XLVI. — LA NEIGE
Après ces réflexions générales, E. Duvergier de Hauranne donne de LA Neige une analyse plus précise et non moins sévère. « Là, pour employer un néologisme que les puristes sont obligés de concéder au vocabulaire de l'art, le chic s'étale avec une véritable impudeur. Sur une vaste plaine de neige, figurée à grands coups de plat de sabre, par plans anguleux et heurtés, des noyers décharnés dressent des touffes de bâtons biscornus qui semblent peintes avec un balai de branches de bouleau, et se découpent sur un ciel fouetté de petits nuages d'un rouge sanglant. Des volées de corbeaux noirs jetés au hasard comme des taches d'encre sur la plaine neigeuse tourbillonnent lourdement. L'aspect général de ce paysage est brutal, vulgaire, lâché, empreint d'un certain charlatanisme fantastique... Ce n'est pas l'œuvre d'un artiste sérieux ; c'est le tour de force d'un faiseur incomparable qui
se moque à la fois de la nature et du public. Quand un artiste de cette valeur donne dans de telles fantaisies, c'est un signe de lassitude et de décadence. »
Duvergier de Hauranne termine cette façon de réquisitoire en comparant les derniers tableaux de Daubigny à ses œuvres de jeunesse : « M. Daubigny en est maintenant à sa troisième manière; combien nous préférons à l'infernale habileté de main, dont il aime aujourd'hui à faire parade, le sentiment naïf et simple de ses premières œuvres! Le hasard nous ramenait dernièrement devant une de ses toiles de sa jeunesse, et nous avions vraiment peine à le reconnaître ; on eût dit alors un élève de M. Corot, plus puissant, plus réel, plus simple dans le choix des sujets, mêlant à une rare vigueur pittoresque je ne sais quelle timidité mélancolique et charmante. Plus tard, quand vint la maturité de ce beau talent... le sentiment que respiraient ses ouvrages était peut-être déjà moins vif et moins profond ; c'étaient pourtant des chefs-d'œuvre, parce qu'ils présentaient un parfait équilibre entre le sentiment et l'expression. Aujourd'hui cet équilibre est rompu, et il est à 'craindre que ce ne soit pour toujours. »
La Neige fut achetée 11.000 francs par M. Breysse. Elle est passée depuis dans la collection de M. Gilibert.
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DAUBICNY 109