VIII. — LES ILES VIERGES A BEZONS
Les Iles vierges a Bezons du salon de 1851 nous ramènent aux sites plus familiers de l'Ile-de- France. La grandeur mélancolique, la rudesse originale du Morvan n'avaient pu retenir Daubigny. «C'est loin d'être aussi intéressant que Valmondois, — écrivait-il à Geoffroy-Dechaume — qui, après tout, est le pays le plus varié de lignes que je connaisse aux environs de Paris».
Les Iles vierges, avec leur scintillement de verdure se mirant dans les eaux calmes de la Seine, fixèrent l'attention de la critique jusque là presque muette sur Daubigny. Quelques mots de Clément de Ris dans l'Artiste avaient simplement signalé dès 1847 son tempérament sincère. Il n'est pas sans intérêt de retrouver, dans ces jugements et ces réflexions, le premier accueil réservé au peintre sur le point d'atteindre une renommée plus étendue. L'accent réaliste frappa surtout. « Voulez-vous voir un véritable chef-d'œuvre de fraîcheur, de naiveté
pittoresque ; eh bien I jetez un coup d'ceil sur les Iles vierges a Bezons. Ces baguettes dorées ne sont pas un cadre ; c'est une ouverture sur le cours de la Seine ; ce n'est pas une toile que vous y voyez ; c'est le ciel même, la rivière aux eaux transparentes dans lesquelles tremblent et se jouent les ombres humides des peupliers, des saules et des plantes aquatiques ; c'est la nature vivante, animée, avec l'apparence d'un tableau. Je ne saurais faire un plus grand éloge de ce virginal et frais paysage. >> (Gabriel de Ferry). Mais à côté de ce réalisme, on constatait une certaine mollesse d'exécution, un empâtement d'ombres sans nuances, u La verdure tendre des grands arbres élégants et allongés — écrivait Louis de Geoffroy dans la Revue des deux Mondes — se marie doucement avec le gris perlé des eaux. La touche est moelleuse. Il faudrait seulement un peu plus de relief, des teintes moins plates. »
Dans LES Iles vierges, comme dans les autres toiles exposées en même temps, les Laveuses de LA RIVIÈRE d'Oullins ( Musée de Carcassonne), la Péniche, ce «fantôme de barque glissant sans bruit sur une rivière étrange » ( Sabathier-Ungher), le réalisme, qui, trop brutal, eût effarouché, s'alliait à une sorte de sentiment délicat qui l'atténuait. Le public se laissa séduire aisément par l'attrait de cette u réalité poétique » , si sensible déjà dans les œuvres de 1851.