‹ Darwinisme et Socialisme des Sciences PolitiquesChapitre 29 sur 60 · MAO TE · texte numérisé non relu

MAO TE

« La théorie de la sélection enseigne que dans la vie de l'humanité comme dans celle des plantes et des animaux, partout et toujours une faible minorité parvient seule à vivre et à se développer : l'immense majorité, au contraire, pâtit ou succombe plus ou moins prématurément.

« Innombrables sont les germes de toute espèce de plantes et d'animaux et les jeunes individus qui en sortent. Mais le nombre de ceux qui ont la bonne fortune de se développer jusqu'à leur complète maturité et qui atteignent le but de leur existence est, en quelque sorte, insignifiant.

« La cruelle et impitoyable lutte pour l'existence qui sévit partout dans la nature animée et doit naturellement sévir, cette éternelle et inexorable concurrence de tout ce qui vit est un fait indéniable. Seul le petit nombre élu des forts ou des plus aptes est en état de soutenir victorieusement cette concurrence : la grande majorité des concurrents malheureux doit nécessairement périr.

« ... le principe de la sélection n’est rien moins que démocratique, il est au contraire foncièrement aristo- - cratique. Si donc le Darwinisme poussé jusque dans ses dernières conséquences a, selon Virchow, pour

l’homme politique, « un côté extraordinairement dan-

1. E. HŒCKEL, Les preuves du transformisme, Réponse à VIRCHOW, 1879, Paris, trad. Soury, p. 110 et suiv. (cité d'après FERRI. Soc. et sc. posit.), p. 14.

gereux », c'est sans doute qu'il favorise les aspirations aristocratiques. »

Nous avons voulu citer au long ce passage de M. Hæckel parce qu'il résume bien les principaux arguments que les individualistes ont cru pouvoir puiser dans la théorie de Darwin. Les voici résumés :

1° Le Darwinisme est la consécration même de l’inégalité naturelle que l’on observe partout et chez tous ; le socialisme, au contraire, tend à établir une égalité - contre nature, chimérique, irréalisable.

2 Le Darwinisme démontre que dans la vie de l'humanité, comme du reste dans la vie animale, par le fait de la concurrence vitale qui sert à justifier toutes les autres concurrences, une minorité seule triomphe ; au contraire, le socialisme aspire à une atténuation progressive et complète de la concurrence et par là au triomphe de tous.

3° Enfin la lutte pour l'existence, la loi darwinienne est une loi qui par son essence même est aristocra-

tique; à l'inverse, le socialisme tend à un nivellement

démocratique. Elle à pour effets la survie des meilleurs, dés mieux adaptés, la disparition des plus faibles, des moins aptes.

Par la concurrence qu'elle entraine, elle est une des sources nécessaire et principale du progrès (pour ne pas dire unique) que le socialisme qui aspire à la suppression de cette émulation chercherait bien à

tort à entraver.

En un mot, de là résulte que le socialisme, le soidisant scientifique surtout, ne peut se concilier avec la théorie de Darwin; il est avec elle en flagrante contradiction.

Nous allons exposer ici ces différents arguments, et dans le chapitre suivant, nous verrons les différentes situations prises par le socialisme vis-à-vis du Darwinisme, puis les réponses faites à ces différents arguments par les auteurs socialistes qui admettent une

conciliation des deux doctrines.

$ 1. — L'Inégalité des individus.

L'inégalité naturelle des individus est certaine, et s'il est une doctrine qui en est la consécration et la preuve, c'est assurément le Darwinisme. L'inégalité est, en eflet, ia condition même de la lutte pour l’existence et de la sélection qui en résulte. |

Hérédité et race : tels sont les deux grands facteurs qui, nous l'avons vu, résument toute la théorie de Darwin, et ces deux facteurs ont pour conséquence l'inégalité naturelle qui, elle-même, entraine nécessairement des inégalités sociales.

Variabilité des espèces, diversité, inégalité des individus dans la race, tels sont les principes qui découlent de la théorie de Darwin. Autant de principes qui

excluent et nient toute idée d'égalité.

L'inégalité est partout dans la nature : même entre des individus semblables, il y a toujours des différences qui produisent des inégalités. Les hommes comparés “entre eux, par exemple, diffèrent de goûts, de tempérament, de caractère. Leur taille, leur intelligence ‘sont essentiellement variables : tantôt plus développées chez l’un, tantôt moins développées chez l’autre.

L'inégalité naturelle, du reste, apparait assez évidente aux yeux de tous pour qu'il soit inutile d'insister sur ce point que la nature et la science confirment à la fois.

Quant aux inégalités sociales que le socialisme tend à supprimer, elles ne sont que-l’expression, la conséquence même de cette inégalité naturelle. Comme celle-ci, ces inégalités sont des nécessités : sans elles. pas de diversité de fonctions, pas d'initiative individuelle, pas d'émulation. Dans une société où régnerait l'égalité, où toute concurrence économique, toute propriété, tout héritage seraient abolis, le progrès et la civilisation seraient arrêtés entièrement.

Dans une société qui tendrait seulement à cette égalité. le progrès et la civilisation seraient entravés dansleur marche.

C'est que la civilisation de notre race est essentiellement individualiste, que l’homme a pris, peu à peu, mais, de plus en plus, conscience de sa personnalité. Depuis l'origine de l'humanité, si le progrès a toujours grandi, c’est qu'il résulte d’une découverte,

d'une initiative individuelles.

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Ce n’est donc pas vers un nivellementégalitaire qui, en faisant disparaitre tout intérêt personnel, toute concurrence, tuerait toute activité, que marche l'humanité, mais bien vers une émancipation progressive de l'ind'vidu qui puisse permettre à chacun, dans l'espoir d’une rémunération personnelle proportionnelle à sa découverte, de donner à la société le maximum de ce qu'il peut produire.

Aussi, comme le progrès qu’elle entraine, l’inégalité s’est-elle toujours accrue. L'observation fondée sur l’ethnographie et sur l'histoire en est une nouvelle preuve.

« Les individus qui composent les races inférieures présentent entre eux une égalité manifeste. À mesure que les races s'élèvent sur l'échelle de la civilisation, leurs membres tendent à se différencier de plus en plus. L'effet inévitable de la civilisation est de différencier les individus et les races. Ce n’est done pas vers l’égalité que marchent les peuples, mais vers une inégalité croissante!. »

L'inégalité naturelle et sociale est donc la condition de la vie civilisée, le ressort même du progrès. Le socialisme avec ses aspirations égalitaires ne tend rien moins qu'à remonter le cours de la nature et de la science et, conclut l’école individualiste, puisque,

comme le déclare M. le professeur Schmidt, le Darwi-

1. G. LE BON, Les Lois psychologiques et l'évolution des peuples (cité par GAROFALO, p. 293 : Civilisation du socialisme).

nisme «est la base scientifique de l'inégalité » comment

nier la contradiction flagrante des deux doctrines ?

$ 2. — La lutte pour l'existence et la concurrence.

Le Darwinisme conduit à la survie d’une minorité, à l'élimination des faibles, des moins aptes. Dans la Jutte pour la vie qui s'engage entre tous les êtres, c’est cette minorité qui triomphe seule, et les vaineus, les déshérités, en beaucoup plus grand nombre, végètent ou succombent.

Le socialisme, au contraire, veut le triomphe de ces faibles, de ces déshérités (comme le christianisme du reste) ou tout au moins les empêcher de succomber en satisfaisant au premier de tous les besoins : la faim.

D'autre part, la loi darwinienne peut servir à justifier la concurrence individualiste, car si l’on reconnait une valeur scientifique au Darwinisme, il sera toujours nécessaire de faire une part à la concurrence. Comment concevoir, en effet, une espèce soumise à la loi de Darwin sans que la concurrence vitale, la base même de la théorie, y règne sous une forme ou sous une autre? Toutefois, cette forme peut varier, mais s'il est vrai que la lutte pour l'existence s'est atténuée, s’il est vrai qu'à une forme brutale, primitive, s’est substi-

tuée une forme nouvelle : la concurrence économique ;

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si le plus fort devenu le plus habile triomphe du plus faible devenu le moins capable, et cela pour le mieux être de l'humanité, il ne faut nullement se hâter d’en conclure, comme le prétendent les socialistes, que dans une phase plus avancée de l'humanité la lutte pour la nourriture quotidienne ou pour la possession de la femme cesseront. L'homme, comme tous les autres êtres, luttera toujours pour satisfaire ces deux besoins primordiaux : la faim et l'amour. Ne serait-ce pas détruire la théorie darwinienne en ce qu'elle a de fondamental et de nécessaire, que de vouloir ainsi concilier la loi de la lutte pour l'existence avec le principe, que la société doit assurer à l’homme la satisfaction de ses premiers besoins? Dans la lutte pour vivre qui s'engage entre les individus d’une même espèce, le Darwinisme exige que les uns survivent et que les autres succombent, et ces derniers sont et seront tout d'abord ceux que la concurrence vitale empèche de satisfaire au besoin primordial de leur organisme : la nutrition.

Toute la question peut donc se résumer en ceci, comme le remarque M. Garofalo : « La loi de Darwin est-elle conciliable avec une doctrine qui voudrait assurer à tous les Ekommes l'existence matérielle de façon qu'ils n'aient plus à s'en préoccuper', » et pour

M. de Garofalo la réponse n’est pas douteuse :

4. La superstition socialiste, par le baron R. DE GAROFALO, traduit de l'italien par Aug. Dietrich. Paris, Alcan, 1893, ch. rer, La science du socialisme, p. 99.

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« Les socialistes, si savants qu'ils soient, ne peuvent faire l'impossible. Ils ne pourront jamais concilier la théorie de la lutte pour l'existence avec une théorie qui exclut la lutte pour nes matérielle, laquelle serait miraculeusement assurée à ‘tous. Lorsqu'ils tentent cette conciliation impossible, ils ne font que rendre plus visible le désaccord, parce qu'ils enlèvent à la loi de Darwin son caractère de généralité et la détruisent précisément en ce qu'elle a de fondamental!. »

| Aüïnsi, c'est de cette seconde contradiction que M: de Garofalo tire principalement argument pour

refuser toute conciliation des deux doctrines.

:$3. — Tendance aristocratique du Darwinisme.

Enfin, dernière contradiction, si l'on veut reconnaitre au Darwinisme une tendance politique, cette tendance est nécessairement aristocratique ; au contraire, l’essence même du socialisme est d’être démocratique.

Le troisième argument (largo sensu) se rattache étroitement aux deux précédents : l'idée aristocratique d'inégalité entraine celle de sélection, de choix; également aristocratique, car elle conduit à la victoire des

uns, à la défaite des autres. Il serait inutile de l’analy-

1. DE GAROFALO, op. cit., Ch. 1tr, La science du socialisme, D. 26.

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