XXXIV. — EFFET DE LUNE
C'est dans l'Effet de Lune, exposé au Salon de 1865, que l'on peut trouver la plus complète expression de la manière nouvelle de Daubigny. L'accueil cette fois fut favorable. Après le premier instant d'étonnement, on semblait s'être accoutumé à cette façon plus libre.
Paul de Saint- Victor ne désarmait pas. Il gardait le même ton d'hostilité devant ces «sites ingrats et vulgaires pétris avec de la glaise». (( Une chandelle dans une cave donnerait une juste idée de l'Effet de Lune grésillant sur une chaumière informe et sur des terrains défoncés, écrivait-il. Le paysage, dépouillé à ce point de lignes, d'accents, de lumière, de formes et de contours appréciables, ferait regretter les sites à coulisses et à tombeaux de l'ancienne école.»
Mais cette protestation restait isolée. Théophile Gautier, qui s'était montré particulièrement sévère dans ses jugements de 1861, se déclarait conquis. i( L'Effet de Lune saisit tout d'abord le regard, écrivait-il, par la simplicité de son parti pris. Rien que la terre sombre et le ciel moutonné sur un firmament d'un bleu si foncé qu'il semble noir; le vent a cardé les nuages et les a semés
comme des lambeaux d'ouate. La lune roule pesamment parmi ces flocons grisâtres, dont les déchirures laissent apercevoir l'infini obscur. L'ombre baigne le sol, et sur la ligne d'horizon une chaumière difforme fait bosse, envoyant un mince filet de fumée au ciel, et à la terre le vague reflet rougeàtre de sa pauvre lumière ; c'est tout; mais l'impression, obtenue par les moyens les plus sommaires, n'en est pas moins grande et profonde.»
C'est en termes analogues que la plupart des critiques appréciaient l'Effet de Lune. On y voulait voir comme le manifeste de «cette école de l'impression et de son chef, M. Daubigny ». (L. Lagrange). n Aujourd'hui, l'artiste fait un pas de plus vers les conceptions hardies et s'attaque à la reproduction d'un des plus bizarres effets de la nature, écrivait Jahyer. La nuit est sur la terre, rendue noire 'et effrayante par un ciel chargé de gros nuages à travers lesquels la lune impuissante pénètre difficilement... En voyant les ténèbres qui enveloppent la nature, de mystérieuses pensées se glissent dans votre esprit, une terreur secrète s'empare de vos sens. Il semble que ce ciel de plomb va fondre sur la campagne. L'effet est saisissant. »
Nous ne savons ce qu'est devenue l'œuvre de Daubigny. La composition nous est connue par des gravures de Peulot et de Daubigny lui-même. Une belle esquisse à l'aquarelle de la collection Mignan nous donne l'effet général.
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