu'à celle d'un spadassin exercé.

M. de Chauvincourt et M. La Cassière n'y contredirent point. Ce dernier ajouta même :

— Pour moi, je vois dans cette méchante rapière la propriété du petit seigneur que j'ai étourdi d'un maître fendant sur la tête. Son chapeau para en partie ce coup que je détachai d'ailleurs assez mollement, tant l'allure débile du drôle me semblait commander la pitié. Malheureusement la lame ne porte aucune inscription ni marque, non plus que celle-ci, d'ailleurs...

L'épée que le capitaine tendait à M. de Chauvincourt rentrait dans la catégorie des produits d'Allemagne. Sa forte monture, noircie au feu, était celle des estocs saxons, mais la lame en était presque plate. La dague que La Cassière avait ramassée à côté formait bien avec elle la paire. Le pélican et sa piété, se détachant parmi les rinceaux gravés à l'eau-forte sur le talon des deux lames, étaient décor trop commun sur les armes d'outre-Rliin pour fournir une indication utile.

— Je crains bien que ces dépouilles opimes ne nous aident que peu dans nos recherches. Peut-être n'en sera-t-il pas de même pour ce pendant et sa perle. Et quand je devrais fouiller toutes les boutiques des joailliers et des revendeurs, je retrouverai l'homme qui m'a fait cadeau, avec ce bijou, de la moitié de son oreille.

— Quant a cette épée dorée.

70 Dariolelte.

Et M. La Cassière conclut en ces termes :

— Enfin, pour arrêter notre plan de campagne, voici ce que je propose : vous, Cliauvincourt, après que vous m'aurez installé dans votre maison de Vaugirard, vous retournerez vous coucher dans Paris. Dès demain matin, vous répandrez le bruit que je suis au plus mal, et visiterez tous les indiscrets capables de le répéter Elie d'Aucas aura vu notre Ludovic et pris tous les renseignements nécessaires pour commencer nos travaux d'approclie autour de la maison du gantier. Vous êtes de trop adroits renards pour que j'aie à vous prêcher la prudence. Et, d'ailleurs, vous me verrez bientôt parmi vous, mais vous aurez grand soin de ne pas me reconnaître avant que je ne vous parle. Toi, d'Aucas, mon fils, ne te laisse point lier de lacs d'amour, si, d'aventure, l'ennemi en dispose sous tes pas!... Et, pour Dieu, ne mets pas la main à l'épée sans raison!... Je ne te parle pas de la police... Nous devons la redouter plus que quiconque... puisque nos intentions sont pures.

Ainsi lesté de bons conseils, M. d'Aucas regagna son logis, et La Cassière, accompagné par M. de Chauvincourt, s'en fut à Vaugirard, escorté par ses valets à cheval. Deux soldats surveillaient le bagage, c'est-à-dire les deux espions ficelés en deux paniers et qui tressautaient à tout cahot du carrosse. Le menuisier, l'hôtesse, la servante, tous armés de chandelles, accablèrent le capitaine de leurs salutations et de leurs vœux. Lui, en robe de chambre et en bonnet de nuit, les bénit d'une main que la fièvre faisait trembler. Et chacun se répandait en lamentations sur le bon officier travaillé, à la fleur de l'âge, par une maladie mortelle. La douleur de M. de Chauvincourt était sombre et muette.

Cet aimable seigneur ne devait point dormir en cette nuit de mars au delà de quelques heures. Dès le soleil levé, il commença de courir les rues. Sachant M"® Marguerite de Farges personne entre toutes matinales, il monta chez elle et la trouva livrée, devant sa toilette, aux soins de deux chambrières qui s'occupaient de la coiffer et de la friser. Sans souci de ces filles de service, dont les oreilles étaient cependant prêtes, sous les coiffes, à recueillir les propos d'un chacun, M"^ de Farges reprocha aigrement à M. de Chauvincourt sa conduite de la veille.

— Vous m'obligerez à vous fermer ma porte, si vous continuez à prendre ainsi le parti de qui me déplaît... llestez ici, je vous défends de partir!... Taisez-vous'... Je sais ce que je dis, peut-être! Assez! Et je vous défends de me répondre. Votre La Cassière est un sot, peu m'importe qu'il soit malade... Je vous interdis de prononcer son nom devant moi!... Et n'était ma trop grande amitié pour vous... Allez, allez, mon bel ami! ne vous flattez pas de mériter davantage!... Laissez ma main et retournez vous asseoir, là-bas, au coin de la cheminée... Aïe! Aïe! Sotte Gillette, friponne, eft'rontée coquine ! Tire-moi encore un peu les cheveux et tu verras le beau soufflet que je te baillerai!... Et vous, qu'avez-vous à garder votre coin plus muet qu'un poisson ?... M'apportera-t-on bientôt mon potage ?... Monsieur de Chauvincourt, vous avez la langue un peu bien longue, maintenant. Vous ne réussirez pas à m'en conter...

Toi, Jacqueline, surveille ton fer, tu finiras par me brûler, créature maladroite et sans artî...

Ainsi partagée entre les soins de sa coiffure, l'attente de son potage, son dési'r d'être désagréable à M. de Chauvincourt et son secret dépit à apprendre La Cassière nralade, à le voir échapper à sa tyrannie, Marguerite de Farges agitait sur place sa gracieuse personne enveloppée d'un peignoir de taffetas zinzolin à nœuds couleur soufre.

La venue de Marie d'Ossuna, de serge noire habillée, ne réussit point à calmer la despotique Marguerite. Prenant à témoin Plaisir des yeux qui lui présentait un grand flacon d'eau de naÛ'e, elle noircit à plaisir le capitaine La Cassière.

— Je lui souhaite un mal en rapport avec ses vertus, Ossuna, tu devines lequel! et qu'il garde longtemps ce souvenir de sa gantière. Ossuna, raconte-moi encore cette histoire !

La maîtresse de danse, sans lever ses paupières lourdes, répondit avec humilité :

— • Hélas î madame la comtesse!... Se peut-il que le bon capitaine en soit déjà malade!

Et, levant ses mains grasses et trop blanches, jusqu'à les joindre sous son triple menton, elle continua, gémissante et zézayante :

— Douce Madone, Madame!... Que voulez-vous, c'est un bien grand malheur!...

— L'histoire, Ossuna, vieille coquine, je veux l'histoire!

— Hélas! madame, vous la connaissez! Le pauvre M. Malmouche ne m'en apprit pas plus que je ne vous en ai dit!... Ah! madame, le pauvre M. Malmouche!... Lui qui chante partout votre beauté!... Qui ne le ferait, d'ailleurs ?... Et quand il travaille à votre portrait, on croirait le voir peignant la Sainte Vierge et l'Enfant... Mais c'est bien plus beau!...

Insensible à ces éloges, Marguerite de Farges tourna sur son tabouret, toisa M. de Chauvincourt qui souriait, distrait, et cria :

— Ossuna, marchande de mensonges, tu n'es qu'une lâche calomniatrice! Je ne veux point de ton eau! Ose-tu bien, vile poltronne, me répéter que tu ne sais rien et que c'est de Malmouche que tu tiens les nouvelles, alors qu'hier encore cet excellent peintre m'avouait qu'il les tenait de toi ?

Repoussant de ses mains tremblantes la bouteille que Gillette lui poussait effrontément sous le nez, Marie d' Ossuna recula. Et M. de Chauvincourt put croire que cette dame, dont on vantait encore et la science et les appas, allait tomber assise sur ses genoux. Il ramena donc ses jambes bottées de blanc sous sa chaise, et continua d'écouter :

— Sainte Mère de Dieu, madame que j'aime mieux que ma fille défunte! Madame Marguerite! Pauvre de moi! Appartient-il à une chétive veuve de blâmer les uns ou les autres!... Certes, par votre sainte patronne, je n'ai rien à reprocher à mademoiselle la gantière! S'il lui a plu, à cette demoiselle... et si discrète, si convenable, avec ça!... Une brebis du seigneur, madame! Quand je lui vendais, de fortune, quelque parfum...

Ue l^un l on serra les pouces

AVEC LA BATTERIE d'uN PISTOLET.

— Tais-toi, hypocrite! Tu lui portais les billets des galants! Allons, Marie, ne fais pas la fière!... Pos-e ce flacon sur la table, Gillette, et ferme l'oreille à ces histoires. Elles ne sont pas pour les filles de ton âge, quoique maintenant... Allons, Marie, continue!

— Ah! madame, que sais-je de plus ?... Enfin s'il lui a plu, à cette demoiselle, si son neveu en était amoureux, où est le mal ?... Ils sont partis ensemble... Et puis il s'est battu avec d'autres mauvais garçons qui voulaient goûter au morceau... Quoi de plus naturel ?

Malgré son véhément désir de jeter par la fenêtre l'humble procureuse de serge vêtue, M. de Chauvincourt gardait une attitude gracieuse. Marie d'Ossuna ne cessait de glousser, de zézayer, d'invoquer la Vierge et les saints en salissant la gantière, Ludovic Lemessier et le capitaine La Cassière. De temps à autres, M™*" de Farges l'interrompait pour confondre M. de Chauvincourt :

— Ah! ah! monsieur, ce n'est pas moi qui le dis! Vous devriez rougir de posséder de tels amis... Continue, ma pauvre Marie, continue!... Tu as mille fois raison, aussi vrai que ton eau embaume l'oranger!... Je garde le flacon! Ne manque pas, la prochaine fois, de m'apporter de ton ambre.

Sans perdre son temps à défe.>dre La Cassière que Marie d'Ossuna accusait avec douceur et cautèle, M. de Chauvincourt continuait d'écouter. M™^ Marguerite goûtait son potage qu'on lui avait enfin servi. Deux petites talmouses, merveilleusement rissolées, façonnées en forme de flûte, accompagnaient ce bouillon. Se fardant d'une main, portant de l'autre l'écuelle d'argent à ses lèvres frottées de rouge, la jolie veuve encoiu-ageait Maj-ie d'Ossuna à déblatérer, lorsque, tout à coup, un bruit de soufflets interrompit la maîtresse à danser. Et Gillette, pleurant, s'enfuit, la tête cachée sous son tablier. C'était M™" Marguerite qui venait de giffler sa fille de chambre. Et, sautant sur ses pieds, cette dame trépignait, hurlait, cependant que le bouillon de poulet, échappé de l'écuelle, s'étalait sur son peignoir zinzolin. ^

Toute au plaisir d'entendre les racontars enfiellés de Marie d'Ossuna, M"^ de Farges avait été victime de sa distraction coupable. Au lieu et place de la talmouse succulente qu'elle croquait et reposait tour à tour sur sa toilette, la dame avait saisi et mordu à belles dents un bâton de cosmétique qui voisinait avec le gâteau. Elle en pensa défaillir. Le geste qui suivit cette déplorable méprise fut si prompt, que la moitié du nécessaire en vermeil dégringola de la toilette sur le plancher, avec le potage, le plateau et tout le reste. Gillette n'eut pas le temps de parer à l'accident : deux maîtres soufflets s'étaient déjà abattus sur ses joues.

Et M"® de Farges criait d'une voix de IMénade :

— Imbécile, stupirle, traînée, coquine!... Qu'on lui donne le fouet!... Appelez Jacques, Guillaume, Sylvain, Désiré, Laplanche!... Toute l'écurie et ses étrivières ! . . . Je veux qu'on la roue de coups !

Croyant lire une secrète improbation sur la face sérieuse de M. de Chauvincourt la dame tourna sa colère contre lui :

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— Et ce maître sot qui rit!... Oui, vous pouvez faire le niais, c'est bien le seul personnage qui vous convienne 1

M. de Chauvincourt n'essaya pas de repousser ces injures. Saluant très bas, il s'excusa, invoquant des alï'aires urgentes, dont deux duels étaient les moins considérables, et gagna la porte. Marguerite de Farges le poursuivit de ses souhaits acrimonieux jusqu'à ce qu'il eut disparu. Et même, elle courut jusque sur le palier, sans souci de ses boucles en désordre, de ses papillotes dressées et de ses garcettes déroulées sur son front poli et têtu :

— Allez au diable! Puissiez-vous être tué cent fois! J'en prendrai le vert à la première nouvelle !

Et, blottie derrière cette audacieuse veuve, la prudente Marie d'Ossuna grasseyait :

— Oh! le pauvre!... Ayez pitié de lui!... Bien sûr, il en fera une maladie, comme le capitaine La Cassière!... Le pauvre!...

M. de Chauvincourt sortit de l'hôtel de Farges dans la peau d'un homme convaincu que la procureuse débitait une leçon apprise, et qu'elle avait déjà, la veille, soufflé cette leçou au peintre Malmouche. Il se promit de l'echercher lies causes de cette alliance entre un peintre obscur — plutôt parasite qu'ouvrier du pinceau — et la maîtresse à danser, dont les bons offices étaient appréciés des galants. Et M. de Chauvincourt se proposa de lancer sur Marie d'Ossuna l'inflammable et peii scrupuleux Roch-Elie d'Aucas.

« Elle est encore assez fraîche pour le tenir en éveil, et lui assez jeune pour tirer de cette coquine, en pleine maturité, les secrets de la ténébreuse histoire. »

Ainsi songeant, M. Philippe de Chauvincourt atteignit la Grande Porte du Louvre. Il y trouva M. d'Aucas accourant au rendez-vous, alors que sonnaient dix heures du matin. M. d'Aucas avait vu Ludovic Lemessier que la crainte des saignées et des purgations avait miraculeusement guéri de sa fièvre.

— J'ai eu toutes les peines du monde pour le retenir. Croiriezvous qu'il voulait m'accompagner jusqu'ici ? Grâce à Dieu, il s'est, par mes soins, remlu raisonnable et je l'ai laissé s'amusant à dessiner ou à peindre, cela importe peu. Ce qui importait, c'était de déjouer tout espionnage possible. Obéissant aux instructions détaillées du capitaine La Cassière, j'ai payé et congédié le valet, sous ce prétexte que son maître est parti en voyage brusquement. Par bonheur, ce valet n'avait pas revu le peintre depuis la veille. L'hôtesse, gagnée à prix d'argent — car ce M. Ludovic possède certainement une bourse bien garnie, et même il m'a remonté en espèces pour notre entreprise — l'hôtesse donc a juré que, pour elle, M. Lemessier avait déguerpi subitement et que jamais elle ne saurait dire autre chose.

J'ajouterai que nos soldats gardent fidèlement et discrètement la porte de notre ami le peintre. Aucune figure suspecte ne s'est montrée jusqu'ici. On me tiendra au courant. Tout va bien. Maintenant, me voici porteur d'une lettre que ce Ludovic écrivit pour sa charmante Claire. J'ai mission de la remettre en mains propres... A ne vous rien cacher, je meurs déjà d'amour pour cette petite!... Que

sera-ce, s'il vous plaît, quand je l'aurai seulement entrevue ?... Alors, M. de Cliauvincourt coula, d'une voix savamment étouffée, dans l'oreille de M. d'Aucas, ces paroles :

— J'ai mieux que cela pour vous. Une belle vous sera présentée sous peu, et plus digne... Mais, ciiut!... On pourrait nous entendre...

Et, sans satisfaire la curiosité ainsi éveillée du lieutenant, M. de Chauvincourt reprit :

— Pour l'heure, allons au plus pressé... Laissez, laissez, vous dis-je!... Oui, c'est une belle personne, blanche et brune, pleine de mérites... Mais il est temps pour tout, et vous devez remettre votre lettre, sans tarder. De compagnie, nous pénétrerons dans la boutique du gantier Courtoj^s. Là, sous couleur de choisir, voire d'acheter des gants, j'occuperai le bonhomme, cependant que vous glisserez adroitement — j'en réponds! — la lettre entre les mains de la mignonne. Celle-ci occupera, c'est certain, au comptoir, la place (le sa taut^? disparue... Oui. oui, j'entends!... Il se pourrait que la dame dont je vous ai entretenu surpassât en beauté la gaatière ellemême, si j'en crois les on-dit... En tous cas, pour en revenir au

principal, n'ayons point l'air de nous connaître, chez le gantier Courtoys.

Il en alla ainsi que le souliaitaient les deux complices. Lorsqu'ils entrèrent dans la boutique de la rue Saint-Honoré, un trop grand nombre de clients et surtout de curieux occupaient la place pour que le sieur Perrin Courtoys pût porter s,ur les nouveaux venus toute son attention. M. de Chauvincourt, à lui seul, eût suffi à la retenir et aussi c^lle de tous les commis, tant il se montra tranchant, difficile, tour à tour capricieux et entêté dans ses choix.

Dix paquets de gants de Grenoble, cinq de Blois, six de Rome furent défaits sous ses yeux. Rien ne put l'attacher. Haussant les épaules, il menaça de s'en aller « de ce pas, rue de la Limace. Là, au moins, on avait du choix!... Et des gants à bon marché!... Enfin, des gants!... »

Eepoussant d'une main dédaigneuse les marchandises étalées devant lui, tournant le dos au comptoir de la caissière, tenant la place de dix acheteurs, M. de Chauvincourt se plaignit en termes hautains et amers : « Si on le prenait pour un enfant, on pouvait le dire, mais on ne lui passerait pas de l'agneau pour du mouton ! »

— Et ceux-là!... Vous appelez ra du cordouan d'Espagne?... Enfin!... Mettez-moi de côté cette paire en chevreau; et pourtant, Dieu m'est témoin que je la voudrais mieux surfilée à l'entournure du pouce!...

Ainsi M. de Chauvincourt dépréciait les gants mêmes qu'il achetait sans compter. Le sieur Courtoys voyant dans ce client de passage un vrai connaisseur, s'empressait, oublieux de ses cuisants soucis. Les boîtes en bois blanc défilaient, demeuraient ouvertes; attentif et morose, M. de Chauvincourt critiquait. Puis, non content de discuter la qualité, il attaqua les prix. Ainsi M. d'Aucas, modeste acquéreur d'une paire en satin gris, garnie d'argent, pour la somme

de six francs put-il, en payant entre les mains de M"^ Claire, lui glisser vivement la lettre du cousin Ludovic.

M"* Claire de Valensora ne pouvait se poser en rivale de sa tante Julie dont la beauté légendaire était, sans conteste, pour beaucoup dans la prospérité du commerce de maître Perrin Courtoyw. Elle donnait trop peu à la coquetterie pour que les charmes de sa personne produisissent, à première vue, une vive impression sur le vulgaire. Mais, pareille à ces fleurs des bois dont l'arôme pénétrant et suave entête qui le respire, M"^ Claire exhalait un parfum^ de noble et douce dignité. Vers cette jeune fille de dix-huit ans on se sentait attiré, moins par la splendeur de sa jeunesse en fleur que par la fraîcheur de son teint, l'éclat soyeux de ses boucles châtain clair, par les promesses de son corps souple, que par la chaste franchise cîe ses yeux bruns et la grâce simple et sans apprêt de tout son être. M. d'Aucas qui s'attachait principalement aux qualités positives du mérite charnel, fut déferré avant même que d'avoir poussé sa première pointe amoureuse. Et, d'ailleurs, l'honnêteté professionnelle dont il se piquait dans toutes les entreprises dont son plaisir n'était pas l'unique objet, le condamnait, dans l'occurrence, à une absolue réserve. Il s'abstint donc de ces sourires entendus et de ces œillades en coulisse dont il tenait réserve dans son arsenal particulier. Ses préoccupations, du reste, étaient pour l'avenir. M. de Chauvincourt, avec sa mystérieuse inconnue, lui avait mis la puce à l'oreille.

Sans donc regarder en face la jeune caissière, il compta et recompta sa monnaie. Tout en ronchonnant, parce qu'un denier lui semblait rogné, Ip lieutenant murmura avec une rapidité déconcertante :

— De la part de Ludovic î Attention ! Tout va bien ! Prenez ce papier de Ludovic Lemessier. Cet après^midi, une autre personne, un soldat, se présentera pour rassortir des gants à fraise ; vous lui donnerez la réponse.

Et sans même saluer, tant il était hautain et brutal, M. d'Aucas sortit, bousculant un commis et deux vieilles demoiselles en quête de gants en vrai chevrotin d'Issoudun.

^■^SJ^

M. DE ("iHAUVTNCODRT DÉPRÉCIAIT LES CANTS MÊMES qu'il achetait SANS COMPTER.

Cependant, la voix de M. de Cliauvincourt continuait de monter^ autoritaire et propre à décourager tout autre marcliand moins âpre au gain que le disgracieux Perrin Courtoys.

— De mon temps, cliez Mathieu Robert, à Grenoble, on trouvait encore des gants 1... Enfin, voyons toujours!... Mais, vraiment, cela donne envie de pleurer!... Vous allez, sans tarder, m'euvoyer ceuxlà chez M™'' de Farges... Ah! vous connaissez son adresse, c'est encore heureux!... De la part de qui ? De la mienne, parbleu!... Son oncle, M. de Eamorin, c'est bien!... Oui, iLs sont musqués, on le sent de loin!... Et passés à l'ambre ?... Ça, j'en doute!... Avec la frange d'or et de soie gris de lin ? Assez!... Vous m'ennuyez... Dix francs ?... Quelle pitié!... Envoyez toujours! Je prends aussi ces deux gants de fauconnier en loutre... Yingt-cinq livres!... Jamais!... Va pour vingt-quatre!...

M. de Chauvincourt sortit du Chevrofin de Vendôme, laissant cent trente livres à M. Perrin Courtoys et sans avoir pu lasser sa patience. Mais, comme c'était un seigneur en tout magnifique et que sa richesse dépassait encore son mérite, il ne regretta eu rien sa dépense. Son seul souci était de retrouver La Cassière, qui lui avait donné rendez-vous, à midi, dans « l'île ]S^otre-Dame », c'est-à-dire dans l'île Saint-Louis.

— Avec leurs sacrés gants, ils m'ont à ce point distrait, que je n'ai pu voir si d'Aucas a glissé heureusement le billet à la demoiselle. Sa coutumière habileté me fait cependant augurer heureusement de son succès. Et, ce qui lève mes doute.s, la gentille enfant a disparu aussitôt qu'il est sorti... pour lire son billet, jVn jurerais ma vie !

En quoi M. de Chauvincourt ne se trompait point. M"® Claire de Valensola tenait le petit rouleau que lui avait passé M. d'Aucas avec autant d'à-propos que d'audace. Le premier mouvement de la jeune fille avait été de fuir la main qui, d un mouvement sûr, avait envoyé le papier dans sa manche. Depuis que, pour obliger son oncle, elle remplaçait au comptoir sa tante disparue, de pareilles entrepri?!es étaient trop communes pour qu'elle s'en étonnât. Elle n'y répondait, d'ordinaire, que par un silence méprisant ou par un geste sec, également propre à décourager le plus entreprenant galantin.

Le nom de Ludovic, prononcé distinctement dès le commencement de la phrase, fut pour elle la lumière brillant parmi le« ténèbres. De la phrase murmurée par l'inconnu, Claire ne perdit pas un mot. Puis, d'un imperceptible signe de tête, ayant remercié l'arrogant blondin, elle appela la première ouvrière Pernelle Lorion, fille dont elle était sûre.

— Pernelle, ma mie, remplace-moi à cette heure au comptoir, car on me demande là-haut.

Claire put alors lire le billet de son cher Ludovic. Il lui racontait, d'une écriture fine et serrée, toutes ses aventures, les dangers courus, le dévouement de ses nouveaux amis, le serment commun de retrouver Julie. Que Claire prît en patience tout ce que les jours à venir promettaient encore de mauvais : le succès était au bout. Une srrande prudence s'imposait et un absolu silence. Par M. d'Au-

cas et ses émissaires on correspondrait. Le signe de reconnaissance serait une petite croix ronge, sans plus, tracé à l'extérieur du rouleau die papier. Claire, quand on lui annoncerait au plus procliam jour et vraisemblablement par l'entremise de l'oncle Courtoys, la mort de Ludovic ou son départ pour l'armée d'Allemagne, ne devrait marquer aucune émotion, sans cependant paraître douter de l'accident. Il était probable que des propositions de mariage lui arriveraient par la même voie : qu'elle demeurât immuable dans sa résolution de ne rien conclure sans la présence de sa tante Julie. Mais, sur toutes choses, qu'elle avertît Ludovic jour par jour et dans le détail des démarches qui seraient tentées près de l'oncle Courtoys. Le plus pressé était de donner, dès aujourd'hui, une description minutieuse des habits, de la chaussure, du masque, de la coifïure que portait, le soir de sa disparition, la tante Julie. Ou viendrait, un peu après midi, chercher cette lettre.

Les protestations d'amour occupaient dans ce billet autant de place que les recommandations pratiques. Celles-ci se terminaient par une injonction pressante de détruire le papier. Car s'il tombait entre les mains des conspirateurs inconnus, et qui eans doute avaient leurs espions dans la maison, c'en serait fait de toutes les combinaisons du capitaine La Cassière et de ses amis.

M"^ Claire était personne trop sage pour ne pas obéir à un pareil conseil. Elle brûla sur l'heure, mais non sans soupirer, ce papier qui lui valait tant de joie, et, retournant à son comptoir de gantière, elle prépara la réponse qu'elle roula et tint prête pour le messager dont elle attendait la venue.

Le choix qu'avait fait M. de Chauvincourt de l'île Saint-Louis comme lieu de rendez-vous n'était point un choix de hasard. M. La Cassière, en effet, aimait ce coin de Paris parce qu'il lui rappelait sa Marguerite de Farges, dont les intérêts de son ami Lemessier, plus encore que les rigueurs de cette belle, le condamnaient à se tenir éloigné, pour un temps.

Quelques années avant sa mort, le sieur Vaulérins, père de M""" de Farges, avait lié partie avec cette société d'entrepreneurs qui, sous la présidence de Marie, commença de couvrir l'île de maisons et aussi de la relier à la rive droite de la Seine par un pont. Le somptueux hôtel où le traitant comptait finir ses jours, suivit la fortune des autres constructions, abandonnées et reprises, à la merci des procès que soutint, vingt années durant, l'association contre^ les chanoines de Notre-Dame. Quand Nicolas Vaulérin mourut, à la veille d'être pendu pour ses voleries, gabegies, concussions et autres piperies, sa fille, forte de la protection du cardiTial. — car elle était l'amie de M"" de Combalet, — ne fut point tenue de rendre gorge. Les biens mal acquis de son père lui revinrent en entier. Elle en hérita cet hôtel de la rue Regrattière qui sortait de terre, mais dont les écuries et les communs étaient déjà terminés.

Trompée ainsi que d'usage par son intendant que subornait l'architecte, incapable de surveiller les travaux, !^["'® de Farges, quand elle eut perdu son mari, tué d'un coup de canon devant Pignerol. s'en reposa sur le capitaine La Cassière. Celui-ci consacrait le meilleur de son temps à courir par les chantiers d'où il sortait noir do boue, à monter sur des échelles d'où il descendait blanc de plâtre, éprouvant tous les inconvénients de la tranchée sans en récolter la gloire. Plaire à Marguerite lui agréait mieux qu'une pleine moisson de lauriers. Puis il s'en allait rendre ses comptes à la dame. Elle le blâmait royalement et lui donnait à comprendre qu'il n'entendait rien aux arts. Néanmoins, le capitaine La Cassière, comte de Fougerays, prenait toujours le même plaisir à examiner ces pierres, lentes à gagner le premier étage, et dont chacune lui rappelait le nom trois t'ois cher de Marguerite.

Puisque à cette heure il ne pouvait plus jouir '.le la présence de son amie, pouvait-il, au moins, reg->rder les échafaudages de sa maison.

« Je viendrai, avait-il dit à M. de Chauvincourt, et avec

telles précautions que je tlejouerai toute surveillance. Quant à mes voisins de Vaugirard, aucun d'eux ne soupçonnera même mon départ. Je suis d'ailleur,:

convaincu que i' ennemi a perdu nus traces. Nul es- 1^ . pion n'a été si-

■% gnalé par nos hom-

' mes dans le voisi-

nage de la rue du Paon, non plus que dans celle du Chat-c[ui -pêche.

Ou tient notre peintre pour enrôlé, c'est certain. Tout l'effort de l'intrigue va se porter sur le gantier Courtoys.

Mais il ne se passera pas deux jours avant (jue je n'aie poussé ma mine jusqu'à l'ennemi.

Songeant à ces audacieuses déclarations d'un homme qui n'était rien moins que hâbleur, M. de Chauvincourt attendait patiemment dans ce terrain vague qui meurt à la pointe extrême de l'île, vers l'ouest, en talus herbeux. Un bonhomme, tout de gris vêtu, péchait silencieusement à la

r.\ BONHOMME, TOUT DE HRIS VÊTU, PÉCHAIT SILENCIEUSEMENT A I.A LIGNE.

Dariolette. 8i

ligne. Il avait déjà tiré de l'eau un barbeau et trois poissons blancs. Et des chèvres, g-ardées par une femme très occupée à filer, paissaient au soleil, pai'mi les pierres de taille. M. La Cassière, cependant, ne se pressait point de venir.

Plus exact au rendez-vous, M. d'Aucas apparut. Le nez au vent, l'épée horizontale, le feutre planté de côté, il présentait la vraie figure d'un enfant de Mars foulant aux pieds les ruines accumulées par ses mains. Il salua M. de Cliauvincourt d'une façon si gaillarde, que la femme aux chèvres, convaincue que ces deux braves allaient, sans tarder, mettre la rapière à la main, s'éloigna sans tourner la tête. Tout à sa distraction stupide, le pêcheur ne bougea pas. Ou eût dit d'une pierre ou de quelque tertre d'oii sortait une gaule de roseau.

M. d'Aucas, qui désirait entretenir M. de Chauvincourt loin des oreilles indiscrètes, ordonna à ce solitaire de s'en aller plus loin guerroyer contre les habitants des eaux : faute par lui de s'éloigner il recevrait plus de coups de canne que son panier contenait de poissons.

Sans s'étonner de ce discours intempérant et brutal le pêcheur, pacifique et prudent, réunit son attirail et disparut dans la direction de l'Est. Une palissade lui servit d'abri. Libre alors de parler sans témoins, M. d'Aucas exposa l'heureux succès de ses entreprises : la lettre avait été remise à la jeune Claire :

— Entre nous, monsieur, cette fille est loin de mériter le bien qu'on en dit. Elle est sans grâce, trop pâle et assez mal faite.

— Il n'importe, répondit M. de Chauvincourt. Et quand vous m'aurez tout appris, je vous dirai, à mon tour, quelle belle me semble digne de vous retenir par ses attraits... Non! non!... Pas maintenant!... Avez-vous vu Ludovic Lemessier ?

Non seulement M. d'Aucas l'avait vu, mais encore, cet artiste, dévoré d'impatience, s'était trouvé tout heureux de tromper son ennui en écrivant une longue lettre pour la demoiselle gantière. Puis il l'avait remise à lui, Roch-Elie d'Aucas, courrier ordinaire... Le Dieu Mercure lui-même n'était ni plus diligent ni plas occupé que lui. Enfin l'on se devait à ses amis. C'est pourquoi il s'en retournait, de ce pas, porter le papier à la fillette. Car, après tout, un second examen...

— Cjardez-vous-en bien, cher monsieur d'Aucas. Si l'on ne vous a pas remarqué Ta première fois que vous entrâtes dans la boutique, soyez persuadé qu'il ne sera plus de même quand vous y reviendrez. Des espions embusqués guettent ces pauvres bourgeois et leurs amis. Une trame subtile nous entoure. Je vous prie donc de vous en tenir aux instructions du capitaine La Cassière. Envoyez deux soldats. Biaise Maupas et Saint-Macrou, que vous trouverez sur la Motte aux Papelards, — vous l'apercevez d'ici, — me paraissent les plus capables de mener à bien cette affaire. Quand ils en auront fini, qu'ils reviennent ici m'en faire leur rapport. Pour vous, si vous m'en croyez, jamais Ludovic Lemessier, qui doit se ronger le foie de chagrin, n'aura plus agréable compagnie que la vôtre. Vous lui parlerez de M'" Claire. Il s'amusera à peindre votre portrait que vous offrirez à quelque belle...

— Parlez-vous, monsieur, de cette beauté sans seconde, qui, par vos soins...

— Tout doux! Ce sera pour ce soir. D'ici là, soyez prudent et discret... Au revoir I

M. d'Aucas s'en fut. Il n'insista point, tant l'avait rompu la discipline militaire. Et M. de Chauvincourt, élevé à la même école, continua d'attendre M. La Cassière. Voyant qu'on ne se battait pas, la bonne femme avait regagné le coin de verdure où broutaient ses chèvres, et le pêcheur reprit sa place dans la petite anse où étaient préparés ses appâts. Bientôt une perche de belle taille, adroitement tirée de l'eau, frétilla sur l'herbe. Heureux de cette distraction, M. de Chauvincourt s'intéressa à la pêche. Il y avait d'ailleurs du goiit, et si, de fortune, il vivait quelques semaines aux champs, il n'en dédaignait point le passe-temps, Fn brochet ayant été ferré, ]^i. de Chauvincourt approuva le coup. Le pêcheur, sensible à l'attention, se retourna et dit gravement :

— Chauvincourt, mon ami, vous serez toujours la dupe des espions, et cela m'afflige. Qu'un écervelé tel que notre d'Aucas s'y laisse prendre, je ne vois rien là que de naturel. Mais vous!... Puis"sent nos ennemis n'être pas plus avisés!... J'ai tout entendu de votre conversation, là, derrière ces planches. St même, si la femme qui file là-bas sa quenouille avait voulu écouter, elle n'aurait pas perdu un mot... Heureusement que je veillais, et deux diables aussi, que je vous montrerai quand il en sera besoin.

M. de Chauvincourt s'excusa de son manque de prudence : « Mais comment aurait-il pu reconnaître dans ce modeste pêcheur la fleur des capitaines du royaume ? » Et il félicita M. La Cassière pour s'être ainsi travesti. Sous son vaste balandran de bouracan gris de fer et son large chapeau roussi et cassé, le comte de Fougerays disparaissait jusqu'à perdre sa phvsionomie et sa taille. Par sa barbe, blanchie avec art, il gagnait vingt années de plus. Ramenés sous une calotte que cachait la forme du chapeau, ses cheveux ne laissaient plus voir que quelques courtes mèches grises. Le visage avait su prendre cette expression lourde et humble qui, jointe à l'absence de regard, permet à l'homme de passer inaperçu en tous lieux. Le reste du personnage était à l'avenant. Du bout des gros souliers eu vache grasse à la golille espagnole qui formait le col, en passant par les bas drapés et le vaste haut-de-chausses eu droguet couleur de suie, M. La Cassière était un villageois sans apprêt dont le panier et. les instruments de pêcheur révélaient les goûts simples et l'humeur oisive. Un couteau à la polonaise, pendu à un baudrier de cordes se perdait dans les plis du balandran. Et ce vêtement cachait aussi une dague de bonne taille, fixée à la ceinture un peu jîlus haut que les reins.

— J'ai merveilleusement dîné dans ce petit cabaret que vous voyez là, derrière. Ma pêche payera mon repas, tant il est vrai que la guerre nourrit son homme. Maintenant, à vous parler franc, je vous dirai que nos affaires vont mal. Toute piste qui se dessine meurt brusquement dès que je la suis un peu loin. Je fondais quelque espoir sur ce Roussi de Saint-Clair qui nous laissa son épée :

Le nez au vent, l'épie horizontale.,.

je l'ai clierché eu vain. Voici trois jours que le vieux maître d'armes disparut de son académie. Et pourtant je ne renonce pas à mettre la main sur lui et à l'obliger de parler... Serait-il tombé sous les coups de Ludovic ? Est-ce bien lui qui couvrit de son épée la retraite des assassins ? Le doute m'assiège à cette heure. Et puis, il n'aurait pas, dans ce dernier cas, jeté son arme!... Et encore, si ma mémoire me sert, l'homme en question jurait en italien, et il était plus grand que Saint-Clair. Et, de même, les deux drôles que je garde dans votre cave de Yaugirard s'obstinent dans leur silence!... L'ennemi ne donne point signe de vie, cela m'inquiète... Enfin! Dès que j'aurai les détails sur l'ajustement de la Belle Gantière, j'entrerai en campagne. Je jure, Chauvincourt, je jure sur ce que j'ai de sacré, que je ne quitterai le quartier Saint-Honoré qu'après avoir retrouvé les ravisseurs!... Heureux si cette découverte peut m'aider à souder les anneaux d'une chaîne aussi embrouillée et rompue en vingt endroits.

Ainsi parla le capitaine La Cassière, d'un ton qui n'avait rien d'enthousiaste, mais où ne perçait pas le découragement.

— Je vous accompagnerai! s'écria M. de Chauvincourt. Tête Dieu! Ne me retirez point ce plaisir de partager vos dangers!

— Non point, s'il vous plaît! Contentez-vous, ainsi que je vous ou priai, de relever tout ce que vous remarquerez d'insolite dans l'entourage de ]>Iar...

La voix de M. La Cassière fléchit soudain. A qui l'entendait, il n'était point douteux que son chagrin ne connaissait pas de remède. Dominant son émotion, le capitaine, déguisé en homme des champs, reprit :

— Je tiens pour indiscutable que nos ennemis mystérieux m'ont noirci auprès de M""^ de Farges autant pour m 'effrayer par ces marques de leur sagacité et ces preuve's de leur entregent, que pour me séparer d'une amie dont l'influence sur M"*" de Combalet deviendrait pour eux un danger véritable... Cela nous indique que l'ennemi n'appartient pas à la coterie du cardinal. Eetenons ce détail.. Et maintenant, parlez-moi un peu de M"® de Farges.

M. de Chauvincourt glissa sur ce sujet. D'une nature trop généreuse pour goûter le moindre plaisir à décourager celui qui s'obstinait, dans la simplicité de son cœur, à voir en lui un rival, il voila la méchanceté des propos. Il rejeta l'odieux des clabaudages sur la marchande de parfums. Marie d'Ossuna, à ses yeux, était l'ouvrière principale de ces perfidies, le canal par quoi les calomnies intéressées parvenaient d'une source inconnue, jusqu'à Marguerite. Puis il s'ouvrit à La Cassière de son projet de livrer Plaisir des yeux aux entreprises galantes de Roch-Elie d'Aucas :

— Quand le diable y serait, elle est encore assez belle pour l'amuser, d'autant que notre lieutenant n'est point raffiné à l'excès quand il s'agit de l'amour. La demoiselle, flattée par cette attention d'un jeune homme, se montrera de bonne conipocition, comme toujours. Faudra-t-il encore que d'Aucas cache soigneusement son nom et le lieu où il demeure... De cela, je me charge, et au besoin de le fournir d'argent...

— Non, non I dit M. La Cassière. Ludovic Lemessier ne veut point que d'autres que lui payent pour cette affaire : elle est sienne. Notre peintre est d'ailleurs fort à son aise et possède, chez lui, une assez grosse somme en espèces. Le reste de son bien est déposé chez le banquier Luniagne.

Mais il ne pourra y toucher sans se découvrir, et vous savez qu'il est, aux yeux de tous, mêlé aux recrues que l'on achemine vers l'Allemag'ne... Pour d' Aucas, joyeux et impitoyable, il réduira la demoiselle au désespoir et la mènera par tous les chemins si elle s'oublie jusqu'à l'aimer. Seulement alors elle se décidera à parler...

M. de Chauvincourt demanda alors ce qu'il en était du pendant d'oreille :

« La Cassière avaitil interrogé les revendeurs, visité les joailliers ?

— Le temps m'a manqué!... Je veux vous confier le bijou, et vous irez, s'il vous plaît, quêter autour de Saint- Germain -l'Auxerrois pour savoir si, d'aventure, on n'aurait point promis récompense à qui rapporterait la perle perdue... Tenez ! Serrez-la soigneusement dans votre bourse, c'est une belle perle baroque.. Je vous recommanderai encore.

L'arrivée de II le conduisit p.\h la rue du Champ-Fleuri.

Biaise !Maupas interrompit M. La Cassière. Ce soldat avait fidèlemont re*uipli sa mission : « Pendant qne Jean-Eené Saint-Macrou occupait les commis avec ses gants à fraise, lui recevait le papier des mains de la jeune demoiselle qui avait aussi pris la lettre de M. Lemcssier. Puis l'on était allé clîez M. Lemessier, et maintenant on apportait ce billet de sa part. »

Le capitaine La Cassière lut. Ainsi apprit-il, et dans le détail, comment la Belle Gantière, Julie Lemessier, était vêtue le soir de son enlèvement.

I»l partit tout aussitôt, non toutefois sans avoir confié, avec cent recommandations, son attirail de pêche à la cabaretière. Il lui promit de venir dîner le lendemain. M. La Cassière partit donc, et les soldats Sorin de la Soudée et Jean-Eené Saint-Macrou le suivaient à longue distance. M. de Cbauvincourt demeura encore quelque temps dans l'île, où on le vit s'intéresser aux bâtisses. Puis, porteur du pendant d'oreille, il s'éloigna alors que le jour commençait de baisser.

D'un pas lourd et régulier, avec une allure en tout inélégante, M. La Cassière gagna la rue Saint-Honoré. Il passa et repassa, s-ans aft'ectation, devant le Chevrotin de Vendôme, relevant jusqu'aux minimes détails du terrain et des façades. Du gantier Courtoys les apprentis affaires tiraient les volets de la boutique. Très poliment, le capitaine demanda à l'un de ces enfants si M"® Poncet, mercière, ne demeurait pas en face : « Il n'en était pas bien sûr... Croyait-il bien se le rappeler tout de même. En tous cas c'était rue de l'Autrucbe. »

L'apprenti, garnement facétieux ainsi que ses pareils, sentit ses mauvais instincts excités par la simplicité de ce passant balourd et rustique. Comme la rue Saint-Honoré était en partie barrée par des travaux de construction et qu'un petit fossé la coupait juste devant la rue du Coq, il trouva plaisant d'envoyer le villageois s'abîmer dans le trou boueux qu'on ne distinguait plus à cette heure. Et il cria :

— Tourne, l'ami, tourne à droite, tu tomberas dessus!

— Mon joli garçon, répondit tranquillement La Cassière, qui connaissait le terrain, je ne suis pas de Paris. Toutes ces rues obscures me font peur, et je ne saurais m'y diriger. Mais, si tu voulais me conduire, je te tjaillerais volontiers un beau denier.

Les résolutions de l'apprenti s'orientèrent aussitôt à l'opposé des farces non profitables. Poliment, il pria cet homme géuér'eux d'attendre qu'il eût chevillé ses volets. Et il le conduisit par la rue du Champ-Fleuri et la rue de Beauvais, jusque dans la rue de l'Autriw'he, où il lui montra la boutique de Eenée Poncet, où brillait im mince filet de lumièi^.

— Je te suis bien obligé, mon petit ami, et tu es vraiment bien honnête. Jamais, sans toi, je ne m'en serais tiré. Et y a-t-il longt-^mps que la rue du Coq est ainsi impraticable près de ta maison ?

L'apprenti qui voyait le denier luire entre les doigts de cet homme de la campagne, se méfia de perdre l'aubaine par un mensone:e inutile.

Darioletle. 87

— Oli! ma foi, je ne saurais vous dire au juste, mon bon monsieur. Mais il y a toujours deux mois... oui... environ.

Ayant ainsi appris ce qu'il avait grand besoin de savoir, M. La Cassière donna le denier et poussa la politesse jusqu'à touclier son chapeau. L'apprenti, avant que de s'éloigner, crut gagner de l'importance en mêlant à ses remerciements quelques recommandations pratiques :

— Grâces vous soient rendues, bonliomme î . . . Prenez garde JUrtintenant aux voleurs et aussi aux valets des Valpergues. Il n'est pas prudent de se promener ici de nuit.

Des voleurs, le capitaine La Cassière se souciait peu. Outre son coutelas et sa dague, il portait des pistolets dans son liaut-de-chaui*ses étoile. Et, derrière lui, les deux soldats veillaient, également bien armés. Mais « les valets des Valpergues » l'intéressaient davantage. Malheureusement l'apprenti était parti dans la nuit, et il n'eût pas été prudent de le rappeler.

Consciencieusement, et pour la quatrième fois, le capitaine étu- •dia la rue de l'Autruche. Avant que le jour ne fût tombé, il l'avait parcourue, reconnue, ainsi que les trois autres voies qui circonscrivent le pâté de maisons où habitait le gantier. La rue était impraticable, et depuis plus d'un mois, à sa prise sur la rue Saiut-Honoré. Donc la Belle Gantière avait suivi le même chemin que lui quand on vint la chercher de la part de Renée Poucet. Donc aussi le rapt avait dû se commettre dans une des trois rues, soit du Champ- Fleuri, soit de Beauvais, soit de l'Autruche. Car, que l'on eût enlevé Julie Lemessier dans la rue Saint-Honoré, rien de moins probable. Elle était là trop près de sa boutique, sous la lumière d'un flambeau, et l'on eût entendu ses cris. Donc, encore, la gantière avait dû passer par la rue du Cliamp-Fleuri. Peut-être ne l'ai-je pas examinée avec assez de soin ?... En tous cas, j'y souperai, et cela ne me coûtera pas cherî »

Le capitaine siffla doucement. Deux ombres aussitôt se détachèrent sur le mur éclairé par la petite lumière de la mercerie. Sorin de la Soudée et Jean-René Saint-Macrou avançaient à l'ordre :

— Mes enfants, nous allons de ce pas dans la rue du Champ- Fleuri. Chacun de vous en gardera un bout. A la première alerte, rejoignez-moi où vous m'aurez vu entrer.

Les deux soldats disparurent dans l'obscure rue de Beauvais ; et, dans la rue du Champ-Fleuri, M. La Cassière s'arrêta devant l'étalage d'une fruitière. Cette femme qui, selon toutes apparences, s'était faite aussi vendeuse de rogatons en faveur des maçons occupés aux bâtisses de la rue du Coq, s'occupait alors de fermer sa pauvre boutique. M. La Cassière la pria si poliment de lui servir un morceau à manger — et il voulait payer d'avance — qu'elle consentit à recevoir ce client die passage :

— Mon ami, dit-elle, je n'ai plus qu'un peu de potage aux herbes, de l'abatis de poule, du fromage... Oh! je ne vous demanderai pas cher : douze sous... et quelques liards pour le vin et la chandelle.

Déjà La Cassière s'était assis à la table grossière. Des paqu<^ts de

légumes l'entouraient. A ses pieds picoraient deux poules, et cinq ou six lapins sautillaient parmi les feuilles de salade qui jonchaient le sol. Il se débarrassa de son épais balandran, tira son couteau de sa poche, et aussi sa bourse. La marchande, d'un coup d'œil, la reconnut bien garnie. Alors elle devint obséquieuse. C'était une petite femme pâle, vêtue misérablement, et ses cheveux luttaient avec les carottes de ses paniers pour se rapprocher du ton de la flamme. D'une voix endormie et timide, et qui décelait quelque peu d'astuce, elle proposa un pâté de lièvre et demanda si une serviette, en guise de nappe, ne serait point plus propre que ce bois graisseux :

— Excusez î C'est un peu simple, chez moi!... Mais les maçons s'en contentent...

Tout en se coupant une maîtresse tranche de pain à même la miche brune, La Cassière s'extasia sur les ressources du commerce parisien : « Pour une grande ville, Paris était une grande ville, et l'on y trouvait, à toute heure, et à point, les commodités de la vie... Du pâté de lièvre, il se montrait toujours friand, d'autant que sa ménagère, prompte à l'épargne, ne le nourrissait point de pareilles viandes... Aussi bien c'était une vraie chance d'avoir trouvé cette aimable boutique... Arrivé seulement depuis hier, il logeait chez sa parente Pernelle Lourson, une veuve, rue de Thorigny... Il aurait dû rentrer pour souper, c'était siir! Mais le plaisir de visiter Paris!... »

Et le couteau au poing, la bouche pleine, il s'extasiait sur le pâté. Il loua aussi l'abatis, la saveur du vin de Suresnes, le bon marché de toutes choses. Confiant dans l'honnêteté de son hôtesse, il se servait largement, retournait au plat, demandait du meilleur, sans parler du prix :

— Ma bonne femme, vous devriez bien me donner un conseil... Vous avez l'air avisé... Une vraie Parisienne, quoi!

Son désir était de reconnaître l'hospitalité de sa parente Lourson par un cadeau. Il priait donc son hôtesse de le renseigner sur deux points :

— Voyez-vous, ma mie, cette Pernelle, qui est bien de sa personne... sans la comparer à vous, s'entend!... est un peu portée à s'enjoliver. Rien ne la tente autant que ces affiquets et autres agréments dont usent les demoiselles... Elle me disait ce matin : « Guillaume, mon fils... » Pernelle m'appelle son fils par jeu, puisque je pourrais être son père... Oui, bonne femme! Moi, Guillaume Piédache âgé de cinquante ans et quelques mois, nourrisseur à Issoudun, en Berry... Ah! oui, c'est loin!... J'ai fait le chemin sur mon vieux bidet, en cinq jours!... Votre vin est vraiment un fameux vin, et ce me serait plaisir de trinquer un brin avec vous!... Allons, un doigt! Laissez-vous faire!

Assise sur l'autre bout du banc, la petite femme à mine de belette écoutait attentivement le bonhomme et supputait ce qu'elle pourrait gagner. Guillaume Piédache, d'Issoudun, n'arrêtait cependant point de manger, de boire et de parler :

— A votre santé, ma petite mère! Enfin Pernelle me dit comme

cS9

ça qu'elle soupirait après une paire de patins pour se garder des crottes, et après un masque pour se garantir la frimousse du froid, en hiver et du soleil en été... Ma foi, je lui offrirais bien ces délicatesses, mais j'ai peur de mal m'adresser... Et d'autre part, si je lui donne l'argent pour qu'elle les achète, elle le gardera et continuera de pleurer après ses patins et son masque.

La marchande de rogatons, insensiblement, s'était rapprochée du nourrisseur. Son menton pointu dans ses deux mains, ses yeux verts en coulisse, elle répondit d'un air détaché :

— Je crois qu'on pourrait trouver votre affaire. J'ai, dans le voisinage, une amie fripière, ou plutôt ravaudeuse. Elle tient, à l'occasion, cette sorte d'articles. Ce matin encore il me semble bien avoir vu chez elle une jolie paire de patins et un masque qui pourraient vous contenter. Finissez de manger... oh! sans vous presser 1... Nous irons ensuite, si le

cœur vous en dit, chez la fripière.

Le sieur Guillaume Piédache se confondit en remerciements.

Puis il reprit son éloge de Paris, de ses boutiques, de ses habitants : « Et des femmes si gentilles !... Quelle ville !... Tôt ou tard il s'y fixerait, bien sûr !...

Mais ses intérêts !... Enfin !...

Qu'il devînt veuf, par exemple, et l'on verrait ! »

Et le menton toujours entre ses mains, effrontée et attentive, la marchande regardait en dessous cet homme simple dont la bourse de cuir était si bien remplie.

Des cavaliers portant des torches passèrent alors, qui entouraient un carrosse attelé de quatre chevaux aubins. Et la lueur

était si vive que la rue apparut tout éclairée de son sol boueux jusqu'au faîte des maisons. Sur le mur opposé, les ombres des bêtes et des hommes se découpèrent gigantesques ; puis tout retomba dans l'obscurité.

Guillaume Piédache paya à « cette menée de princes » un tribut de naïve admiration. Bientôt, sa curiosité reprenant le dessus, il demanda à l'hôtesse ce qu'était cette petite roulette qu'il avait vue, grâce aux lumières, « là! accrochée au-dessous du toit, au fronton de cette fenêtre, là, en face! » Et son doigt levé montrait quelque chose d'invisible, dans le noir de la rue.

— Eh quoi, bonhomme, ne comprenez-vous pas que c'est la poulie du grenier à foin des Valpergues ?

Si ce nom fit dresser l'oreille de son auditeur, la pâle commère ne s'en aperçut pas, tant son attention était éveillée sur la bourse et sur la possibilité de s'en approprier le contenu. Maître Guillaume

Déjà La Cassière s'était assis a la table grossière.

demandait alors, du ton le plus indifférent, ce qu'étaient ces Valpergues : « Ils devaient avoir de fameuses écuries pour que le foin eût besoin d'une pareille poulie. Yive Dieu! La roue était de taille!... Une roue de charrette, plutôt qu'un rouet! »

— Une partie de leur cavalerie vient d^ passer sous vos yeux, bonhomme! Ce carrosse leur appartient, et trois ou quatre autres avec, et les chevaux aussi, et encore les deux demoiselles!... En voilà des effrontées, que ces Italiennes! Ça sort sans masque, la nuit comme le jour, pour allécher les sots avec des minois fardés!

Et la marchande commença de déblatérer contre ces Yalpergues et leur séquelle : « Des aventuriers, des étrangers, pour tout dire!... Mais leur méchanceté était telle que personne dans le quartier n'osait seulement parler d'eux. »

Baissant la voix, elle se rapprocha du nourrisseur qui, occupé de son fromage et de sa bouteille, ne l'écoutait que distraitement : « Ces gens-là étaient capables de tout... Leurs laquais passaient en insolence, leurs pages en effronterie tout ce que l'on pou^^ait honnêtement supposer. Ils battaient le monde, insultaient les femmes... Et si encore ils ne faisaient pas pis... »

Et la roussotte se rapprochait toujours. Maintenant elle parlait très ba»s et regardait autour d'elle, craignant sans doute que des oreilles invisibles s'ouvrissent derrière les légumes, pour recueillir ses propos. Seuls les lapins tendaient leurs longues oreilles. Mais on sait que c'est la coutume de ces animaux de tenir toujours une oreille de-ci, une oreille de-là, pour mieux percevoir les bruits.

— On dit, murmura la femme, on dit qu'ils enlèvent les belles filles pour le plaisir des seigneurs qui demeurent là !

— Le fait est, ma mignonne, répliqua froidement Guillaume Piédache, qu'avec une poulie de telle force on pourrait aisément guinder deux ou trois filles, culbutées dans un panier, jusqu'à la lucarne du grenier...

- — Comment, vous savez donc que...

La marchande se mordit la langue. Elle aurait bien voulu pou- A'oir reprendre ses paroles. Imperturbable, M. Guillaume continua, comme s'il n'avait rien entendu :

— ... Et là, faire d'elles à son idée, pas vrai ?... Eh! eh! que diriez-vous, la petite mère, si, un soir...

— Taisez-vous, maître paillard ! dit d'une voix sucrée la marchande, en repoussant le bras qui formait ceinture à sa taille. Vous n'avez pas honte, à votre âge!...

— Là! ]!^e vous fâchez point, ma mie!... Et buvez un coup de A'in à la santé de ces braves laquais!...

— Pour cela, jamais, par exemple!... A la vôtre, si vous voulez, et de bon cœur!... Hein!... Que vous semble de ces deux figures de poupées qui viennent de passer, de satin noir vêtues, le cou engoncé dans une fraise à tuyaux, et les cheveux relevés en bourrelet sous un atifet de velours ? I^a plus grande, pâle à rendre jalouse la lune, c'est la signora Isabelle Galerate, la Dariolette, comme on la nomme; mais je ne comprends pas ce que cela signifie. L'autre, c'est Marie Stauge! Deux bonnes pièces!... On dit que la Yalper-

Dariolette. qi

gue, rancienne comtesse de Sauzes, ne remue aile ni patte sans demander conseil à Isabelle. Celle-ci prend les ordres de l'écuyer Vicomte. Il y a aussi Monseig-neur Jean, un garçon aux trois quarts idiot et qui ressemble à un singe. Du joli monde, quoi!... L'avezvous regardée, la Dariolette, avec sa face en bloc de farine et ses yeux cliarbonnés ?

— Ma foi non! Ebloui par tous ces flambeaux, j'en ai vu, comme on dit, mille chandelles!... Et, d'ailleurs, ma chère, que nous est, à nous autres, pauvres gens, toute cette noblesse... Si les laquais me veulent battre j'ai là de quoi me défendre.

Le geste par lequel il essaya de dégainer trahit chez M. Guillaume une ivresse complète. Qu'il continuât de boire, et l'habitant d'Issoudun roulerait, sans faute, sous la table.

Vivement, la rousse fruitière enleva la bouteille.

— Bonhomme, si vous voulez acheter des patins et un masque pour votre Pernelle...

— Pernelle, Pernelle Lourson!... Bien sûr que c'est... ma nièce!... Et vous, comment vous nomme-t-on, ma belle ?

Ayant prononcé ces quelques mots d'une voix pâteuse, maître Guillaume promena autour de lui un regard hébété.

« Il est à point, et ce serait dommage de laisser passer une pareille occasion. »

Ainsi pensa Marie Surotte, marchande de rogatons, et femme, au besoin, folle de son corps. Convaincue que les jambes de ce lourdaud ne sauraient loin le porter, n'ayant aucune crainte qu'il déménageât, en son absence, sa pauvre boutique, elle se résolut à aller chercher son amie Lucotte Péramelle, gibier de pareil mérite, qui cachait, sous les dehors d'une modeste fripière, une délurée voleuse, capable aussi de divertir autrui moyennant un petit écu. La marchande cria alors d'une voix de tête :

— Marie Surotte, je suis Marie Surotte, pour vous servir, mon bon monsieur, une pauvre petite veuve!... Si vous vouliez bien patienter un tant soit peu, tout en gardant ma boutique, j'irais de ce pas jusqu'à la rue du Chantre, à quelque cinquante pas d'ici, chercher ma commère la fripière. Elle vous apportera ce que vous pouvez désirer... et à choisir... Ce serait pitié de vous exposer à la pluie et de vous refroidir sans raison.

Pour remercier une femme aussi charitable, maître Guillaume Piédache voulut se lever. Mais une force invincible l'enchaînait au banc sur quoi il était assis. I^e pouvant se lever, il exprima sa reconnaissance d'une voix humide de larmes, et salua d'une main, l'autre serrant prudemment la bourse que mirait la marchande. Et, à grand'force de hoquets, il prononça ces paroles :

— Je ne vous laisserai sortir, ma raie, que si vous rae dites depuis combien de jours il y a, près de la rue de l'Autruche, un vilain fossé où les honnêtes gens risquent de se rompre les os, s'il vous plaît ?

Haussant les épaules, elle répondit, tout en chaussant ses galoches :

— Hé! mon pauvre ami, hier encore j'ai failli m'y casser le nez...

— C'eût été grand dommage, car il est gentil et plaisant comme un Enfauf Jésus... Mais y a-t-il longtemps que la rue est ainsi défoncée ?

— Deux mois au moins, j'en suis sûre, car je vends à manger à tous les gâcheurs de mortier et autres ouvriers qui travaillent à la maison de la rue du Coq... Au revoir I Patientez, je ne serai pas longtemps dehors par ce joli temps.

Relevant sur sa tête le double collet de son manteau de pluie, Marie Surotte prit sa lanterne de corne et sortit. M. Guillaume continua d'admirer les lapins, la chandelle, et sa bourse avec un sourire idiot.

Puis, brusquement, il se dressa sur ses pieds, ouvrit la porte de la boutique et envoya dans la nuit son sifflement modulé. Les deux soldats apparurent, ruisselants, crottés. Le temps était épouvantable. Raflant les restes du pâté et les autres victuailles, le capitaine La Cassière leur en emplit les mains. Il atteignit quatre bouteilles de vin, leur en passa une sous chaque bras :

— Ainsi lestés, mes garçons, vous attendrez les événements de meilleur cœur et résisterez au brouillard. Tout va bien. Demeurez donc cois à l'abri de quelque porte. Deux femmes vont venir. vSi des hommes les accompagnent, tenez vos armes prêtes et gardez la porte de la boutique. Si elles sont seules, dînez tranquillement. Allez!

Marie Surotte ne fut point longtemps en course. Elle ramena son amie Lucotte et trouva maître Guillaume Piédache, d'Issoudun, dormant les yeux ouverts, calé par plusieurs bottes de navets qui composaient à son banc le plus rustique et le meilleur des dossiers. Réveillé en sursaut, il réussit cette fois à se soulever et mêla son rire épais à ceux plus légers des deux commères qui secouaient leurs mantes imbibées d'eau. Quand elle eut abaissé son capuchon, Lucotte Péramelle parut, aux regards de M. Guillaume charmé, avec un museau rose et effronté, des boucles brunes s'échappant d'un bavolet à pointe et un mouchoir de cou en dentelles qui, sans couvrir les épaules, dégageait la gorge. D'une layette en bois blanc couverte de toile cirée, elle tira une paire de patins, trois masques, un col de broderie et des éventails.

— J'ai cru, — disait, deux heures plus tard, M. La Cassière à Ludovic Lemessier, qui l'écoutait curieusement, le coude appuyé sur son oreiller, car le capitaine était allé, malgré le déluge de cette nuit de mars, le surprendre au lit, — j'ai cru, mon ami, en voyant cette simple paire de patins, posée sur la table, que j'étais ivre pour tout de bon. Regardez-les, ces patins, et dites-moi si ce ne sont pas là ceux de votre tante Julie. Relisez la description qu'en écrivit M"® Claire : « ... de bois doré, la bride en maroquin gaufré et le contrefort pareil... Le chiffre J. L. C. imprimé au petit fer sur le veau de la semelle, etc.. » Je les ai eus pour trente-deux sous, j'en aurais donné cent livres I... Et le masque!... Ah! mon bon ami, le

masque!... Tandis que mes deux coquines s'essayaient à m'aguicher, jouant le principal tableau de la Tentation de Monsieur saint Antoine, je tordais le nez sur les trois masques, faisais le dégoûté. Cependant j'examinais avec une attention jalouse ces faux visages en carton. Le bienheureux chiffre se laissa lire enfin sur la doublure de l'un d'eux : doublure de toile blanche, et si fine, que la boue l'avait irrémédiablement gâtée malgré un consciencieux lavage. L'encre de la marque avait heureusement résisté au savon !...

Ainsi donc je tenais entre mes doigts le masque de votre tante. Sans sourciller, j'arrêtai mon choix sur un autre que voici, et aussi sur lui, et je rejetai le troisième... J'ai payé les deux masques deux livres six deniers, non sans avoir marchandé, pour la forme.

Si l'émotion qui m'agitait à la vue de ces patins et de ce masque s'est laissé voir, je jure que les commères la mirent sur le compte et de leurs charmes et du vin. Evitant de passer les bornes de l'honnêteté, je courtisai courageusement la roussotte et son amie la fripière. En vouloir tirer d'autres renseignements en cette soirée eût été d'une puérile imprudence. "Remettant donc à des temps plus he*ureux un entretien soit avec Marie Surotte soit avec Lucotte Péramelle, je payai ma note sans compter et me retirai. J'ajouterai que j'agitais, tout en titubant avec art, une lanterne allumée que ces bonnes créatures me vendirent à haut prix. Ainsi muni, je reconduisis chez elle la timide revendeuse. Mais je n'échappai à ses subtiles embûches que par mon opiniâtreté à ne les pas remarquer.

— Vous êtes, dit alors Ludovic, un homme admirable et votre sang-froid ne saurait être surpassé que par votre intrépidité. Votre force de raisonnement...

M. La Cassière l'interrompit sans façon :

— Arrêtez, mon bon ami, et parlons un peu du ha-sardî Si nous étions de ces libertins qui prennent plaisir à farder leurs discours avec des lieux commune à l'antique, je dirais que nous sommes aimés par les dieux. La fin de la soirée me réservait en effet une surprise à ce point considérable que ma croyance dans la force du hasard précité s'en est accrue si possible. Que valent, en effet, contre lui nos meilleures combinaisons, s'il vous plaît ?

— Je suis, répliqua Ludovic, trop désireux de vous entendre pour perdre, à vous contredire, un temps qui sera mieux employé à vous écouter!

— Comment, reprit le capitaine, j'avais vu au fond de ce carrosse, qui passa au milieu de dix torches, deux jeunes femmes vêtues à l'ancienne mode italienne, c'est ce que je vous ai raconté. Leurs traits me frappèrent assez vivement pour que je sois maintenant assuré de les reconnaître en tous lieux. Celle qui s'appelle Isabelle Galerate, la confidente, la Dariolette, pour employer cette expression de roman, la confidente, dis-je, de la dame de Valpergues, est une des plus excellentes beautés romaines dont il m'ait été donné d'apercevoir la figure. Son profil droit rappelle celui des meilleures médailles qui furent frappées à la belle époque. Et ses yeux

luisent d'une telle force qu'on n'oserait soutenir leur éclat. Seule Mar...

— Souffrez que je vous arrête! dit en riant Ludovic sans remarquer qu'il coupait une nouvelle phrase. Dieu me pardonne, vous

avez tout l'air d'eu être tombé amoureux !

— Xe plaisantons point sur un aussi grave sujet ! Si vous aviez eu la patience d'entendre le reste, pareille idée ne vous serait venue à l'esprit. Vous savez que mon cœur est pris ailleurs et chargé de chaînes trop lourdes pour que j'en puisse ni surtout n'en veuille secouer le poids.

Ludovic, à demi sorti de sa couche, embrassa M. La Cassière avec la plus franche amitié :

— Pardonnezmoi, mon ami I Oubliez ces sottes paroles. J'ai parlé comme une tête légère, quand je devrais louer sans mesure votre dévouement à m'obliger !... Dévouement qui devient pour vou» la source des chagrins les plus amers... Mais tels sont les ordinaires effets du bonheur. Il nous rend égoïstes et vains, à l'exemple des hommes de cour pour qui la reconnaissance est une faiblesse plus pernicieuse encore que la générosité... xVinsi donc, rendu à la liberté, voire à la vie, par votre courage et votre industrie, à la veille sans doute de devenir par vous le plus heureux des hommes, mon premier soin est de vous contrister par des balourdises encore plus déplacées que frivoles !

— Point n'est besoin de pardon. Plus je pratique ces travaux que j'entrepris pour vous délivrer vous et les vôtres, plus vous me devenez cher, ami Ludovic!... Je vous répète que de cette merveilleuse Romaine — car elle est de Rome, j'en jurerais mon épée — la beauté est parfaite, parfaite aussi la noblesse de son maintien. Quant à sa compagne, qui a nom Marie Stauge, elle m'a semblé, malgré l'élégance de son habit, appartenir à une condition infé-

— Celle qui s'appelle Isabelle Galerate,

rieure. Plus que jolie, frisée et pomponnée à miracle, sa mine, tout à la fois éveillée et molle, possède je ne sais quelle mobilité d'expression qui déconcerte, et son regard est à lui seul un monde de fausseté. Je parle de cette fille en connaissance de cause, car je l'ai revue, dans la rue de Beauvais, au moment oii, dans le même carrosse, elle sortait de l'iiôtel de Yalpergues, ou, si vous préférez, de l'hôtel de Sauzes, car ce nom est encore gravé dans la pierre, audessus de la maîtresse porte, et en lettres dorées. Les flambeaux des valets l'éclairaieut. Et, à côté d'elle, qui était assise y... Je vous le donne en mille!

Ludovic n'essaya même point de chercher :

— Allez, allez, de grâce!

— Mon ami, la belle dame assise à côté de Marie Stauge n'était autre que la maîtresse à danser, Marie d'Ossuna, dont vous connaissez le rôle!... Suivre le carrosse, il n'y fallait point songer. Je me contentai d'envoyer Sorin de la Soudée rue du Petit-Musc, où demeure la gracieuse coquine, et lui recommandai de couper au plus court pour arriver avant la voiture. Pour moi, je continuai de faire le guet avec Jean-René Saint-Macrou, jusqu'à son retour. Mes prévisions ne me trompèrent point. Sorin dé la Soudée revint, moins d'une heure après, avec l'escorte du carrosse. On avait bien reconduit Marie d'Ossuna jusqu'à son logis. Ensuite, le rusé garçon avait su se glisser parmi les valets et les pages oii il avait tiré l'épée contre quelques voleurs qui essayèrent de mendier à main armée, dans je ne sais plus quelle rue, à la portière dudit carrosse. De telle sorte que nous aurons demain accès dans l'hôtel de Sauzes, où l'on a invité Sorin à se présenter, demain matin, pour y être récompensé de son assistance. Je me tiens pour persuadé que sa vaillance et sa bonne mine ont produit un tel effet sur ce monde, qu'on le désire embaucher comme spadassin contre nous.

Cependant, ami Ludovic, la nuit s'avance. Et quoique j'accepte votre invitation de coucher ici et qu'on m'ait préparé un lit, il sera raisonnable de dormir bientôt. La journée de demain sera dure, j'en ai le pressentiment. Si vous voulez donc que je résume les faits acquis depuis notre dernière entrevue, je vous dirai que votre tante Julie Lemessier a été enlevée par les laquais des Valpergues. Que sont exactement ces Valpergues ? C'est ce que nous saurons demain. Donc, amenée dans la rue du Champ-Fleuri, seule voie praticable pour une femme à pied qui veut aller rue de l'Autruche sans se perdre dans les travaux de la rue Saint-Honoré, votre tante a été empoignée à l'improviste, jetée dans un grand panier qu'une corde reliait à la poulie du grenier à foin des Valpergues. On hissait le panier que déjà Maoée Boissonnade et le page ayant éteint son flambeau avaient disparu. La rue était noire et déserte. Les patins et le masque de Julie Lemessier tombèrent à terre où un inconnu les ramassa et les vendit à la fripière de la rue du Chantre.

Je dis un inconnu, parce que je n'ai point pris la fruitière Marie Surotte sur le fait. Soyez pourtant certain que cette femme a vu le rapt, et que la terreur, ou l'intérêt, l'empêche de parler. Sa commère Lucotte Péramelle le connaît aussi. Les cris de votre

9t) Dariolette.

tante, si elle en poussa d'aventure — car le saisissement l'aura tout d'abord rendue muette, selon toute vraisemblance — furent vivement étouiies dès qu'elle fut entrée dans le grenier à foin. Qu'en fut-il d'elle après cela ? Je l'ignore, mais je ne l'ignorerai pas longtemps. La chose la plus importante est donc de pénétrer dans cet hôtel de Sauzes, chez ces Valpergues mystérieux qui ont commandé le coup. Car vous n'en êtes pas plus que moi à penser que l'on a ravi votre tante, à travers les airs, pour satisfaire un caprice d'amour. L'entreprise serait à la fois et trop value et trop dangereuse. Ainsi que nous l'avons déjà reconnu — et mon opinion n'a pas varié d'une ligne — seules la personne et la dot de M"® Claire sont en jeu. Réfléchissez là-dessus et bonne nuit!

Le capitaine La Cassière se ravisa cependant et, s'étant frappé le front, dit :

— Deux mots encore I Que les gens qui vous ont attaqué dans la nuit du 14 mars soient ceux de l'hôtel de Sauzes, de cela pas le moindre doute. Rappelez-vous les cris poussés par eux quand nous les mîmes en déroute. La femme qui criait : « On tue Monseigneur!... Que dira Madame ? » s'appelait Isabelle. Or, l'hôtel renferme une Isabelle, un Monseigneur Jean et une dame de Valpergues. Ce Monseigneur Jean est, d'après la rumeur publique, chétif et laid à ressembler à un singe. A la lueur des torches, pendant le combat, il m'a bien semblé voir un marmouset de cette espèce. L'épée dorée que nous avons rapportée de la bataille est celle d'un jeune garçon débile et non d'un spadassin vigoureux. Réfléchissez aussi là-dessus.

Qu'il vous souvienne enfin que ce vilain avorton invectiva un t'ertain page du nom de Poucet et le menaça de cent coups de fouet. Or, ce page, non seulement je l'ai reconnu, il y a une heure, à la portière du carrosse, chevauchant un roussin poil de cerf, mais encore j'ai bien entendu son nom. Car Marie Stauge lui a dit : « Et toi, Poncet, demeure à cheval dans la cour, il y aura une lettre à porter. »

Maintenant, nous avons une base d'opérations. Donnez-moi quelques jours et je déroulerai le peloton, si embrouillé qu'en paraisse le fil... Bonne nuit, et point de mauvais rêves!

Le capitaine La Cassière, s'étant mis au lit, essaya de dormir. Mais, dans son esprit alors livré sans remède, faute d'action, à M™^ Marguerite de Farges, il se donna de durs et vains combats entre ce qu'il croyait être l'amour et le ferme propos de délivrer Julie Lemessier et M"® Claire. La voix de l'amour reprochait au capitaine La Cassière de négliger Marguerite pour d?s affaires sans intérêt : « Que t'importent, en somme, ces gens de condition médio- <;re et qui te sont en tout étrangers. Tu te lances, pour les beaux yeux des gantières dont tu n'attends rien, absolument rien, dans des aventures indignes de ta condition. Le blâme de tes chefs, le mépris du monde, ta fortune arrêtée, tels seront les fruits de ton imprudence, et tu ne pouras même pas invoquer, comme excuse, d'avoir eu la passion pour objet. Tu te heurteras aux puissants de la terre et ils te briseront. Déjà Marguerite de Farges t'a chassé de sa

maison... Ce n'est pas la première fois, dis-tu ?... Si tu raisonneb ainsi, mou garyon, c'est donc que tu n'es pas épris de eettc dame i » Et M. La Cassière se mettait à trembler devant cette imagination singulière qu'il n'était plus sûr d'aimer d'amour Marguerite de Farges.

« Mon amour, songeait-il, me semble se présenter sous des liabits empruntés. »

Et redoutant également de ne pas assez aimer la tyrannique veuve et de la trop aimer, il s'endormit enfin.

Quand il regagna Vaugirard, dans la matinée, le capitaine y

apprit deux assez graves nouvelles :

les deux espions prisonniers avaient réussi à s'enfuir, et un ordre était arrivé de rejoindre, avec les re-crues, le régiment de Saint-Forgeux.

Ce régiment avait alors ses quartiers

Ce valet modèle gardait le lit, les draps ramenés jusqu'au nez.

en Bresse. 11 en devait partir pour aller à la gueire, c'est-à-dire vers l'armée d'Allemag-ne.

Cet ordre, que le porteur — un trompette expédié par le secrétaire du Eoy — s'était cru obligé de remettre eu mains propres, avait été reçu par M. Poupart, en personne. Ce valet modèle gardait le lit, les draps ramenés jusqu'au nez. Un bonnet de coton lui couvrait la tête de la nuque à la racine du nez, jusqu'aux yeux. Bref, il ressemblait à qui va rendre l'âme, et sur les figures des laquais, des soldats et des pages, qui entouraient sa couche, régnait cette sombre tristesse que l'on prodigue, comme encouragement, aux moribonds.

Ainsi représentant au naturel le capitaine La Cassière, — pendant que celui-ci courait la ville sous les espèces de Guillaume Piédaehe, nourrisseur à Issoudun, — M. Poupart avait tendu une nxain tremblante vers le papier du secrétaire d'Etat. Et cette main était retombée sans force sur la courtepointe, tandis que le papier tombait sur le plancher. Le trompette en conclut que M. le comte de Fougerays, loin de se diriger sur l'Allemagne, devait plutôt se préparer à comparaître devant le Souverain Juge. Et il remporta son ordre de départ, car M. le comte n'en avait pu signer le reçu.

,« Voici, se dit La Cassière, quand son valet lui eût raconté l'histoire, un maître coup porté par l'ennemi. J'ai affaire à des gens puissants, c'est certain, mais qui usent de moyens détournée. La police, non plus que la justice, n'est là-dedans. La ruse s'oppose à la ruse. Xos ennemis ont acheté quelque commis des bureaux qui, adroitement, aura soumis cet ordre à la signature du secrétaire d'Etat. Cbauvincourt arrangera cela... Mais il en résulte que les Valpergnes ont un intérêt majeur à se débarrasser de moi; je ne saurais leur donner tort... S'ils se doutaient du plat que je vaii leur servir! »

M. Poupart n'était pas sans inquiétude sur la façon dont son maître accueillerait cette nouvelle que les deux espions avaient pris la clef des champs. Son étonnement fut donc très grand, quand les reproches, dont il n'espérait guère complètement se laver, passèrent par-dessus sa tête pour s'attacher à 5l. de Cbauvincourt et à la mauvaise construction de sa maison.

— Poupart, dit M. La Cassière, je ne saurais te blâmer. Tu as fidèlement accompli ta tâche et il ne dépendait pas de toi que les portes des caves ne fussent pourries ou vermoulues. Tu m'apprends ([ue Loisounière et Claudin Péchinet sout partis tout aussitôt sur les talons de nos drôles. Voilà qui est parler. Enfin, s'ils ne les rattrapent point, le plus sage sera de nous consoler et de ne plus y penser.

Le capitaine ne se crut pas obligé d'instruire M. Poupart du fond même de cette affaire. Avant que de se déguiser en nourrisseur et de gagner l'île Saint-Louis, il avait donné aux soldats Jean Loisonnière et Claudin Péchinet les instructions les plus minutieuses sur la manière de favoriser l'évasion des deux prisonniers, et aussi de les surveiller étroitement dans Paris, où il ne pouvaient maïiquer de rentrer.

a Tout e?t pour me persua-îer, songeait La Cassière, que ces malheureux repiendront contact avec les Valpergues qui me les ont

détaches. Au vrai, c'est sur ceux-ci que je voudrais être renseigné. Je me sens gagné, lorsque je pense à eux, par une fièvre de curiosité démoniaque. Ma volonté seule m'encliaîne ici. Pour un peu je revê»tirais la défroque d'un marmiton et me glisserais dans les cuisines!... Pourquoi me tourmenter ainsi ? Avant qu'il soit midi, Soriti me reviendra plein de nouvelles. Je n'ignorerai rien de cet hôtel de Sauzes ni de ses habitants. Et si, par grand hasard, ce soldat avisé et rompu à toutes les ruses et pratiques de l'espionnage ne réussit point à entrer dans la place et h en relever les particularités, Jean- Eené Saint-Macrou, sans doute plus heureux, aura confessé Marie Surotte et Lucotte la ravaudeuse que je lui recommandai de questionner... et de payer, puisque, chose admirable, l'argent ne nous manque pas... Mais quel est ce bruit ? »

Le bruit et le désordre avaient pour cause un page effronté qui criait à tue-tête :

-— Et moi je gage cent coups de bâton sur votre dos, canailles, qu'il est là, M. le comte de Fougeraysî... Arrière, coquins, lourdauds, mégère!... Je ne me retirerai pas que je ne lui aie remis ma lettre!

Au concert d'imprécations, de malédictions, se mêla alors la voix de M. La Cassière. Pâle et tremblant d'émotion, il cria du palier :

— Laissez monter cet enfant!... Laissez-le-monter, vous disje !... Monte, Catien, mon garçon !

Alors, tirant la langue à la cuisinière Léonarde, faisant les cornes à M. Poupart, bousculant Chamusset qui prétendait lui interdire l'accès de l'escalier, Catien Guillotel, propre page de M""** Marguerite de Farges, lestement escalada les marches, où sonnaient ses éperons argentés

YIII

Le seigneur Odoardo Visconti occupait, dans l'hôtel de Sauzes, une chambre d'angle, à l'étage. Cette chambre prenait son jour par deux fenêtres donnant, l'une sur la rue de Beauvais, l'autre sur la rue du Champ-Fleuri. Si de cette dernière fenêtre les volets n'eussent pas été pou.ssés, le -capitaine La Cassière, alors que Lucotte Péramelle essayait de le dévaliser dans la boutique de sa commère Marie Surotte, en aurait pu voir les vitre.s éclairées par deux chandeliers à la financière. Et cette chambre était si vaste et si haute que, malgré les bougies, tout baignait dans l'ombre où se perdaient les verdures de Flandres garnissant les murs, les grands cabinets de poirier noirci à pieds tors, et les tables chargées de fioles, de pots, de bandes. L'odeur fade de cette pharmacie remplissait la pièce. Du côté du lit, elle gagnait en force, rendue plus écœurante, si possible, par un mélange de parfums violents où dominaient le musc et le benjoin.

L'homme qui, la nuit du 14 mars, avait roulé sous l'épée de M. La Cassière, laissant à la lame Goton la moitié d'une oreille, était couché dans le lit, et les rideaux relevés en partie? n'étouffaient m ses malédictions ni ses plaintes qui s'élevaient furieusement dans

loo Dariolette

le silence. Ce qui exaspérait Udoardo Yisconti, c'était l'absence d'Isabella Galerata dont il réclamait les soins. Il ne pouvait souffrir sur sa personne d'autres mains que celles de la jeune femme, et lâche devant la douleur, pleurait après elle comme un enfant qui ne peut retrouver sa nourrice. En vain le médecin Paul Borgomanero prodiguait-il à l'impatient ces exhortations sages et froides que ses pareils croient bonnes pour calmer l'excitation fiévreuse du patient :

— Faute de vous tenir en paix, seigneur Visconti, vous reculez à plaisir la date de votre guérison. Que cela continue et je cesse de répondre de vous. Gardez le repos, et, dans dix jours, je vous veux A'oir sur pied, frais comme un œuf, aussi bien portant qu'homme sur terre et prêt à toute aventure... Mais, par Esculape, pas d'enfantillages î... Ne vous agitez pas ainsi!... Voilà que vous avez encore dérangé mon appareil, et vous recommencez de saigner!,.. Votre oreille...

Insensible à la voix du médecin qui lui prêchait la patience, Odoardo Visconti s'agita violemment, et la tache rouge s'élargit sur l'assemblage des toiles où disparaissaient sa tête et les trois quarts de son visage. On n'en distinguait plus qu'un nez plus fier que le bec du faucon, les 3'eux enfoncés sous l'orbite, brillant autant de colère que de fièvre, des moustaches hérissées et une barbe taillée court, eu pointe et que striaient quelques poils argentés :

— Borgomanero, nécromant, empoisonneur maudit, vampire! En finiras-tu de me rompre la tête avec tes radotages ?... Mon oreille, enfant de Satan, me la rendras-tu, mon oreille!... Ah! je voudrais vous voir tous en enfer, et toi, et cet imbécile qui m'attaqua sans raison, lorsque je vaquais à mes affaires... En enfer, vieux réprouvé, en enfer!

— Laissez-nous, fit en ricanant le vieux médecin, laissez-nous le temps d'en étudier la route, car, par Dioscoride! nous y cheminerons de compagnie et vous y guiderez mes pas alourdis par l'âge!... Mais, en attendant, prenez toujours ce breuvage calmant, et laissezmoi resserrer.ee bandage.

— Ah! bourreau! En finiras-tu jamais, et quand serai-je débarrassé de ta sinistre présence!... Et ces femmes qui ne viennent pas, Oria, Isabella, toutes me délaissent, jusqu'à Stauga, la joueuse d'archiluth. qui me distrait en pinçant ses cordes!... Tson, rien!... Coquines, viendrez-vous enfin...

— Allons, seigneur Visconti, ne soyez pas injuste, et n'oubliez pas que la demoiselle Isabella est sortie ce soir pour aller aux nouvelles.

— Oui, oui, vieil escarbot! Qu'il s'agisse de courir les rues, on est sûr de la voir en route

Une voix douce, cl)aude et timbrée s'éleva alors :

— Ami, je cours les rues, puisque personne ici ne le peut faire utilement à ma place. Et le temps est mauvais, triste à l'image de mon cœur qui bat pour toi. Et toi, Borgomanero, si tu veux me plaire, dis-moi, dis-moi qu'il va mieux et qu'il sera bientôt guéri. Déjà j'ai payé une douzaine de cierges à Saint-Germain-l'Auxerrois, offert un joli cœur d'or à l'autel Saint-Honoré, promis une

lOI

— Allons, seïgneuh Visconti, ne soyez pas injuste.

robe dorée à la Vierge d'Ascalon. Sainte Mère de Dieu, rejetterastu mes prièrG'S ?

Et Isabella Galerata se signa tout en marchant vers le lit.

Sans relever son long nez crochu (jue chaussaient des lunettes de corne, le médecin, toujours attentif à soigner le blessé, répondit en grommelant :

— D'une guérison rapide, j'en doute, s'il persiste à cabrioler tel un lapin dans une bourse. Les baumes et les onguents perdent leur vertu quand on ne les aide pas au moj-en du repos. Un pot de cérat n'est rien au prix d'une lieure de sommeil... Allons, c'est fini!... Bonne nuit, seigneur Visconti! Et vous, mademoiselle Isabella, tâchez de le décider à dormir!... Si la fièvre le travaille, si les caachemars l'assiègent, versez quelques gouttes de cet élixir — il est fameux, c'est moi qui l'ai inventé — pas plus de dix gouttes, surtout!... dans un verre plein d'eau aux deux tiers. Et donnez-lui à boire en trois fois.

Sur ces sages paroles, le médecin Paul Borgomanero, juif jadis attaché à la maison du cardinal Pier-Antonio de Narni, sortit do la chambre. Plus semblable à xm rat qu'à une créature humaine, il glissait le long des murailles et l'on n'entendait pas le bruit de ses pas. Du seuil de la porte, il envoya cette recommandation dernière à Isabella :

— S'il en est besoin, appelez-moi, sans hésiter! Je passerai la nuit près de monseigneur Jean.

i02 Dariolette.

— Est-il donc si bas ? demanda-t-elle.

Hocliaut la tête d'uu air mystérieux et discret, Borgomanero s'en fut, et Isabelle tira la porte, puis revint vers le lit, où Visconti continuait de geindre :

— Sorcier! Judas! Empoisonneur!... Il m'enverra, comme les autres, ad patres!... Surveille-le, Isabella, ne le perds pas de vue, si tu m'aimes! Ou bien il m'administrera, quelque nuit, une mauvaise drogue... Et puis il a le mauvais œil ! Je te le dis, ce méchant juif me sera funeste... Isabella, as-tu attaché une croix de paille au rideau ?... Oui ?... Alors je dormirai plus tranquille, avec ma corne de corail au cou.

La jeune femme remonta, avec précaution, les oreillers empilés sous la tète du malade, ramena le drap sur sa poitrine, et, s'inclinant sur le front d'Odoardo, murmura :

— Dors, mon amour! Tu souffres, et moi j'endure mille morts, tant ta douleur est mienne!... Que ne puis-je prendre pour moi toute seule tous tes maux, tous!... Et saignant pour toi, mutilée...

— C'est bien, Isabella, c'est bien!... ïu es une aimable fille... Mais ne me diras-tu rien de plus utile ?... Voyons!... Où en sommes-nous avec ces gens ? Auront-ils l'audace de nous mettre la police aux talons ? Et...

Elle l'interrompit, essayant d'emprisonner sa bouche entre ses mains, et, d'une voix suppliante :

— Tais-toi, mon ami! Si tu m'aimes, Odoardo, tais-toi! Borgomanero a défendu que tu parles!

Méprisant cet ayis, le seigneur Visconti repoussa les mains chargées de bagues et reprit d'un ton aigre :

— S'il m'a défendu de parler, ce diable cornu, il ne m'a pas défendu d'écouter, je suppose, et j'ai encore uue oreille de bonne. Mon cerveau, à cette heure, se dégage, et cela me réjouit de t'entendre bavarder. Je t'écouterai donc en silence. Dis-moi tout ce que tu a appris... Assieds-toi là!

La main droite du blessé entre les siennes, Isabella Galerata se jucha sur le bord du lit un pied posant à terre. C'était, en vérité, et le capitaine La Cassière ne mentait pas, une excellente beauté romaine. Son âge ne passait point vingt-cinq ans et sa taille semblait parfaite. Xée dans les environs de Velletri, elle tenait des Romagnes ses j-eux veloutés et lumineux, son front obstiné, ses traits droits, sa chevelure opulente et soyeuse, son cou long et plein et ses flancs magnifiques. Seules ses attaches un peu fortes trahissaient la fille des champs. Mais son teint pâle et mat, la noble mollesse de son maintien rachetaient cette imperfection au cejituple. Depuis quinze ans, Isabella comptait dans la maison de M"® Oria, comtesse de Valperga, depuis huit ans elle était la maîtresse d'Odoardo Visconti, l'écuver en titre. Suivante superbe, amante honteuse, telle était sa condition.

Comment, n'ayant pas encore dix-huit ans, cette fille, aus'^i belle que fière, et qui eût pu trouver facilement fortune dans l'entourage de la reine mère, où la comtesse de Valperga jouissait encore de la plus solide faveur, s'abandonna-t-elle à un aventurier florentin de

condition médiocre, c'est ce qu'expliquerait seul ce mythe antiquG qui prête à l'amour un bandeau. Ceci pour les gens superficiels e1 qui s'en tiennent aux apparences. Au contraire, pour ceux qui atteignent au tréfonds des choses, Visconti appartenait à cette race d'impérieux séducteurs qui subjuguent les femmes par un charmç indéfinissable et les lient par des entraves plus fortes que ces chaî^ nés d'or dont le dieu gaulois chargeait les hommes assez imprudents pour l'écouter.

Il était venu de Toscane à la suite d'un parent de Concini, quelque cinq années avant que le maréchal d'Ancre tombât sous les pistolets de Persan et de l'Hôpital. Ce parent cachait sous le titre de comte de Valperga une vie d'expédients et une origine obscure. Grâce à la protection de Concini, César Valperga put accéder jusqu'à la reine régente et obtenir une de ces basses charges de coui qui permettent à leur bomme de vivre, en attendant un sort meilleur. Celui-ci se présenta vite sous les traits de M'"^ Oria, Vénitienne blonde et bouffie que Marie de Médicis avait mariée, quelque temps auparavant, au vieux comte de Sauzes. François de Sauzes^ tour à tour royaliste avec Henri de Valois, ligueur avec Mavenne,' huguenot avec Henri de Navarre, fut célèbre pour sa facilité magnifique à tenir tête, naguère, au défunt roy, dans ces parties de reversi et de prime où se fondaient les fortunes. Le comte de Sauzes n'abandonna les cartes que lorsque son royal partenaire eut trouvé la mort sous le couteau de Eavaillac, et il ne lui survécut que peu. César de Valperga était déjà dans les bonnes grâces de la comtesse de Sauzes, mais après le décès du vieux comte, il s'y installa pleinement. Intendant bénévole de la dame, il passa vite à la condition d'époux, acheta des deniers de l'amoureuse comtesse une charge plus importante, et rien ne semblait plus devoir l'arrêter dans sa course aux honneurs, quand une mauvaise fièvre, en tout pareille à celle qui avait eu raison du comte de Sauzes, le prit un soir, n en mourut huit jours après, sans que la science du médecin Paul Borgomanero pût la couper.

Certains remarquèrent que cet hôtel de Sauzes portait singulièrement malheur aux épouseurs de M""" Oria, et Paul Bor|omanero, que son état de juif et ses besicles de corne suffisaient à rendre suspect, fut accusé, par la rumeur publique, d'avoir donné des poudres au vieux comte de Sauzes, mort sans héritiers, et au comte de Valperga qui laissa un fils en bas âge. Mais cette rUmeur publique s'affaiblit bientôt, tels ces incendies dont on néglige d'entretenir les foyers. La comtesse de Valperga demeura tranquille dans son hôtel, voisin du Louvre, avec son fils Jean et son nombreux domestique, pour les bois quarts italien, dont le seigneur Odoardo Visconti avait le gouvernement.

Les fonctions de cet homme de bien avaient été en gagnant d'importance, comme ces humbles sources qui grossissent insensiblement jusqu'à devenir une puissante rivière. A son début, simple valet de César de Valperga, puis écuyer, secrétaire, intendant, il occupait a la mort du comte la position d'écuyer meneur de la comtesse Oria et avait accès en cette qualité, auprès de sa personne, à

toute lieure. Tant que le Yalperga vécut, le goût de la Vénitienne pour le valet florentin se dissimula sous les espèces honnêtes d'une, confiance flatteuse. Mais quand le comte eut disparu, les deux amants ne se donnèrent même plus la peine de caclier leurs amours aux gens de la maison.

Toute à la passion qui la livrait, en dépit de son âge, qui approchait de la quarantaine, à son écuyer de dix ans plus jeune qu'elle, la comtesse Oria se laissa glisser sur la pente des faciles plaisirs et vécut une vie libre dont le seigneur Odoardo Visconti était là pour écarter les ennuis. Puisant sans compter dans l'épargne du vieux comte de Sauzes, qui avait résolu ce problème de tenir le jeu du roy Henri IV sans se ruiner, Odoardo tailla, rogna, vendit, attaqua le principal, hypothéqua terres et châteaux, menant la comtesse aveugle à la banqueroute, et remit toujours au lendemain de réformer un train de maison et des habitudes qu'il faudrait, vaille que vaille, abandonner pourtant quelque jour.

Parmi les filles de service de la comtesse, Odoardo Visconti avait remarqué, au premier jour, Isabella Galerata qui remplissait, auprès de sa maîtresse, les fonctions de gouvernante et de trésorière : une compagne plutôt qu'une suivante, et si belle que c'eût été péché de ne pas le lui dire. Odoardo eut tôt fait de circonvenir l'ardente et naïve Romaine. Mais où il ne pensait qu'à se créer un divertissement passager, le Florentin trouva un amour désintéressé et sauvage qui le remplit à la fois d'orgueil et de crainte.

Confidente des amours de M"^ Oria, Isabella Galerata, la Dariolette de la comtesse, comme l'on disait, connut cette sourde douleur d'entendre à toute heure la vieille amante roucouler sa ridicule cantilène à l'éloge de l'avantageux Visconti. Aussi bien, cette fille indomptable n'ignorait-elle rien du supplice auquel elle se condamnait, en se prêtant au caprice d'Odoardo. En proie, tout entière, au délire de son âme et au désordre de ses sens, elle sacrifia l'avenir au présent pour la satisfaction immédiate de ses désirs.

A mesure que les années coururent, les souffrances de la Dariolette devinrent plus profondes et plus vives. S'attachant à son amant d'autant plus étroitement qu'elle redoutait ses dégoûts, !e harcelant tour à tour de ses exigences despotiques et de ses prières importunes, alternant les reproches inutiles et les caresses fatigantes, désormais sans grand prix, Isabella Galerata, vivait une vie amère, sans que son orgueil intraitable fléchît et lui permît de se déprendre. Et puis, son dévouement inlassable, obstiné, barbare, l'attachait de plus en plus à cet homme dont elle voulait, à tout prix, conjurer la ruine.

Ce fut cette jeune femme qui, à elle seule, combina le coup porté au gantier Perrin Courtoys, à Julie Lemessier, à Claire et à Ludovic. Son esprit, fertile en ressources et sans cesse aux aguets, avait été mis en éveil par ce qu'elle apprit du procureur Godin sur la fortune énorme de Claire de Valensola. Isabella voyait souvent co Godin, qui, tuteur de Mgr Jean de Valperga, s'occupait aussi des intérêts de la comtesse sa mère. Le seigneur Odoardo, en mal d'argent, avait vite confié à Isabella ses secrets et ses soucis. Il s'en

Suivante supepbe, amantz honteuse, telle était sa condition.

loô Dariolette.

était remis sur elle du soin de fermer les yeux de M"^ Oria sur l'abîme qui se creusait sous ses pas. Et celle-ci ue soupçonnait point que la détresse se fut installée à l'hôtel de Sauzes.

Le vieux Pierre Godin, qui avait son étude rue Saint-Honoré, près de l'enseigne des Rois cV Arménie , voyait toujours Isabella avec un nouveau plaisir. Sordidement riche de biens et aussi de ces espoirs qu'entretient une passion sénile qui se sent forte de ses écus quoique sans force pour les lâcher, ce bourgeois défiant et avare brillait pour la belle Italienne d'un désir que rendait muet la crainte d'effaroucher son objet. Isabella était d'une pâte trop fine pour ne pas sentir ce que l'accueil empressé du barbon crasseux cachait de concupisceDce misérable. Elle n'encouragea ni ne découragea ces amours de pauvre. De Godin elle tira mieux que quelques avances d'argent; il lui livra un secret considérable. Mêlé au trafic des célèbres Lumagne et Mascarini, Godin apprit, d'occasion, combien la fortune de Claire de Valensola, pour qui ces banquiers, aux ordres de Perrin Courtoys, oncle et tuteur, faisaient de continuels remplois, dépassait en importance ce que possédaient les négociants les plus aisés. Isabella fut bientôt au courant de tout ce qui se passait chez Courtoj^s : l'influence prépondérante de Julie Lemessier sur son médiocre époux ne fut plus un mystère pour elle, non plus que les projets d'union entre Ludovic et Claire. Des premières, elle sut le mauvais vouloir du gantier et le départ du peintre. Et de même, elle fut tenue au courant des lettres de change que Ludovic envoya d'Italie et d'Espagne à Julie Lemessier, par les intermédiaires Lumagne et Mascarini.

Audacieuse et réfléchie, la Dariolette construisit une machine dont Odoardo Yisconti admira et l'ensemble et le détail, le jour où elle la lui soumit. Au vrai, l'écuyer admira de confiance, étant plus homme de main que de réflexion. Sans y rien comprendre, M™" Oria, que l'on avertit pour la forme, approuva. Car elle désirait établir son fils. Après quoi elle s'en retournerait en Italie avec son Odoardo. Le plan d' Isabella était tout autre : il fallait mettre monseigneur Jean et sa sotte de mère au-dessus du besoin, par le mariage du noble avorton avec Claire, la riche héritière; puis Odoardo Visconti, dûment récompensé, s'unirait à elle, Isabella, généreusement dotée, et ne vivrait plus que pour sa femme loin des Valperga nantis.

Le seigneur Visconti acquiesça. Il jura à Isabella de l'épouser devant Dieu et les hommes. 11 fit le serment à la confiante Oria de ne jamais l'abandonner sur terre II la prendrait même en mariage, si elle l'en jugeait digne, mais après celui de son fils. Toutefois, il supplia la comtesse de tenir tout cela secret, de n'en point ouvrir la bouche, surtout, devant Isabella, car « avec cette fille ombrageuse, on ne savait jamais... » M™® Oria, tout aussitôt, déclara que le plus simple était, dans ce cas, de mettre la gouvernante à la porte. Odoardo s'évertua à lui faire comprendre que le moment eût été mal choisi. L'aveuglement extraordinaire de cette dame de cinquante ans, sa vaniteuse simplicité, son inébranlable confiance en la valeur de ses charmes, lui fermaient les yeux sur l'^s rapports

qu'entretenaient son écuyer et sa Dariolette sous son propre toit. En fait, M"" Oria était la seule à ignorer une vieille histoire qui no défrayait plus depuis longtemps la chronique scandaleuse du quartier.

Le fils du comte de Valperga, jeune homme de dix-sept ans, contrefait, infirme, aux trois quarts idiot, et dont un orgueil démesuré était la qualité dominante, ne fut pas insensible.au projet de mariage échafaudé par la Dariolette Isabella. Celle-ci ne se fit point faute d'exciter l'aniour-propre de ce monstre débile, en lui répétant que « la jeune fille, belle comme le jour », et elle ne la désignait pas autrement, était amoureuse comme une bête de « monsieur le prince ». Car, monseigneur Jean avait ajouté, on ne sut jamais pourquoi, le titre de prince de Pontremoli à sa qualité de comte de Valperga. Monseigneur Jean répondait à ces flatteries qu'il était prêt, et qu'un homme de son étoffe avait droit à tout eu ce monde. Puis il s'en allait fouetter ses chiens, jouer avec sa guenon, parfaire l'éducation des perroquets de sa mère, ou s'amuser à la cuisine. Il était si laid, qu'on n'osait point le produire en plein jour; quand il sortait, les laquais et les galopins, le prenant pour un singe de bateleur, lui jetaient des trognons de choux. Mais la nuit, monseigneur Jean avait sa revanche. Rôdant par les rues avec ses laquais armés, il molestait les passants. Nul ne l'égalait en rapidité pour s'enfuir quand il comprenait qu'il n'était pas le plus fort. L'aventure où monseigneur Jean se risqua jusque sous l'épée du capitaine La Cassière fut une exception. S'il ne se sauva pa3 en cette nuit du 14 mars, ce fut qu'il était pris de vin et aussi exaspéré d'apprendre que l'homme attaqué osait se déclarer son rival.

Isabella se chargea donc de tendre les filets autour du Chevrotin de Vendôme. La boutique de maître Courtoys était trop achalandée pour que la belle Italienne songeât à y fréquenter de sa personne. On l'aurait vite remarquée. Elle y installa donc des espions à demeure, soudoya un apprenti, Robin Lecanelier, débaucha un neveu de la mercière Renée Poncet, Louis Poncet, et le prit page à son service. De même pour Macée Boissonnade, servante de la mercière, qu'elle retint à l'hôtel de Sauzes. Ayant sous la main un personnel de laquais étrangers habiles à manier les armes, et prêts à toute mauvaise besogne, Isabella Galerata put préparer son entreprise à loisir. Sans la malencontreuse intervention du capitaine La Cassière, le succès en eiit été complet.

o Et c'est pourquoi ce nom abhorré revenait toujours sur les lèvres d'Isabella Galerata. Mais qu'Odoardo se rassurât! L'homme qui l'avait si rudement mutilé allait être dirigré sur l'armée d'Ailemagne; il n'en reviendrait pas de si tôt. Sans doute y retrouveraitil le soldat Lemessier. Tous deux pourraient associer leurs vains regrets cependant que monseigneur Jean épouserait la nièce de l'inepte Courtoys. Le procureur Godin préparait le contrat qu'accepterait le notaire. De Julie Lemessier, gardée à vue, le consentement sans lequel son misérable gantier de mari ne laisserait jamais aller sa nièce était affaire de jours.

io8 Dariolette.

— Je lui ai attaché aux jupes une cliienne qui ne cessera ni d'aboyer ni de la mordre!... Vois-tu, Odoardo, la vie de cette créature que nous tenons en lieu sûr ? A tout instant du jour, à tout moment de la nuit, la vertueuse gantière entendra une voix murmurer : « Consens, et tu seras libre ! » De même, le gantier recevra toujours des lettres disant : « Consens et on te la rendra! » Claire, elle aussi, se fatiguera à la longue. Godin la prêcliera en temps utile. Et puis, point n'est besoin de s'occuper de la péronelle, on la fera obéir!

Hochant sa tête emmaillotée, le seigneur Yisconti répondit gravement :

— Tout cela est pour le mieux, Isabella de mon cœur, et je reconnais ta main à la sûreté et à la vigueur des coups. Mais tu vas trop vite et je ne puis te suivre. Dis-moi, sans hâte, si cela t'est possible, ce qui s'est passé depuis que je tombai et perdis le sentiment sous l'attaque de ce traître La Cassière, car, en vérité, ma cervelle éclate quand j'essaye de comprendre toutes ces histoires.

Sans impatience, la Dariolette reprit les événements depuis la retraite vers les carrosses. On s'était, par crainte de la police, sauvé dans la nuit, après avoir éteint les flambeaux. Les blessés avaient été mis en voiture, et, parmi eux, Roussi de Saint-Clair...

— Ah! oui, murmura Odoardo, je l'avais oublié, celui-là! Il est venu me visiter dans la journée, mais je l'ai à peine reconnu, tant je brûlais de fièvre... Oui, il s'est réfugié ici. On aura soin de lui... Continue!

— Affreusement brûlé à la main droite par la résine d'une torche, il avait lâché, perdu son épée, et se lamentait : « Quel malheur! Jamais je ne retrouverai la pareille!... Cette épée sera la cause de ma perte. » Et le vieux maître d'armes pleurait. « Il était déshonoré, perdu, le capitaine La Cassière — car c'était bien lui, son ancien élève, Ferrand La Cassière, aujourd'hui comte de Eougerays... »

— Tout le monde est comte, en ce temps! Valperga aussi était comte... Ainsi juge du reste, et continue, Isabella!

Isabella continua : Si Lu Cassière — et Roussi de Saint-Clair était sûr que c'était lui — ramassait son épée, nul doute qu'il ne vît, au chiffre gravé sur la lame, à quel homme elle appartenait.

— Sans le savoir, j'avais déjà envoyé le petit page Poncet sur les traces de Lemessier et de son défenseur. Cependant ton secrétaire Matteo Scabrioni avait défendu si courageusement notre retraite que nous eûmes le temps de jeter à l'eau les corps des quatre braves que ces deux misérables nous ont tués : Lampero Panadela, Mathieu de Saillac, Paolo Orsati et Louis Petit-Fay. Mangot, Fantin, un autre encore nous restent, blessés grièvement, Palavicino atteint d'un coup léger à l'épaule...

— Passe! Passe! dit Odoardo avec impatience. Et ensuite ?

— Ensuite, nous rentrâmes et on t'a mis au lit, et moi, je me désespérais, parce que Borgomanero était d'avis que tu allais mourir, tant tu avais perdu de sang. Les coussins du grand carrosse en étaient trempés. Mais j'avais tant crié que je restais sans force et

Dariolette. IC9

sans voix... Pour monseigneur Jean, il était surtout malade de peur... Cela tu le sais... Mais, dès que Poncet fut de retour, je revins à moi. J'envoyai Robin Garnier et le frère de Fantin battre le pavé, à la Vallée de Misère et s'aboucher avec Agnan de Saint- Dié. Alors lui et ses hommes ont couru rue du Cliat-qui-pêche, et. Ludovic Lemessier, attiré au dehors par Poncet, a été enlevé vivement. Il est, à cette heure, avec la chaîne, dans une charrette qui rouie vers le Rhin...

— En es-tu bien sûre ? demanda le soupçonneux Odoardo.

— Oui, j'en suis sûre. Ce matin même, Agnan de Saint-Dié m'a écrit qu'il l'avait livré aux sergents, et son messager m'a montré le reçu, signé par un officier du régiment de Castel Bayard!... Quant à ton ennemi La Cassière, Godin a acheté un commis du Bureau de la Guerre. J'ai vu de mes yeux l'ordre de départ, dûment paraphé... Et d'ailleurs, j'avais pris les devants pour paralyser ce traître. Marie d'Ossuna m'avait appris, jadis, que La Cassière était le soupirant d'une grande dame, la comtesse de Farges, en crédit auprès de M™" de Combalet. De ce côté, nous avions beaucoup à craindre. Donc, sans perdre de temps, j'ai persuadé à Marie, par le don de quelques pièces d'or, que La Cassière avait été l'amant de Julie Lemessier et qu'il favorisait aujourd'hui les amours du neveu et de la tante. J'ai rapidement recueilli les fruits de ma prudence, Marie d'Ossuna, ce soir, m'a raconté comment M"^ de Farges avait chassé le capitaine La Cassière de sa présence et défendu à quiconque de prononcer devant elle le nom du peintre Lemessier. Son portrait, peint par ce Ludovic, a été jeté au feu!...

— Puisse-t-il l'y suivre! grogna Odoardo.

— Ce Ludovic ne te gênera plus, puisqu'on l'a expédié en Allemagne !

— Les morts seuls ne reviennent pas !

— Le tuer était mauvais, Odoardo! Ainsi pris, ce Lemessier, que nous pouvons suivre, nous servira d'otage, au besoin, si Claire contrarie nos desseins... Mais ce n'est pas tout! Le lendemain, chez M"^ de Farges, l'ami intime du La Cassière, un certain Chauvincourt, essaya de le défendre. Il fut pareillement traité. Marie d'Ossuna assistait à la scène... Prends donc confiance, mon Odoardo. Ton Isabella veille!... Le terrain est déblayé. Seul l'imbécile Courtoys doit maintenant retenir notre attention. Ne crains rien, je saurai l'envelopper dans mes filets!...

Le seigneur Visconti, qui, à se sentir autant mal en point, poussait les choses trop au noir, répondit à Isabella que le terrain ne lui paraissait pas aussi parfaitement nettoyé qu'elle se plaisait à le croire :

— Tu es comme toutes les femmes! Prompte à t'enorgueillir du succès, et le moindre revers te jettera bas! Songes-y, notre victoire est petite. Courtoys, que tu te vantes de si aisément réduire, ne donne pas signe de vie. Et, si j'en crois ce que Matteo Scabrioni m'a conté après souper, on a vu aujourd'hui Claire de Valensola avec des veux moins rouges et une mine moins dolente qu'à l'ordinaire...

lîo Dariolette.

— On s'habitue à tout, fit Isabella. Courtojs, lui, u^a aucune raison de remuer. Il croit toujours que sa femme s'en est allée avec un galant...

Odoardo, haussant les épaules, grommela.

— A d'autres! Depuis qu'il a revu son neveu Ludovic, ses idées ont dû changer!... Enfin, sais-tu, toi qui prétends tout diriger, où sont passés les deux espions que l'on m'a dit avoir mis aux trousses de La Cassière ? Les a-t-on revus ?

Pour Isabella, la disparition de ces hommes était chose de peu d'importance :

— Des vagabonds, des filous, sans feu ni lieu, des enfants de la Matte! Notre valet Robin Garnier a pris ce qu'il a trouvé, tant on était pressé par les circonstances. Ces drôles, dès qu'ils ont reçu quelque argent...

^Mais Odoardo interrompit la Dariolette avec humeur . « Là gisait tout le mal! Jamais l'on ne devait consentir d'avances à de pareils coquins. Ah! comme ils avaient dû boire et manger à leur faim et à leur soif, pour une fois! Et puis, après, chercher quelque autre dupe! Rien, d'ailleurs, de plus dangereux que d'embaucher tels garnements : beaucoup étaient affiliés à la police. Qui savait si, à cette heure, ils n'avaient point dénoncé les habitants de l'hôtel de Sauzes ? »

Isabella ne partageait pas ces craintes. Pour aller au pis, si ces gueux voulaient trahir, ils n'en avaient pas la matière. Contre qui porteraient leurs dénonciations et quelles seraient-elles ? Odoardo parlait de police ? Celle qu'observent les enfants de la Matte est si étroite que si les deux espions fautaient, deux jours ne s'écouleraient pas sans qu'ils fussent dagues et jetés dans la Seine.

— Crois-tu donc que Robin Garnier ait eu la simplicité de leur donner rendez-vous à l'hôtel ?... Il les attendait sur le Pont-Neuf, à un endroit déterminé ; et toujours nous avons quelqu'un là, aux aguets, pour les recevoir, au cas où ils reviendraient.

— On pourra les attendre! Prends garde, Isabella, avec tes combinaisons ingénieuses, tu nous feras tous pendre.

La Dariolette ne releva pas ce que le propos contenait d'ingratitude et de lâcheté. Excusant Odoardo sur son état de faiblesse, elle posa ses lèvres sur la racine de son nez, seule place découverte de ce visage enveloppé de bandes :

— Adieu, ami, dors! Il est tard!

Dans l'antichambre, quand Isabella passa, d'une allure vive et légère, une jeune femme, assise sur une chaise, se leva. C'était Maria Stauga, la fille de cliaml)re d' Isabella Galerata :

— Maria, te voici donc de retour! As-tu quelques nouvelles ? Certes, il y en avait, des nouvelles. Marie d'Ossuna, qu'elle

venait de reconduire avec le carrosse, lui avait fait des confidences :

— Croyez-vous que cette parfumeuse se croit suivie par un beau jeune homme blond qui la legarde d'un air... mais d'un air!...

— Bien, bien. Maria!... Et encore ?

« Au retour, des voleurs avaient voulu attaquer le carrosse. Un jeune homme, brun cette fois, s'était rencontré, fort heureusement,

Dariolette. i t t

qui, pleiu de vaillance, avait aidé les laquais à repousser cette canaille. »

— Si vous aviez vu comme il leur mettait le pistolet sous le nez! Jamais voleurs ne furent reçus de la sorte î Puis il est parti, sans même donner son nom. Mais il doit revenir, dans la matinée, pour recevoir sa récompense... Ce doit être quelque soldat sans emploi... Peut-être pourrait-on le prendre pour remplacer Mathieu de Saillac?

Isabella, qui écoutait distraitement, devint alors attentive. La mort de Mathieu de Saillac et des autres spadassins, tués dans la nuit du 14 mars, l'allégeait d'un lourd souci, car on leur devait plusieurs mois de gages. Elle approuva la combinaison.

— Tu me le présenteras demain. Maintenant, je -ne rends chez madame. Veille, Maria, sur le seigneur Visconti et ne manque pas de m'avertir s'il m'appelle! Installe-toi donc dans sa chambre et y demeure, sans qu'il s'aperçoive que tu me remplaces.

Et la Dariolette passa dans l'appartement de Mgr Jean. Là, cet héritier sans avoir était soigné par sa mère, qui défendait à quiconque de s'approcher de lui. Tous deux dormaient profondément. Le prince de Pontremoli, avec sa face de grenouille, plate et verdâtre, son crâne pointu et rasé en partie, car il avait fallu recoudre le cuir clievelu ouvert sur une longueur de quatre pouces, ronflait, la bouche ouverte. Et sa bonne dame de mère, replète, bouffie, les tresses teintes à la vénitienne, d'un blond ardent, s'abandonnait au sommeil, son triple menton en l'air, dans un fauteuil.

Regardant sans amitié cette femme mûre et puissante, que la médisance accusait d'avoir fait jadis, à Venise, la joie des grands de la terre, Isabella, prête à repousser la porte, murmura :

— Oui, dors, oie grasse, stupide créature!,.. Ce n'est pas pour toi que je travaille, ni pour ton hideux avorton!... Tu profiteras de mon œuvre, mais ne t'avise pas de me le prendre, alors, mon Odoardo... ou malheur à toi!

Et, dessinant un signe étrange dans l'air, avec sa main à demi ouverte et le bras tendu, la Dariolette laissa retomber la tenture et disparut.

M™® de Farges était une grande épistoliére. Chaque joui- que Dieu fait, elle écrivait sa douzaine de lettres. Son plaisir était d'en, recevoir autant, sinon plus. Ce commerce considérable d'écritures ne suffisait pas, d'ailleurs, à calmer la fièvre d'activité qui brûlait en elle. Il lui fallait gouverner chacun et chacune, et de tous administrer les secrets. Et sa maison n'étant pas assez nombreuse, quoique bien montée, pour occuper cette faculté du commandement, M""® de Farges en passait le reste sur ses amis des deux sexes.

Entre ces amis, M. La Cassière jouissait d'une place privilégiée, parce qu'il représentait pour la dame une personne de tout repos et douée d'une mansuétude que rien ne semblait capable d'altérer.

IT2 Dariolette.

Aussi quand M"" Marguerite u'eut plus sous sa main cette victime toujours prête à aller au-devant de ses coups, elle sentit qu'un vide de conséquence se creusait dans sa vie, et qu'il était urgent de mettre ordre à cela. L'enlèvement de Julie Lemessier par un neveu incestueux et libertin n'était pas, à ses yeux, un forfait passant à ce point l'ordinaire, qu'elle dût y consacrer toute sa capacité d'attention. Et la complicité du capitaine La Cassière ne lui apparaissait pas aussi comme suffisamment démontrée pour qu'elle condamnât à un exil sans retour l'amoureux à qui elle était habituée d'imposer ses caprices.

M"** de Farges écrivit donc à M. de C'bauvincourt qu'il la vint visiter. Car, tenant la balance égale entre ses deux soupirants pour les mieux régenter à son gré, elle les combattait l'un par l'autre, et amusait l'oisiveté de sa vie égoïste et médiocre du trouble où les devait jeter, à son idée, les tourments de la jalousie. Marguerite comptait donc sur M. de Chauviucourt jiour lui ramener M. La Cassière. Bien qu'il sût ce qu'en valait l'aune et (jue la jolie veuve ne fût pour lui qu'un honnête prétexte à divertissement, Al, de Chauviucourt était trop galant homme pour ne pas obéir à ses ordres. Quand il se présenta chez M'"^ de Farges, celle-ci lui enjoignit de se mettre en quête de La Cassière dont elle se trouvait fort en peine.

— Revenez avec lui, ou bien ne reparaissez plus devant moi! M. de Chauviucourt répondit avec sa coutumière politesse qu'il

ne pouvait se charger d'une pareille commission, et s'étendit en regrets : M. La Cassière était très gravement malade. Fièvre chaude ou jaunis.se, son mal était de ceux avec quoi l'on ne saurait badijier impunément. Et, prenant avantage de la mine contrite de l'impérieuse jeune femme, M. de Chauvmcourt ajouta :

— En chassant de votre présence mon malheureux ami, vous lui avez, madame, porté le coup de la mort. Est- il encore vivant, à cette heure ? C'est ce dont je ne saurais décider. Hier encore, alors que je le quittai, les médecins anxieux se consultaient dans ma maison des champs, où l'on soigne cet intéressant malade. Les saignées se sont succédé sans qu'une amélioration en résultât. Telles sont les nouvelles. Vous comprendrez ma réserve,

— Je lui écrirai donc, dit M™^ de Farges, et sans tarder. Mon page Catien portera lui-même ma lettre. Entre nous, je crois que vous m'en voulez donner à garder, et je serais bien surprise qu'à la recevoir, votre intéressant et lamentable ami ne se lève, subitement guéri.

— Vous avez fait, madame, en votre aimable vie, de plus signalés miracles, et tout devient facile, dès qu'il vous plaît de vous en mêler. Ecrivez donc à M. La Cassière et permettez à votre humble serviteur de vous baiser les mains.

Mais, à ce moment même où M, de Chauvincourt prenait congé de M™® de Farges, on annonça que deux visiteurs étaient là, dans l'antichambre, qui suppliaient M""^ la comtesse de les vouloir bien recevoir. C'étaient M. Pierre Malmouche, peintre, et M. Florent des Pourpiers, homme de lettres. Ils entrèrent en saluant tellement

bas que leurs tliapeaux balayaient le tapis et que leurs échines, ployées, se trouvaient au niveau de la table où M"'" de Farges était occupée à écrire M. de ('hauvincourt ne sortit point, parce qu'il espérait tirer de la conversation de ces deux coquins — dont les mérites lui étaient connus — quelques renseignements utiles pour les affaires de Ludovic Lemessier.

Pierre Malmouche était ce peintre qui, envieux des succès de Lemessier, répandait partout sur lui les pires calomnies, de concert avec Marie dOssuna et d'accord avec la Dariolette. Grand et bien fait, de mine agréable, audacieux et prudent, ne manquait ni de talent ni de cet esprit qui sait se pousser dans le monde, cet artiste, dans la fleur de sou âge, rêvait de se rendre célèbre et aisé en peignant les grandes dames. Tirant un panneau de son portefeuille, il l'offrit à M""" de Farges, et s'excusa de la grande liberté qu'il avait prise de commencer son portrait sans sa permission ;

— Mais hélas! madame, vos traits plus divins qu'humains sont pour rester gravés dans la mémoire! Les voudrais-je oublier ? Je ne^le pourrais pas! Et c'est pourquoi j'ai saisi mes pinceaux et ce bois, quoique indigne, et ébauché cette figure où l'on reconnaîtrait plutôt celle de la sœur des Grâces que celle d'une mortelle...

Sans remercier, M'"^ de Farges prit le tableau, le regarda distraitement, sans cependant oublier de jeter aussi un coup d'œil sur le petit miroir posé près d'elle et, passant ensuite l'ébauche à «

M. de Chauviucourt, lui dit, en souriant avec grâce :

— Nevoussemble-t-il pas, cher ami, que ce garçon m'a ou trageusement flattée?

'' —Tel n'est point mon sentiment, madame, répondit froidement M. de Chauvincourt. Votre beauté est de celles qui désespéreraient la science d'un Ze u X i s ou d'un Apellès, si ces Grecs illustres revenaient, d'occasion, parmi nous.

Quant à cet ouvrage, bien qu'un peu maniéré et imparfait, ce serait injustice que de le trouver sans mérite.

Toutefois, à mon j, ,„., ^^ ,^^.^3 ^^^ ^^^^ représentant!

goût, ce portrait, de la peinture...

qu'entreprit naguère le mallieureux et si gentil Lemessier, possédait des qualités maîtresses qui font ici défaut.

A entendre ces paroles désobligeantes, M. Pierre Malmouche devint plus pâle qu'un navet. Sans s'adresser directement à M. de Chauvincourt qui cachait à moitié derrière le panneau sa face inso< lente, il prit l'assistance à témoin de la gratuité de l'outrage. Et, s'adressant à M""" de Farges, il termina sa défense par ces paroles enfiellées :

— On a parlé, madame, du malheureux Lemessier. Malheureux, en effet, par ses crimes dont on n'ignore plus rien aujourd'hui! Si, trompés par de faux rapports, les honnêtes gens ont pu s'intéresser à un pitoyable vaurien, leur aveuglement sera dissipé par la lecture de cet ouvrage du sieur Florent des Pourpiers, dont je m'honore d'être l'ami. Moi-même ai mis mon métier de graveur à sa disposition pour rehausser le livre de portraits, d'arabesques et de culs-de-lampe. Nous vous supplions, humblement, madame, d'^^ abaisser votre divin regard !

Alors, le second visiteur offrit une mince brochure qu'il détacha d'un gros paquet serré sous son bras. De ce personnage maigre, tout en longueur, le teint bilieux et enflammé par places, les yeux perçants et cependant voilés, tant leur expression était perfide, le poil rare et roux, faisaient une vivante image de Judas. On eût dit aussi d'un bonhomme en buis, habillé de bureau noir. Ses gestes onduleux et furtifs, son allure oblique donnaient l'idée et d'un chat sauvage et d'un serpent appartenant aux sortes les plus venimeuses,

M"® de Farges saisit du bout des doigts, raides de bagues, l'imprimé encore frais et le tendit à Chauvincourt, en lui demandant, d'une VOIX de tête « si cela valait la peine d'être lu et quelle récompense lui semblerait mériter l'auteur ».

M. de Chauvincourt examina la brochure. C'était un de ces pamphlets à lire sous le manteau comme on en colportait sur le Pont-Neuf, et ailleurs. Les caractères grossiers et inégaux en laissaient pressentir la valeur, de même des deux gravures qui s'étalaient sur les premiers feuillets. Le titre, en lettres énormes, portait : LES AMOURS DE LA BELLE GANTIEPE ET DE SON NEVEU LEM...R, ET AUSSI DU CAP. L. C. Puis, en lettres plus petites : Avec l'histoire d'une pupille dépouillée et séquestrée par son tuteur, etc.

Sans manifester ses improssions, M. de Chauvincourt lut cette production morale jusqu'à la dernière ligne. M""" de Farges croquait des prunes de Brignolles et morigénait la chambrière Gillette qui, se servant des pincettes sans adresse, disjoignait les tisons et faisait de la fumée. Plantés sur leurs pieds, les sieurs Malniouche et des Pourpiers attendaient l'opinion du lecteur. Quand celui-ci eut fini, il se leva, lança le libelle dans le feu, se dirigea vers le minable Florent des Pourpiers, qui, mal assuré, obliqua pour se cacher derrière le superbe Malmouche. M. de Chauvincourt l'avait déjà saisi au collet :

— De qui sont, s'il vous plaît, ces lignes que traça une oie

avec une plume anacliée à son aile et trempée dans le venin des aspics ?

— Monsieur, je... vous... — balbutia le publiciste, qui oscillait sous la poigne du clievau-léger. — Je... Mais, c'est moi qui ai composé... Œuvre utile!... Monsieur!... Lâcliez-moi, ou bien...

— Ah! c'est vous l'auteur!... Et le peintre ici présent est votre introducteur ! Tout est pour le mieux !

iiJt lâchant le col, qui, déjà ne tenait plus que par quelques fils au pourpoint, M. de Chauvincourt saisit sa canne. Puis la maniant avec une dextérité qui ne diininuait en rien sa force, il roua de coups les deux représentants de la peinture et des belles-lettres, et d'une manière si sévère, qu'un nuage de poussière vola par la pièce, tant les manteaux et les haut-cle-chausses des intimés furent consciencieusement battus. Et ce nuage fut si épais que M""® de Farges, qui riait violemment, cramponnée à sa chambrière Gillette, perdit la meilleure partie du spectacle. Florent des Pourpiers se demandant, dans ce désordre, si ses jours n'étaient pas en danger, essaya de tirer son épée du fourreau. Son paquet de brochures glissa de dessous son bras, chut et s'éparpilla sur le plancher; et lui-même, les jambes empêtrées dans le tapis de la table, ne garda son équilibre qu'en empoignant un vaste faiiteuil sans pouvoir dérober son dos au bâton voltigeant. iMalmouche, dont un grand coup avait enfoncé le chapeau plus bas que les yeux, se débattait, aveuglé, entre les rideaux du lit où disparaissait la moitié de son corps. Et M, des Pourpiers ne put mettre son estocade au vent, parce que les laquais, accourus au bruit, le happèrent sans retard par le fond de ses chausses et le précipitèrent au bas de l'escalier, où le déplorable Malmouche le rejoignit dans une dégringolade pareille.

Secouée par un rire convulsif , M"" de Farges, sur le palier, excitait M. de Chauvincourt et ses valets :

— Hardi! Sus aux bêtes puantes! Bourrez, balayez! Qu'on leur casse sur le dos tous les manches à balai du logis !

Telle fut la mauvaise fortune des sieurs Pierre Malmouche, peintre graveur, et de Florent des Pourpiers, poète et publiciste, mauvaise fortune dont se réjouirent longtemps les marmitons, gâte-sauces, petits laquais, chambrières, souillons et chambrions. Mais que pèse une pareille canaille au prix de ceux qui, travaillés par un obscur besoin de justice, clouent au pilori de la pensée leurs ennemis, leurs concurrents et tous ceux qu'ils ont reçu charge de combattre, moyennant une récompense honnête! MM. Pierre Malmoache et Florent des Pourpiers, méprisant les huées et les sévices d'une foule mercenaire, se retirèrent noblement, préparant des vengeances futures. Tant il est vrai que si l'offenseur inscrit son injure sur le sable, l'offensé grave son outrage sur l'airain.

De cette descente subite et mémorable, les résultats furent tout autres que ne pensait M. de Chauvincourt. Son premier mouvement de vivacité une fois passé, ce jeune homme de guerre rajusta ses manchettes et commença de redouter les suites de son incartade :

« J'ai commis là une grave imprudence. Entraîné par la chaleur de mon sang, je compromis les intérêts du malheureux Lomessier

ii6 Dariolette.

et de ses parentes. Serai-je capable de réparer jamais tout cela ? Fuyons la légitime colère de M"^ de Farges qui, justement irritée d'un pareil scandale, me va chasser sans retour î... Seul La Cassière pourra m'utilement conseiller. Courons chez lui, ou plutôt chez moi, de ce pas! »

Et sourd à la voix de M"'" Marguerite qui l'appelait à grand cris, sans arrêter de rire, M. de Chauvincourt, assurant son chapeau sur "1 tête, dégringola à son tour l'escalier :

a Hélas î hélas! se disait-il, tout est remis en question! Nos affaires s'en vont à vau-l'eau, et ces méchants libelles, une fois répandus, rendront notre besogne encore plus difficile!... Au lieu de faire cette visite, j'aurais dû continuer de rechercher le propriétaire du pendant d'oreille! Il demeure introuvable! ]!sous ne nous en tirerons jamais! »

Déjà emporté par ses tristes réflexions, M. de Chauvincourt était dans la rue, quand un page Farrêta, eu le tirant respectueusement par la manche :

— Pardon, monsieur! Qu'il vous plaise de ne pas marcher aussi vite et de m'entendre. Madame la comtesse...

— Quelle comtesse ? dit Chauvincourt qui ne comprenait pas.

^ — Hé! monsieur, avez-vous oublié ma figure ?... Grégoire Charlemagne, au service de M™'' de Farges, et au vôtre, Madame vous prie de vouloir bien remonter. Elle désire parler à vous.

Retournant sur ses pas, mais sans cesser de se désespérer en luimême, M. de Chauvincourt rentra chez M"® de Farges, avec un sourire emprunté et qui visait à l'aisance.

— Philippe, mon ami, lui dit cette aimable veuve, vous êtes un brave homme, et moi, je ne suis qu'une coquine. C'est cela, ou peu s'en faut que j'écris à La Cassière. Embrassez-moi pour lui, et pour vous aussi, s'il vous plaît.

M. de Chauvincourt était de mœurs trop polies pour se refuser à rendre ce service. Continuant de se charger, M""*" de Farges énumérait ses torts, détestait son injustice, maudissait ses méchants conseillers.

— Cette Marie d'Ossuna, quelle peste! Et dire que j'ai ajouté foi aux clabaudages de cette guenippe!... Et je ne vaux pas mieux!... Taisez-vous, je sais ce que je dis, peut-être!... Oui, certes, j'ai été légère, impitoyable et sans cœur!... On eu marque, on en fesse chaque jour, en place publique, qui n'en ont point fait la moitié.

M. de Chauvincourt essaya de calmer cette autre Madeleine qui ne parlait de rien moins que d'aller enfouir en quelque couvent une vie désormais vouée à la pénitence. Pour lui. M"'"' de Farges ne méritait ni le fouet ni la marque.

— Xon! Taisez-vous!.. Ah! mon Dieu! Hélas! malheureuse que je suis!... Si, si, je les mérite!... La marque, peut-être pas, mais le fouet, c'est sûr!.. Hélas! mon pauvre ami, j'ai parcouru cet infâme libelle! .. Quelle noirceur!... Tous ces braves gens sont innocents., j'en jurerais ma part de paradis, et je les veux secourir'

— Consolez-vous, de grâce, madame, et m'écoutez! Peut-être cet

DarioletteJ

aiuas de brochures, que je vois ici sous vos pieds, représente-t-il l'édition tout entière... Si cela était, par bonheur, je douterais fort qu'on en tirât une seconde. L'accueil reçu par l'auteur ne l'encouragera pas à recommencer l'entreprise... Encore une fois, consolezvous, madame, et croyez-moi! Rien n'est perdu, et vous pouvez beaucoup pour... les gens en question...

M. de Chauvincourt avait eu : « nos protégés » sur le bout de la langue, Xe nourrissant pas une excessive confiance dans les propos de Marguerite, il préféra voir venir et continua :

— Les gens en question, intéressants au delà du possible, si j'en crois certaine rumeur...

La dolente Marguerite l'interrompit :

— Dites-moi ce que vous savez! Je veux tout savoir, j'en ai le droit !

— Hélas ! madame. Ce que je sais de l'histoire ou rien, est une même chose... Mais, que l'on brûle, avant tout autre soin, ces affreux papiers, et en notre présence ! Voilà le plus pressé.

La chambrière Gillette entassa les brochures dans la cheminée. Par pru- ' dence, M. de Chauvincourt garda un exemplaire. Le reste fut consumé. Ainsi l'œuvre du sieur Florent des Pourpiers s'en alla en fumée, tandis que M'"'' de Farges ordonnait que le page Catien Guillotel, cavalier réputé, malgré sa grande jeunesse, montât vivement à cheval et portât, sans souffler, la lettre au capitaine La Cassière.

On doit cette justice au page Catien qu'il ne musa point en route. Poussant sa bête, coupant au plus court, il atteignit Vaugirard moins d'une demi-heure après avoir quitté l'hôtel de Farges. M. La Cassière le gratifia d'uu petit écu pour sa peine et le renvoya avec une réponse verbale, respectueuse et brève : « Les ordres de M""^ de Farges seraient exécutés; on serait chez elle avant que sonnassent les douze coups de mid»i. »

Se sachant entouré d'espions, le capitaine La Cassière entendait bien, par cette phrase, qu'il se rendrait de sa personne chez M"'" de Farges; mais, pour qui l'écoutait, cela signifiait aussi bien qu'il enverrait un courrier ou quelque autre messager, sans plus.

Le billet par quoi cette despotique veuve rappelait son sujet auprès d'elle, était tel que celui-ci en conçut beaucoup de joie, d'autant <iu'il ne s attendait à rien de pareil. Pour attaché qu'il fût à son nouvel ami, Lemessiei, M La Cassière n'en éprouvait pas

Le peintre trompait avec ses pinceaux SON impatience et son ennui.

ii8 Dariolette.

moins d'amers regrets quand 11 pensait à la charmante femme qu'il se jugeait condamné à ne plus revoir. Quels ne turent donc pas son. étonnement et sa satisfaction quand il lut ces lignes : « Yos protégés sont mes amis comme vous êtes le mien, tout ce qui vous touche me touche. Je les veux donc aider de mon mieux, c'est-à-dire de mon influence et de mon bien... »

Ne doutant plus de la réussite de ses projets, puisque M™® de Farges consentait- à s'y attacher, M. La Cassière partit pour Paris, après avoir commandé à Poupart de jouer, selon le besoin, la comédie du malade et de surveiller étroitement toute figure suspecte qui se montrerait aux environs.

En ville, sa première visite fut pour Leniessier. Le peintre trompait avec ses pinceaux son impatience et son ennui. Mais le portrait de Claire, qu'il exécutait de mémoire avec cette précision que peut seule donner le souvenir d'une personne tendrement aimée, avançait avec une décourageante rapidité. Car à quoi s'occuperait-il après ? Sa réclusion devait-elle durer indéfiniment ? Et avait-il sagement agi eu mêlant à ses affaires des gens de haute volée qui, peut-être, se feraient la guerre sur son dos ? La manière dont M. d'Aucas Pavait tiré de la cave des i-ecruteurs suffisait à lui prouver l'injustice de ces reproches. Et, d'ailleurs, Ludovic ne les formulait pas. L'inquiétude qui le travaillait, dans sa solitude, ne lui conseillait aucune résolution imprudente. Au fond, il nourrissait une confiance robuste en la bonne volonté de La Cassière et en ses talents de policier bénévole Les découvertes de la nuit précédente avaient provoqué son admiration.

Le pamphlet de Florent des Pourpiers, que lui apporta M. de Chauvincourt, provoqua, par contre, sou indignation. Décrochant son épée espagnole et sa dague, il les ceignit et dénonça son ferme propos de ne pas rentrer chez lui avant d'avoir cloué le folliculaire contre les volets d'une boutique,.à l'exemple des chauves-souris-etautresoiseaux de nuit. A grand'peine M. de Chauvincourt le retmt-il en place •.

— Vous m'obligerez à regretter l'amitié que j'ai pour vous et l'intérêt que je porte à vos ennuis. Songez à l'inutilité de l'entreprise et aux dangers où voais entrerez pour le vain plaisir d'une vengeance que vous avez tout le temps d'assouvir, mais qui n'a rien de si pressé. Le mal est fait, à moins que l'on n'y ait remédié en brûlant le paquet de brochures, j'y consens. Yous vous en allez tuer ce misérable écrivain, rien de plus juste. Je ne doute pas un seul instant de votre victoire. Et la police vous arrêtera, tant le Roy est défavorable aux duellistes. Yos ennemis auront alors beau jeu à vous charger de dénonciations savamment graduées. Tandis que vous pourrirez dan^; un cul de basse fosse avec les rats pour unique compagnie, votre bonhomme d'oncle sera circonvenu et vous perdrez votre fiancée. X'est-ce point vrai ?

M. La Cassière, qui avait entendu ce di'^cours, l'approuva en tous pointa. Pour lui, le libelle ne présentait rien d'important, sinon la preuve d'une conspiration étroitement ourdie et de la peur où vivaient ce'; misérables que M""^ de Farges ne les confondît par son intervention.

— Mon clier Ludovic, c'est aujourd'hui que va se jouer une partie considérable. Puissions-nous la gagner! Tout dépend de la bonne ou de la mauvaise volonté de cette dame. Espérons en sa bienveillance et armons-nous de patience... Il nous convient d'être prudents et discrets. Si vos ennemis ont eu cette audace de vous enlever de vive force comme votre tante, ils ont eu ce pouvoir de dicter au secrétaire du lloy l'ordre de m'expédier en Allemagne, et cet ordre n'est pas encore révoqué. Le sera-t-il ? C'est ce que nous saurons bientôt. Mais, par cela, jugez du reste... En tous cas, soyez convaincu que votre réclusion tire vers sa fin... A ce soir les nouvelles!

M. La Cassière désirait que M. de Chauvincourt l'accompagnât chez Marguerite, car, la vieille habitude aidant, et aussi cette timidité singulière qui devait durer autant que son amour, il se trouvait toujours sans moyens quand M"^ de Farges le tenait seul, et par conséquent désarmé sous sa main. Mais M. de Chauvincourt s'excusa : il avait inutilement interrogé les bijoutiers, il voulait maintenant enquêter les juifs qui trafiquent sur les métaux précieux et les pierreries. Après quoi, en désespoir de cause, il verrait les Hollandais. Pour l'heure, iJ ferait à son ami un bout de conduite.

— Je n'aurai pas de repos avant d'avoir retrouvé le marchand qui vendit les pendants... >

— Vous prenez là, Chauvincourt, une peine inutile, et vous la prenez par ma faute. Avec cette manie du détail que j'apporte dans mon service, je m'en vais toujours cherchant la petite bête, quand la grosse est là, qui se prélasse à ma portée. Les renseignements extraordinairement complets que j'ai recueillis dans l'échoppe de la fruitière, ainsi que je vous le racontais, il y a quelques instants, me commandent d'agir autrement. Il nous convient de prendre le taureau par les cornes...

M. de CTiauvincourt, interrompant La Cassière, qu'il entendait mal, à cause du trop grand feu de son cheval dont les écarts menaçaient les inofîensifs passants, déclara que son idée... Ici il dut toucher sa monture si sévèrement que M. La Cassière faillit recevoir la ruade dans la jambe. L'étalage d'une marchande de pommes en fut renversé et l'on put croire qu'une sédition populaire allait barrer la rue Dauphine. Ce fut bien pis quand M. La Cassière, obligeant son genêt à pirouetter piqua des deux en criant :

— Hé là! Chauvincourt!... Où allez-vous par là... Ne passons point par le Pont-Neuf, s'il vous plaît. L'on me reconnaîtra certainement, et vous savez que mes hommes sont en train de surveiller les espions des Valpergues. Gagnons le pont Saint-Michel par les rues de traverse, et laissez votre barbe tranquille. Les rues de Paris ne sont point un manège où l'on travaille les chevaux!

M. de Chauvincourt consentit à éloigner ses éperons, et reprit son discours :

— Mon idée, et je la crois bonne, serait de prendre par quelque moyen une de ces chipies logées à l'hôtel de Sauzes, Isabelle la Dariolette, si vous voulez, ou une autre, à votre choix. En la tiraillant sans violence on en obtiendrait certainement...

— X'en cro3'ez rien, répondit La Cassière ; ce sont des Italiennes,

et cette sorte de femmes, tout aussi perfides et menteuses que dans les autres pays, apportent dans les choses de la vie une puissance de dévouement inconnue ailleurs. J'ai vu, dans les guerres du l^iémont, certaines malheureuses, épouses ou filles de voleurs, et appartenant comme telles au rebut de l'humanité, montrer une constance et un courage qui forçaient notre admiration. Et puis, c'est une pratique lâche et cruelle que de maltraiter une femme. Je ne saurais le faire sans me rappeler ma bonne femme de mère qui m'allaita et me porta patiemment entre ses bras... Vous m'objecterez

que ces V a 1 p e r gués n'ont peutêtre pas hésité à tourmenter la pauvre gantière, dont le sort nous est inconnu.

Puisse-t-il n'en être rien. S'ils se sontportésàcetle extrémité, que le sang de cette demoiselle leur retombe sur la tête.

M. de Chauvincourt, connaissant M. La Cassière pour un insiipportable bavard, s'appliquait à surveiller les oreilles de son cheval. Ce généreux animal, à la vue de deux tonneaux qu'un manœuvre poussait adroitement de conserve, s'enleva en pointant si haut que, cette fois, M. La Cassière faillit être atteint par ses fers de devant.

— Chauvincourt, mon aiui, continua froidement le capitaine de gens de pied, vous autres cavaliers vous vous plaisez à voltiger dans les airs. Toutefois, si vous prétendez cheminer ainsi au moyen de ce cheval qui use uniquement de ses pieds de derrière, je vous prédis que vous n'irez ni loin ni longtemps... Voyons, où en étais-je ? Ah! vous vous refusez décidément à m 'accompagner chez M'"" de Far-

L'ÉTALAGE d'une MARCHANDE DE POMMES EN FUT RENVERSE.

o-es ^ C'est affaire à vous!... Nous voici devant sa porte. Ne monîerez-vous pas ?... Au revoir donc, ot jusqu'à ce soir, chez Lemessier... Ah! à propos!... , , i -x

Et, sans descendre de cheval, M. La Cassière passa son hras droit autour du cou de M. de Chauvincourt, et parla à l'oreille de son

rival et ami :

— Un projet admirable! Stratagème de guerre dont on ne verra point le pareil! Opposons à l'ennemi sa propre tactique. Emprunlons-lui ses armes. Il a enlevé la tante de Lemessier, je prétends, moi, enlever son oncle... Et vous verrez!... Allons, adieu!

Et cheval et cavalier disparurent sous le porche de i hotei de

La faiblesse de M. La Cassière fut peut-être mise par M""" de Earo-es sur le compte de la maladie. Toujours est-il que cette dame, reno^nçant à son arrogance habituelle, reçut le capitaine avec une bienveillance marquée. Et, de fil en aiguille, pour employer le langage de la chambrière Gillette, elle amena La Cassière a lui conter l'histoire entière de Courtoys et de Lemessier. Alors la sensibilité violente de Marguerite reprenant le dessus, elle s'abandonna corps et âme à la douleur pour tomber enfin d'une crise de larmes dans un accès de sauvage enthousiasme, lorsque La Cassière lui eut prouvé que le sort de tant de victimes intéressantes était entre ses

blanches mains. .

— Pardon! pardon, mon ami Eerrand, je suis une malheureuse! Je jure, sur tout ce que j'ai de sacré, que plus jamais Marie d'^Ossuna, ni Malmouche, ni quelque autre de cette bande infâme n'auront commerce avec moi ! Qu'ils se présentent, et c'est par les fenêtres qu'ils s'en retourneront. Et je veux, tout de suite, prier M""" de •Combalet de faire jeter le pamphlétaire des Pourpiers en prison. Nous demanderons ensuite qu'il soit pendu.

— Gardez-vous-en bien! — s'écria La Cassière qui, dès qu'il parlait d'un objet précis, retrouvait son assurance. — Si votre bonté va jusqu'à servir mes amis, procédez avec prudence. Recevez donc cette canaille avec votre plus gracieux sourire. Ne lui laissez rien deviner de vos intentions et amenez-la à vous développer ses projets. En réalité nous manquons de renseignements précis et, seule, la maîtresse à danser peut nous en fournir.

La désolée Marguerite retrouva tout son courage à l'idée de se mêler à des intrigues aussi ténébreuses et qu'elle comptait bien diriger. Sous couleur de se consacrer au bien de ses nouveaux protégés, elle commença par dicter à son adorateur un nouveau plan de campagne.

— Je veux réparer le mal que j'ai causé. Amenez-moi donc, sans tarder, le peintre Lemessier. Je l'entretiendrai sous mon toit, il y sera plus en sûreté que nulle part ailleurs et peindra, à loisir, mon portrait et aussi une réplique que je vous donnerai...

Devant cette magnifique preuve d'amitié, M. La Cassière, ému au delà du possible, eut peine à se retenir de pleurer. Les objections qu'il se préparait à apporter tombèrent d'elles-mêmes : « Oui, sans Jout*?, le peintre Lemessier aurait tout avantage à se voir logé chez

jj^me jg Targes. Il y apporterait ses instruments et ses couleurs. Et tandis qu'il reproduirait les traits charmants de la comtesse, rien ne s'opposerait à ce que lui, Ferrand La Cassière, fût présent et donnât quelques conseils... »

— Je veux aussi, continua Marguerite, que cette aimable Claire vienne demeurer ici jusqu'à ce que je la marie avec son Ludovic. Quant à la tante Julie, j'entends qu'on la retrouve sans tarder. Envoyez-moi pareillement cet imbécile de Courtoys que je regrette de ne pouvoir ranger, faute de preuves, dans la confrérie des cornards. Cependant que vous réglerez tout cela, je prierai Combalet de s'entremettre pour que le Bureau de la Guerre supprime cet ordre ridicule de départ. Je tâcherai d'apprendre comment et par qui il fut obtenu. Plus que jamais j'ai besoin de vous.

Vers quatre heures du soir, M. La Cassière, plus amoureux qu'une bête, sortit de l'hôtel de Farges pour se rendre chez Ludovic Lemessier. Tout en se frayant à grand'peine passage dans les rues encombrées, il songeait aux difficultés nouvelles où il entrait. Sans même avoir essayé de les défendre, il avait livré tous les secrets de ses associés à M"° de Farges... C'était déjà mauvais. Marguerite jurait de se consacrer tout entière à l'œuvre commune. Cela était bien, très bien même, si l'on s'arrêtait à la bonne volonté du moment. Mais si Marguerite, obéissant à cette inconstance dont elle fournissait à chaque instant les témoignages, allait se ranger du côté de l'ennemi ?

Ainsi cruellement tourmenté par le doute, le capitaine La Cassièr'e atteignit la rue du Chat-qui-péche, et, laissant son cheval à son page Péchinet, monta chez Ludovic Lemessier. Il y trouva le lieutenant Eoch-Elie d'Aucas et des nouvelles de la maîtresse à danser. Quoique Marie d'Ossuna ne fût plus en sa première fraîcheur, M. d'Aucas, par dévouement à la cause de Ludovic, l'avait courtisée et l'avait conquise peu de temps après la première rencontre. Cette rencontre que la patience de M. d'Aucas, à défaut du hasard secourable, avait ménagée rue du Petit-Musc, fut pour prouver à Marie d'Ossuna que les agréments de sa personne n'avaient point perdu le pouvoir de retenir l'attention des connaisseurs. Comme elle sortait de chez elle, suivie d'un galopin qui portait la layette aux parfums, M. d'Aucas l'avait pressée vivement pour qu'elle acceptât un bouquet, et il tendait les fleurs que, jusque-là, une petite fille gardait dans son tablier.

— Ah! mademoiselle, avait dit M. d'Aucas, de sa voix la plus touchante, mademoiselle! Voici tantôt huit jours que je monte la garde à votre porte, sans vous oser aborder. Mais votre beauté est telle que je ne puis résister davantage à mon désir de vous prouver l'amour ardent qui brûle en moi!... Ah! mademoiselle, daignez prendre ces fleurs, ou bien je me frappe de mon épée pour tomber mort à vos pieds!

Ces accents partaient d'un cœur trop sincère pour que Marie d'Ossuna, qui, au fond, était bonne personne à ne désespérer quiconque, repoussât un hommage dénué d'artifices. Prompte à juger de la qualité de l'habit, elle reçut les fleurs eu minaudant,

SA

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