XVI. — LA POMME REINETTE (1846) {H. et D
Ces deux braves gens qui se pâment sur la formation d'un hybride sont-ils vraiment comiques? Sans doute, il y a contraste entre la gravité sacerdotale de leur attention et l'objet mesquin qui les occupe. Mais ils sont si profondément heureux, dans ce jardin où l'air circule et qu'inonde la lumière [
L'image est enlevée de verve; nous y admirons le crayon de l'artiste, souple, rapide, coloré, riche d'indications et de suggestions.
Tous les bourgeois de Daumier se ressemblent entre eux et ils ressemblent aussi un peu à Daumier lui-même. Sous des sourcils en accent circonflexe, ils abritent des yeux profondément enchâssés qui devraient être perspicaces et qui, par un miracle décevant, sont stupides ; leur nez est droit et épais; une large bouche est soulignée par les plis de l'arcade zygomatique dont Daumier accentue à plaisir l'importance. Enfin le maxillaire fortement tracé achève de donner à la charpente du visage un aspect mal équarri. Il y a, sans doute, de la charge dans cette outrance et, plus d'une fois, il est arrivé à Daumier, même à ses meilleurs moments, de lâcher son dessin, de déformer la silhouette, au point
de lui enlever toute vraisemblance et de tomber dans la caricature pure. Mais, quand il est inspiré, il traduit par cette accentuation une conception de la physionomie humaine, très personnelle dont la réalité nous apparaîtrait davantage si nos contemporains continuaient à se raser les lèvres et le menton ou à porter un collier austère comme sous Louis-Philippe.
Comme l'a fait remarquer Duranty : « Non seulement la charpente générale d'une tète, ses masses osseuses et musculaires, mais la particularité et la variété des traits du visage, les rapports d'inflexion, de distance, qui font que telle bouche appelle telle forme de l'œil, du nez, du front, — choses que n'aperçoivent pas aisément les artistes hors de la grâce, de la noblesse et de la pureté des lignes — le caricaturiste en a eu l'infaillibilité scientifique ou instinctive; de là cette certitude d'expression, de mouvement, cette vérité inépuisable dans l'aspect de ses figures. »
Les bonshommes de Daumier sont toujours costumés avec sûreté : « La vive sensation de l'ample et du vrai qu'on éprouve en regardant des dessins de Daumier rapidement jetés, écrit encore Duranty, elle vient de cette redingote qui suit si bien le geste d'un bras ou l'inclinaison d'un dos, de ce cou qui s'enfonce si naturellement dans le col et la cravate, des cassures floches et assoupies du pantalon, de tout l'adapté à l'être d'un costume longtemps porté et entré dans les habitudes du corps. »