‹ DaubignyChapitre 10 sur 50 · XI. — LA MOISSON · texte numérisé non relu

XI. — LA MOISSON

Ces caractères, ce souci d'exprimer dans sa réalité la part la plus intime de la nature s'affirment et se précisent au Salon de 1852. Des deux toiles qu'exposait Daubigny, la Moisson et la Vue prise sur les bords de la Seine a Bezons, la première surtout fut remarquée comme une des œuvres les plus importantes du groupe des jeunes paysagistes. « Une bande de lumière rose raye le ciel dans toute sa largeur — écrivaient les frères Concourt. D'épaisses traînées de pinceau aux bavures bleues tracent des lointains, hachés de plantations encore jeunes. Toute la campagne dessine, comme en un damier d'or, ses carrés de blés, les uns faucilles et brunis, les autres sur pied et incendiés de soleil. Moissonneurs plies en deux, et moissonneuses qui se hâtent par les étroits sentiers, et gerbes qu'on bottelle. et charrettes qu'on charge, toute cette activité se groupe pittoresquement dans l'embrasement doré, au milieu duquel le pinceau, essuyé de sa couleur, fait étinceler çà et là un sillon. Les premiers plans étoiles de bluets, de coquelicots, ondoient bien sous la houle; les épis tordus, aux vivacités sèches du soufre, couronnent bien les masses serrées des tiges aux profondeurs de cuivre rouge. On n'a jamais mieux traduit la moisson; le blé n'est jamais venu sur

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la toile plus hàlé, plus crépitant, plus vrai, par l'atmosphère brûlée du mois d'août; et le tableau de M. Daubigny est un chef-d'œuvre, en dépit de la négligence de ses fonds.»

Ce fut en effet la seule réserve que fit généralement la critique. Le ciel et les fonds sont traités avec une liberté qui nous séduit aujourd'hui, mais qui surprit alors d'autant plus qu'elle faisait contraste avec l'exécution plus serrée des premières masses de blé.

On n'y voulut voir qu'une négligence, comme si le peintre avait laissé sa toile inachevée : « LA Moisson — écrivait Claude Vignon — est une sorte de panorama dont les premiers plans sont d'une vérité, d'un effet et d'un sentiment irréprochables Mais les seconds plans et les

fonds I Comment M. Daubigny, qui enveloppe

ses tableaux dans des teintes si transparentes et si blondes, a-t-il pu faire ses fonds si secs, si lourds et si durs ? C'est un véritable guet-apens; il nous a gâté là un des meilleurs paysages du Salon ».

Après l'exposition, le Gouvernement fit des offres pour acheter la toile. C'était la première fois que Daubigny se voyait ainsi sollicité. Absent de Paris, il avait chargé son ami Geoffroy- Dechaume de traiter à sa place. « Ne demande pas trop cher, lui écrivait-il comme l'affaire se

prolongeait , car ce n'est pas un particulier

qut pourrait l'acheter. » la Moisson fut enfin acquise le 15 février 1853. Le tableau figura longtemps au Ministère de la Justice: il est entré depuis peu au Louvre.

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