XIV. — LA MANŒUVRE A 30RD (1843) (H. et D
Les héros de prédilection de Daumier ce sont les petits bourgeois, il ne se lasse pas de les contempler. Sans doute, ainsi qu'on l'a fait remarquer, il trouve, chez ces êtres spontanés, une concordance rigoureuse, une adaptation étroite du sentiment avec son expression mimique, capable de séduire son regard d'artiste. Peut-être aussi, les suivait-il parce qu'il les voyait de plus près, vivait côte à côte avec eux, qu'il était lui-même de leur classe, bourgeois et point artiste, s'il faut supposer aux artistes la vie de désordre qu'il leur a lui-même prêtée.
La bourgeoisie, d'ailleurs, était, à ce moment, un fait social neuf, produit de la révolution, développé par la monarchie de juillet, le régime censitaire, l'essor de la vie économique. Il y avait à l'analyser un plaisir inédit que n'auraient pu donner les grands du monde ou le clergé, d'ailleurs défendus par les lois contre la satire. Daumier, comme Balzac, apportait, en cette recherche, un plaisir d'explorateur : il découvrait une humanité sur qui la littérature et l'art n'avaient pas eu le temps de se blaser. Enfin, comme Flaubert, minutieux historiographe de Bouvard et de Pécuchet, Daumier a subi certainement l'attraction ou le vertige de la sottise humaine. Il a pris plaisir à sonder la stupidité. Il la signale, il ne la condamne pas : elle est navrante,
pitoyable, mais elle n'est pas d'ordinaire antipathique. Les êtres atrophiés, qui pullulent autour de nous, ont de petites passions, de petits intérêts, ils commettent aussi de petites vilenies — leurs péchés sont mesquins comme leurs vertus et, à tout prendre, ils sont heureux. C'est ce bonheur que Daumier note le plus souvent, et il le fait sans animosité, parfois avec une visible complaisance.
Il ne suit pas ses bourgeois à leurs affaires. Il ne raconte pas, comme Henri Monnier, la vie de bureau, il n'insiste pas, comme Cavarni , sur les soucis d'argent, les échéances proc'naines, les visites d'huissiers. Nous ne savons pas exactement quelles sont leurs occupations ; ont-ils un bureau ou un magasin ? peu importe à Daumier. C'est chez eux ou dans leurs plaisirs, dans la partie de leur existence qui leur appartient, qu'il les poursuit. Aussi a-t-il, parmi ces héros préférés, une prédilection particulière pour ceux qui, sur le tard de la vie, retirés des affaires, retraités ou rentiers, s'épanouissent dans leurs instincts.
Avant de faire de la bicyclette, de ramer à Bougival ou de plonger à la Grenouillère, les Parisiens ont fait en canot de grandes expéditions sur la Seine et Daumier, en narrant leurs prouesses, a trouvé l'occasion d'esquisser des paysages, de croquer des vieilles masures : il a fait naître des tempêtes, terribles aux frêles esquifs et aux marins improvisés, il a déchaîné des orages. Dans ces scènes de plein air, son métier se fait particulièrement léger et subtil.