XLII. — LA TAMISE
Les envois de Daubigny au Salon de 1869 : UNE Mare dans le Morvan (ancienne collection Evrard), et un Verger (ancienne collection Th. Claudon), très vivement critiqués comme d'habitude, eurent aussi leur part habituelle d'éloges. « Le jour où il a rencontré dans ses promenades — écrivait Charles Blanc — cette mare subobscure et ce bouquet de grands arbres ayant son écho, là-bas, dans une touffe de buissons bruns, sur un ciel blanc, tempéré par un glacis de tristesse, le peintre a ressenti une émotion profonde ; et cette émotion l'a empêché d'entrer dans le détail, de s'appliquer au rendu des choses vues de près. De là le caractère poétique, émouvant, presque violent de ce paysage...»
Les événements de 1870-71 interrompirent à peine le travail de Daubigny. Certes, pour le brave homme qu'il était le spectacle de nos malheurs fut particulièrement attristant. Lui qui ne connaissait que les sentiments d'amitié et de sympathie n'avait jamais compris que des hommes pussent s'entr'égorger : i< Quand on observe le
grand calme de la nature — écrivait-il dès 1854 à son ami Geoffroy — les querelles vaines des cabinets européens, comme dit Pierre Dupont, vous apparaissent bien davantage et on se demande à quoi ça sert de tuer des gens qui ne sont pas las d'être vivants. »
Pendant la Commune, il se retira à Londres. Il y avait déjà fait un séjour, dont datent, entre autres toiles, la belle Tamise a Erith de la collection Thomy Thierry. Nous daterions plutôt de son second voyage la petite toile ci-contre de la collection A. Beurdeley. Il faut avoir vu ce beau ciel orageux chargé de fumées mouvantes, ces remorqueurs battant les eaux troubles du fleuve pour savoir comment une pochade de Daubigny peut exprimer, aussi bien que les toiles des impressionnistes, les formes en mouvement dans la lumière changeante.
« Je suis revenu de Londres depuis deux mois — écrivait l'artiste à Frédéric Henriet, en juillet 1871 — et je me suis arrêté à Étaples, admirable baie, et à Longpré, sur la ligne du Nord, oCj j'ai une mine de tableaux avec des étangs... de suis heureux de voir que tous mes amis n'ont rien eu de sérieux comme malheurs dans ces deux années de folie oîi on a honte d'appartenir à l'espèce humaine. On a si peu de garantie aujourd'hui pour son individualité qu'on serait aussi bien en Patagonie, où au moins on n'aurait pas l'hypocrisie des civilisés... »
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DAUBICNY JOl
XLIIl. — MOULINS A DORDRECHT
Après son séjour en Angleterre, Daubigny entreprit en 1871 une tournée en Hollande. La campagne verte, la limpidité des eaux silencieuses lui plurent. «Nous sommes dans la blonde Hollande, — écrivait-il en septembre à son ami Chenillon, — aussi blonde que les femmes de Rubens. Quel ravissant pays ! Nous avons loué un bateau et nous allons travailler avec sur la Meuse, où nous faisons les moulins de Dordrecht. » (Collection d'autographes de la Bibliothèque Doucet) .
Les Moulins de Dordrecht parurent au Salon de 1872, en même temps que le Tonnelier de la collection Bartlet (Boston). L'accueil qu'on fit au tableau fut assez froid. On n'y vit qu'une recherche facile de l'effet sans rien de l'originalité de composition ou de la puissance de sentiment de Daubigny. « Qu'a-t-il fait de son talent ? — demandait E. Duvergier de Hauranne. Ceux qui se rappellent encore ses coteaux de la Seine inondés de soleil, ses rives de l'Oise si riantes, ses vastes paysages maritimes d'un caractère si sérieux et si noble, ne peuvent le reconnaître dans la vue des Moulins
A DORDRECHT. Cette toile, hélas! n'a. de l'école
hollandaise que la simplicité du sujet Tout y
est confus, lâché, fait sans conscience et comme au hasard. Ce n'est pas la brosse qui manque ; il y en a même trop. Le ciel est tapoté à grands
coups Tout le reste est brossé tant bien que
mal d'une main distraite. »
11 est curieux de rapprocher de cette appréciation sévère le jugement enthousiaste porté par M. xJ. Claretie quelques années plus tard : u ... C'est là une œuvre de choix, un chef-d'ceuvre. Le soleil couchant réchauffe les toits et les murs rouges ou verts des logis hollandais ; il dore d'un reflet rouge de cuivre des bateaux endormis, aux voiles abaissées, et dont la coque brune reluit comme le dos de hannetons énormes. Quelle poésie dans ce ciel d'un gris de perle, dans cette paix silencieuse d'un beau soir ! On a gardé dans ses souvenirs de voyage des visions pareilles, chaudes encore d'un dernier rayon solaire, et rafraîchies par l'eau sur
laquelle filait rapidement le bateau Dans le
tableau de Daubigny, on n'aperçoit aucun personnage : un ciel, des bateaux, des moulins, de l'eau, et c'est tout. Et c'est un chef-d'œuvre de couleur et de charme ; cela est d'un ton qui rappelle les plus belles toiles de Pierre de Hogh. Daubigny n'a jamais fait mieux. »
D'après l'album de vente du peintre, le tableau fut acquis pour 4500 francs. Une des nombreuses répliques a atteint 4300 dollars à la vente Yerkes en 1910.
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