THÉORIES SOCIALISTES QUI REJETTENT LE DARWINISME SOCIAL
Le premier groupe comprend nécessairement et d’abord les socialistes qui repoussent entièrement l'hypothèse de Darwin, socialistes chrétiens, par exemple. ;
Il est bien évident qu'ici la question ne saurait se poser.
En second lieu, il englobe tous les socialistes qui, tout en admettant que les lois de Darwin s'appliquent au domaine biologique, se refusent à admettre qu’une extension de ces lois au domaine social, à la société humaine, soit possible et rationnelle.
Ces théories socialistes ont pour base une thèse soutenue par M. de Laveleye dans une polémique qui
s'engagea entre cet auteur et M. Spencer au sujet du
Le QE
Darwinisme social tel que l’admettait le grand socio-
logue anglais.
$ 1%. — Herbert Spencer et de Laveleye.
Dans L'Individu contre l'État (1888), M. H. Spencer avait complété ses vues émises une première fois en 1850 et en 1852 : particulièrement dans le chapitre intitulé : Les péchés des législateurs, il déclarait vouloir la sociologie fondée sur la biologie et par là même l’application des lois darwiniennes, surtout celle de la « survie des mieux doués » à l’humanité.
M. de Laveleye répondit à M. Spencer dans un appendice de son livre sur le socialisme contemporain et s’appliqua surtout à démontrer combien était fausse une théorie qui cherchait à étendre une loi du do-
maine biologique au domaine sociologique’.
1. M. de Laveleye, en dehors du point principal, se refuse également à considérer la loi de la lutte pour l'existence dans l’humanité comme une cause de progrès :
« M. Spencer, ébloui par la découverte en effet si importante des lois biologiques, n’a pas fait attention que « cette poussée des forts qui élimine les faibles » ne se fait pas de même dans nos sociétés au profit des êtres physiquement forts et beaux, mais à l’avantage des puissants, des riches et trop souvent des tyrans et des coquins ». — (E. DE LAVELEYE, Le Soc. cont. Appendice II, 10° édit., p. 460, note 1.) — De l'ensemble de sa thèse, M. de Laveleye tire des conclusions opposées à celles de Spencer, c'est-à-dire qu’il réprouve la théorie du « laisser faire, » réclame lintervention de l'État et le développement de lassistance publique.
es
Les lois darwiniennes, objectait-il, ne peuvent s'appliquer à l'humanité, car on ne saurait faire d’une loi d'histoire naturelle une règle de l’économie des sociétés. Il n’y a pas entre les sociétés et les organismes des analogies suffisantes pour permettre une telle extension : milieu biologique, physique et milieu social ne sont pas comparables. Appliquer à l’humanité la loi de la lutte pour l'existence serait refuser à l'homme la place qu'il doit occuper dans le monde. Quand il s’agit de la société humaine il faut toujours prévoir une action possible de l’homme, une intervention de sa volonté guidée par sa raison suivant un idéal qui lui est propre.
Il n’y a aucun caractère commun entre les lois naturelles fatales qui régissent l’évolution des espèces animales et les lois sociales qui régissent l’évolution des sociétés. |
Les premières sont brutales, aveugles, meurtrières de l’idée de justice ; elles peuvent se résumer en un mot qui en est l'essence même : la force; au contraire, les sociétés humaines obéissent à des lois, à des institutions qui règlent là propriété, l'héritage ; elles sont conçues suivant un idéal propre à l’homme, ce qui permet de les changer lorsqu'elles semblent mauvaises, et la base et la source mêmes de cet idéal: c’est la justice.
Vie naturelle des êtres animés et vie sociale des
SUR re hommes ne peuvent se confondre. La justice nest pas
MSG
dans la nature indifférente, insensible, « Au sein de la nature règne ce qui nous parait l'injustice », ou comme le dit plus énergiquement encore Renan: « La nature est l'injustice même’. »
Au contraire, l'idée de justice est partout dans l’humanité. Pas d'organisation sociale sans ce principe idéal et rationnel: « L’effort constant des moralistes et des législateurs a été de remplacer le règne de la force par le règne de la justice. »..... « Les sociétés ont été longtemps et sont encore un reflet de la nature. Les violations de la justice y sont nombreuses, mais veut-on les faire. disparaitre, il faut s'éloigner de l'ordre de la nature et non le rétablir” »
C’est pourquoi le Christianisme, l'Évangile, tous les grands mouvements sociaux sont d’ardentes aspirations vers la justice.
C'est la voix du prophète qui s'élève en faveur des faibles, des deshérités, au noin de la justice et de la charité.
« L'Éternel entre en jugement avec les anciens de son peuple et avec ses chefs : La dépouille des pauvres est dans vos maisons ! De quel droit foulez-vous mon peuple et écrasez-vous la face des pauvres. » (Isaie, We14 45) ;
« Puis c’est l'Évangile, c'est « la bonne nouvelle », 1. Le Socialisme contemporain, T. DE LAVELEYE. Appendice II, L'État et l’Individu (10: édit. 1896).