‹ DaumierChapitre 21 sur 52 · XIX. - LE GAMIN DE PARIS AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

XIX. - LE GAMIN DE PARIS AUX TUILERIES

(H. et D., 460i

La révolution de 1848 inspire à Daumier, une allégresse presque enfantine. Le voilà donc, après treize ans de silence politique, rendu à la liberté I Sa joie se traduit par des pages magnifiques, concises, épiques, telle celle où il montre la Liberté apparaissant, spectre auguste, aux ministres de Louis-Philippe épouvantés. Dans la lithographie que nous reproduisons, l'exaltation du triomphe, l'irrévérence du gavroche, le mouvement de la foule s'expriment avec une verve qu'aucune hésitation n'a figée. A comparer cet instantané aux pages politiques anciennes, la pensée paraîtra inoins profonde, mais le dessin a gagné en brièveté et en souplesse, en puissance lumineuse : en un mot, il est plus vivant.

Flaubert a raconté la même scène avec un accent et un esprit tout différents dans cette page de l 'Éducation sentimentale : « Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. 11 se précipita dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut elle se répandit et le chant tomba.

» On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre; ou bien un vase, une statuette roulait d'une console par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges gouttes ; Hussonnet fit cette remarque :

— Les héros ne sentent pas bon I

— Afi I vous êtes agaçant, reprit Frédéric.

» Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire, à barbe noire, la chemise entr'ouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'escalier pour s'asseoir à sa place.

« Quel mythe 1 dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain. »

» Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se balançant.

(( S âpre lotte f comme il chaloupe ! le vaisseau de l'Etat est balloté sur une mer orageuse 1 Cancanet-ill Cancane-t-il I »

» On l'avait approché d'une fenêtre et, au milieu des sifflets, on le lança.

<( Pauvre vieux 1 » dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille et brûlé.

» Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru, n

Page 1