XLV. — L'ARBRE AUX CORBEAUX
Avec le Soleil couchant sur la place de VlLLER\^lLLE, Daubigny exposait au Salon de 1873 une toile reproduisant un effet d'hiver intitulé LA Neige et vu sur la route de Vahnondois. Le motif central, l'arbre dépouillé, aux branches noueuses d'où s'envole une nuée de corbeaux, était emprunté à une eau-forte exécutée en 1867, l'Arbre aux Corbeaux. C'est un des derniers essais de Daubigny dans la gravure. C'est peutêtre aussi la plus magistrale de ses planches. Elle forme le contraste le plus curieux avec ses compositions anciennes. Tout le détail a disparu ici, sacrifié à l'effet lumineux. L'opposition brutale du trait noir et du papier blanc donne à cette page une beauté presque tragique.
Les qualités du tableau sont peut-être moindres. Il perd un peu en vigueur ce qu'il gagne en étendue. L'œuvre fut violemment contestée. Plus encore que dans les toiles de 1872, on y vit l'exagération des procédés impressionnistes et ce souci des aspects extraordinaires et des sensations rares parut un signe évident de décadence. « LA Neige de M. Daubigny, — déclarait Marc
de Montifaud dans l'Artiste, — est un morceau de plâtre, étalé avec un couteau à palette ». Dans un article de la Revue des Deux Mondes, E. Duvergier de Hauranne relevait sans ménagement tout ce qu'il trouvait de factice et de heurté dans le tableau : « M. Daubigny craint d'être monotone, et il fait tout au monde pour fuir l'uniformité. Pourtant, malgré ses efforts pour se renouveler et pour se rajeunir, combien son talent est plus vieux que celui de M. Corot I C'est une source tarie qui ne donne plus qu'une eau troublée. L'inspiration qui s'alanguit fait place à un pittoresque factice dû à la recherche des effets matériels et à l'abus des procédés techniques. Il y a certainement des effets imprévus, de grandes hardiesses de facture et une science approfondie du métier dans les deux toiles que M. Daubigny expose cette année ; elles saisissent au premier coup d'oeil, mais elles ne supportent pas l'examen parce qu'elles manquent de sincérité. Pour employer une expression familière, cette peinture se bat les flancs..... M. Daubigny est maintenant un artiste blasé qui joue avec la nature et n'y voit plus qu'un thème à variations pittoresques, comme ces musiciens exécutants qui, à force de jouer les morceaux des grands maîtres, cessent de les interpréter avec respect. Certes M. Daubigny connaît la nature et il la comprend à merveille, mais il s'amuse à la faire grimacer, sous prétexte de la rajeunir ».
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DAUBICNY — 107