IV. — NEUF HEURES DU SOIR (1839) (H. et D
Si riche que soit la série des Robert Macaire, elle ne donne pas une idée exacte de la pensée de Daumier. Il y déploie toutes les ressources de son dessin, mais le caractère en dehors, âpre, violent, brutal, de cette polémique, imputable à Philipon, ne répond pas pleinement à ses tendances secrètes. Sans doute, il a une aversion profonde contre les filous et il n'hésitera pas, par la suite, à les fouailler mais il le fera d'une façon moins appuyée, plus enveloppée. Dans la série des Philanthropes du jour (1844), il soulignera, par exemple, l'indélicatesse hypocrite. Moraliste plutôt que juge, il observe les travers et les faiblesses, il les signale, on ne saurait dire qu'il les condamne. D'ailleurs il est, avant tout, un artiste et, si le thème choisi lui fournit un beau mouvement, un contraste heureux, un effet imprévu, il rejette au second plan les préoccupations moralistes ou satiriques.
La suite de la Journée du Célibataire est une satire de la vie médiocre et vide que mène l'individu isolé. Le célibataire, grand diable, maigre, vieux, osseux, la figure usée, et qui n'est pas sans ressem-
blancs avec le Bertrand des Robert Macaire, se réveille, à sept heures, et donne ses premières pensées et ses uniques caresses à son chat et à son chien. Des distractions et des occupations insi- Dides remplissent péniblement sa journée.
Nous assistons ici à son coucher. La nuit dot une journée creuse à laquelle en succéderont, avec monotonie, d'autres aussi insipides. Sans doute, mais ce désœuvré lamentable est-il malheureux? Daumier, trop équitable ou trop sceptique, ne le prétend pas. Il appartient à un Hogarth de poursuivre en une suite d'images une démonstration imperturbable. Il y faut un parti pris de déformation qui répugne à la bonne foi de Daumier. Le vieux garçon s'endort avec félicité; son chien qu'il caresse, les rideaux de son alcôve et sa chandelle suffisent à son besoin de sociabilité et de confort. Libre à nous de le blâmer, il ne sollicite pas notre compassion.
Ces scènes sont évidemment écrites avec une complaisance inaccoutumée. On voit que l'artiste n'a été contraint ni par une nécessité extérieure ni par la fièvre de l'inspiration à une exécution rapide. Il a prétendu faire œuvre complète et a pris plaisir à user de toutes les ressources de l'art lithographique. L'effet est saisissant et savoureux. Mais Daumier est capable de l'obtenir avec moins d'insistance, à moin'r. de frais. Il subit ici la séduction dangereuse de la peinture de genre ; rapidement, il saura s'en dégager.