XV. — PASTORALE (1845) (H. et D
Un couple galant s'arrête, surpris par l'apparition subite d'un épouvantail. L'image est saisissante et Daumier a là un de ces bonheurs de composition qui gravent profondément une page dans le souvenir. Les deux amoureux ont- ils cru apercevoir un paysan jaloux de ses moissons, un garde-champêtre, ont-ils pensé un instant à un parent importun, à un mari trompé? Daumier nous laisse libres d'imaginer la pensée qui les a effrayés.
Daumier a raconté les angoisses des maris jaloux et les scrupules des benêts bernés. Il a montré la figure piteuse des novices en bonne fortune qui se trouvent brusquement en face de leur père, et le désappointement des séducteurs qui voient dans l'entrebâillement d'une porte qui s'ouvre une figure barbue et terrifiante au lieu du minois attendu. Il y avait là une source de comique inépuisée, inépuisable. Il serait étonnant et inexplicable qu'il l'ait négligée, mais il l'a abordée sans y insister et, si j'ose m'exprimer ainsi, avec simplicité. Sa psychologie de l'adultère ou de l'amour est courte et saine. Il n'y cherche ni raffinement ni subtilités.
Que Cavarni nous initie aux ruses féminines.
qu'il analyse la femme jeune et jolie comme un être rare, séduisant et pervers, Daumier ne cherche pas à rivaliser avec lui.
La femme élégante et jolie apparaît rarement dans son œuvre. De loin en loin, comme ici, une silhouette nous avertit que si Daumier l'eût voulu, il n'eût pas échoué à la peindre.
Mais il est un quasi puritain, il a de l'éloignement pour la vie irrégulière ou plutôt il l'ignore. Il n'est, peut être pas, dans tout son œuvre, qui est immense, une page où le rire soit sollicité par une équivoque. Il n'use même pas du droit accordé aux humoristes d'être gaulois.
Nous venons d'invoquer le nom de Cavarni. Une comparaison entre les deux artistes a longtemps paru une nécessité. Baudelaire s'est contenté d'esquisser un parallèle : « Beaucoup de gens, dit-il, préfèrent Cavarni à Daumier, et cela n'a rien d'étonnant. Coinme Cavarni est moins artiste, il est plus facile à comprendre pour eux. Daumier est un génie franc et direct. Otez-lui la légende, le dessin reste une belle et claire chose. Il n 'en est pas ainsi de Cavarni ; celui-là est double : il y a le dessin plus la légende. » Philippe de Chennevières me paraît fort judicieux, qui se récuse : « Je ne vois, assure-t-il, absolument rien de commun dans leurs instincts de nature, ni par le procédé, ni par l'esprit... C'est comme si vous perdiez votre temps à un parallèle académique entre Poussin et Watteau. »