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XVIII. — NOUS NE PARTIRONS DONC PAS...I

(1847) {H. et D., 926)

Cette pluie battante, dont Daumier sait nous donner la sensation si vive, embrume le paysage, inonde la plaine, coule en filets du parapluie, mais elle ne saurait troubler le pêcheur hypnotisé par son bouchon. Maniaque inoffensif, s'il ne contraignait pas sa' femme à demeurer près de lui, sans songer même à l'abriter. Et ici nous touchons au grave chapitre des rapports conjugaux.

Daumier ne tarit pas sur cette question ; il se montre psychologue ingénieux, véridique et impartial. Il est des maris qui sont les bourreaux de leurs femmes, d'autant plus féroces qu'ils ne soupçonnent pas leurs torts. Il est, d'autre part, des femmes acariâtres et autoritaires, qui briment leurs faibles époux ; je parle des ménagères ordinaires et réserve les bas bleus et les politiciennes dont nous verrons bientôt instruire le procès.

Mais il est des époux excellents et Daumier s'attendrit volontiers sur le bonheur des vieux ménages unis. Ce sont de bons vieux, ravis de célébrer leurs trente-et-un ans de mariage. Des Philémon et Baucis, laids à ravir, mais tout à fait touchants, qui trouvent le parfait bonheur sous les ombrages rares de la plaine Saint-Denis, ou se livrent ensemble au plaisir de la natation. Idylles bourgeoises que l'artiste raconte avec une bonhommie et une délicatesse oii se dément sa réputation légendaire et imméritée de férocité.

Par une philosophie semblable et avec une égale bienveillance, Daumier étudie la paternité. Il n'ignore pas qu'il est des pères déplorables, des ivrognes sans dignité devant leurs enfants ou qui, péché plus grave, les excitent à boire avec eux. Daumier découvre ces tares sans y insister, mais il ne se lasse pas de nous montrer la vanité paternelle, ridicule et sympathique, et surtout la complaisance infinie des bons papas. Ceux-ci sont les souffredouleurs de leurs bébés, ils jouent au cheval, dansent à la corde, traînent la voiture oii se prélassent leurs mioches. La nuit, ils se relèvent pour sécher au feu les langes du marmot qui piaille.

Voici, un dimanche sans doute, à la campagne, un brave homme, quelque veuf, qui pour faire rire sa fillette s'est emparé de son chapeau et s'en affuble. Si grotesque qu'il soit, si immensément ridicule et involontairement lugubre, on sent que Daumier est de cœur avec le papa facétieux. Voilà, enfin, un père qui voudrait lire son journal, mais les enfants lui arrachent la feuille, lui mettent les mains devant les yeux, s'accrochent à ses vêtements, courent entre ses jambes, et Daumier, qui n'a pas eu d'enfants, le plaint un peu, en l'enviant certainement beaucoup.

En toutes ces pages enlevées de verve, le crayon de Daumier se joue à quelque détail, à la poursuite d'une forme ou d'un effet, et tandis qu'il moralise, bourru bienfaisant, c'est un raccourci, une opposition de tons, un jeu de lumière qui occupent surtout sa pensée.

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