XXIII. — LA PASSERELLE
Depuis quelques années Dauhigny s'était établi dans son pays de prédilection, à Auvers-sur-Oise. «J'ai acheté à Auvers, — écrivait-il à M. F. Henriet en août 1860, — un terrain de trente perches tout couvert de haricots (et sur lequel je planterai quelques gigots si vous venez m'y voir), sur lequel on est en train de me bâtir un atelier... avec quelques chambres autour... Le père Corot a trouvé Auvers très beau et m'a bien engagé à m'y fixer une partie de l'année. Désirant faire des paysages rustiques avec figures, je serai vraiment bien là au milieu d'une petite culture et où les charrues ne sont pas encore à vapeur. »
La présence de Daubigny ne tarda pas à donner à Auvers une sorte de célébrité dans le monde des arts. « A mi-côte, un village où l'on connaît encore les toits de chaume, — décrivait Ch. Yriarte. Le pays n'a qu'une rue, mais quelle rue; elle s'étend sur une seule ligne et elle a près d'une lieue. L'Oise, large, féconde, coule à deux pas de là avec de vraies berges où poussent en liberté les grands roseaux, les sauges ; où fleurissent les blanchisseuses et les pêcheurs à la ligne... L'Ile de Vaux partage en deux le lit du fleuve et de grandes nappes de nénuphars font des premiers plans charmants... »
On n'aurait qu'une imparfaite idée des œuvres
de Daubigny vers cette époque si l'on n'évoquait pas ce cadre d' Au vers et la maison des bords de l'Oise que le peintre et ses amis s'étaient ingéniés à décorer. Corot y avait esquissé, dans quelques panneaux de murs, des paysages d' « une nature virgilienne » ; Daumier avait campé dans une gorge profonde un Don Quichotte pittoresque et Daubigny répandu partout, en de gracieux motifs, des visions de campagne verdoyante et fleurie. Dans un album d'eaux-fortes, M"^e Léonide Bourges a retracé ce site d'Auvers, la maison, l'atelier, toutes les scènes de cette vie familière et féconde.
Afin de se pénétrer mieux encore de cette nature qui l'environnait, Daubigny voulut transporter son atelier sur la rivière même, vivre complètement au milieu des eaux pour en saisir les aspects les plus fugitifs. Il se fit construire sur une barque une éorte de cabane, il y transporta ses toiles et ses chevalets et se laissa flotter ainsi au cours de l'Oise ou de la Seine. Les laveuses des bords, surprises de cet appareil innaccoutumé, avaient surnommé la frêle embarcation le botin, la petite boite.
C'est de ses excursions sur Je Botin que Daubigny rapporta ces innombrables études de rivières si recherchées des amateurs et qui se sont dispersées dans les collections particulières. Nous reproduisons ici une de ces esquisses, la Passerelle, qui avec son cachet d'improvisation, garde plus d'imprévu, plus de charme pénétrant que les grands sites plus souvent répétés des bords de l'Oise.
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