‹ DaumierChapitre 19 sur 52 · XVII. — LES CENS DE JUSTICE (1846) (H. et D · texte numérisé non relu

XVII. — LES CENS DE JUSTICE (1846) (H. et D

Quittons, un instant, les honnêtes gens pour les coquins. Ces derniers ont joué dans la littérature, sinon dans l'art de ce temps, un rôle considérable. Victor Hugo, avec Jean, Valjan, Claude Gueux, les derniers jours d'un condamné, a mis les forçats à la mode; Balzac a célébré Vautrin ; Eugène Sue, le Maître d'École; Henri Monnier, Jean Hiroux.

Daumier ne cultive pas le paradoxe romantique. Il ne va pas chercher la vertu parmi les galériens. Il dessine des « forçats d'une figure épouvantable, stupides comme des crétins, féroces comme des bouledogues, usés comme des loques ». Mais il se garde bien de s'indigner. Il regarde le coquin comme un produit naturel. Il aurait, s'il eiit pu les connaître, adhéré aux doctrines de Lombroso.

Son attention, d'ailleurs, est surtout attirée par les représentants mêmes de la justice. Saute-ruisseau d'huissier, il les a connus jeune, et, depuis le jour où il a été condamné pour son Gargantua à six mois de prison, il n'a cessé de les observer avec passion et sans tendresse.

Ses instincts d'artiste ont trouvé dans les figures et les scènes du prétoire un merveilleux aliment; nous y reviendrons en examinant une autre image (notice 44). Mais, par ailleurs, et c'est le point que nous voulons noter ici, son bon sens s'est perpé-

tuellement étonné et scandalisé de toutes les vilenies qui s'abritent sous l'égide de la Justice.

Huissiers accomplissant avec liesse leur triste mission, recors traquant le gibier humain l'indignent et aussi les avocats et les juges. Les avocats quémandent les causes, exploitent cyniquement leurs clients, plaident l'innocence de voleurs dont ils connaissent l'indignité, se consolent d'avoir perdu une juste cause par la satisfaction d'avoir fait une belle plaidoirie ; ils attaquent ou défendent tour à tour, avec une indifférence semblable, la veuve et l'orphelin, se concertent avec leurs adversaires, insultent et se dérobent. Le procureur général se désespère de ne pas avoir obtenu une condamnation capitale qui lui aurait valu de l'avancement. Les juges somnolent et condamnent au hasard. Tous ces personnages, quand ils ne sont pas malhonnêtes, sont, pour le moins, grotesques : médiocres, infatués d'eux-mêmes, solennels et vides. L'opinion de Daumier rejoint celle de Rabelais.

« Voici — écrit M. Camille Pelletan — l'avocat dans la cellule de son client : un petit avocat gris, court, rond, à la mine fleurie, à l'ceil avide ; sous le menton d'un grand coquin de voleur, stupide, bestial et farouche. Il faut voir de quel air vraiment paternel ce petit bourgeois réjoui, avec le sourire de l'expérience, semble répondre à l'aveu du sinistre malfaiteur : N'est-ce que cela ? On vous tirera d'affaire, mon enfant I »

L'estampe est de toute beauté: contrastes puissants de lumière, heureuses trouvailles du crayon.

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