‹ DaumierChapitre 23 sur 52 · XXI. — LE NOUVEAU S A I N T -S É B AS T l E N · texte numérisé non relu

XXI. — LE NOUVEAU S A I N T -S É B AS T l E N

f H. et D.. 2791)

Le premier temps d'enthousiasme passé, Daumier refuse de s'acharner contre Louis-Philippe tombé. Bientôt arrivent les journées de juin; Daumier n'y fait aucune allusion. En 1848, comme en 1871, il respecte les ouvriers révolutionnaires vaincus. Dès ce moment, il sent la République en danger : les bourgeois s'effarent, voient des menaces partout; Daumier plaisante les alarmistes et essaye de rassurer les alarmés. II s'attaque au journal favori de la bourgeoisie timorée, au Constitutionnel.

Le Constitutionnel avait de tous temps servi de cible à la caricature. Cette lutte épique eut deux phases. Dans la première, le Constitutionnel «grand et lourd, gros et gras, jocond, censeur et pudibond, rococo et décoré, qui parle pour ne rien dire, journal des épiciers, des Tamerlans et des philippotards » — la tirade est de Philipon — était taxé d'opinions et de style prud'hommesques : il inspectait l'horizon politique, veillait sur le char de l'État et annonçait périodiquement l'apparition du fameux serpent de mer. Daumier le représentait alors sous les traits d'un vieillard ventru et podagre, ayant une vague ressemblance avec Etienne; coiffé d'un bonnet de coton, il abritait ses yeux presque éteints sous une énorme visière.

Le journal fut acheté par le docteur Vèron. Ce

58 — ^r^ L'ART DE NOTRE TEMPS

singulier personnage, «sorte de Turcaret mélangé de Vitellius », avait fait fortune en lançant la pâte de Regnault; devenu journaliste, il soutint la fortune de Thiers. Il devait être, sous le second Empire, député et directeur de l'Opéra.

« M. Véron — dit Champfleury — n'eut sans doute pas l'illusion de se croire un Antinous. Il eut été vite désabusé par la caricature, qui cette fois, eut peu de peine à exagérer le réel. » En 1846, Théodore de Banville, dans une Ode funambulesque retentissante, avait chanté le bain de Véron :

Véron tout plein d'insolence

Se balance, Aussi ventru qu'un tonneau...

Le Charivari s'acharna après Véron. Daumier, qu'irritaient les manoeuvres du personnage, prit une part active à la lutte. De la vieille incarnation du Constitutionnel , il garda le bonnet de coton, mais il supprima la visière. Les joues énormes du docteur, son nez minuscule, ses yeux invisibles, son faux-col immense, son ventre proéminent forment la physionomie du Constitutionel, seconde manière, qui troqua son immuable habit à la française, contre les accoutrements les plus variés. On le vit en Amour, en Hercule, en Faune, en Droguiste, en Sphinx, en Clytemnestre I Fougueux Achille, il portait, en guise de bouclier, le couvercle d'une boîte de la Pâte de Regnault.

Véron eut le tort de se fâcher ; il venait de faire condamner le Charivari à 200 francs d'amende et 500 francs de dommages et intérêts quand Daumier lui a consacré le rapide dessin que nous publions.

Page 1