XXI. — UN PARRICIDE (1850) (H. et D
Daumier voit avec indignation se développer les manœuvres contre la République. Il mène, pour la liberté un combat ardent, tantôt âpre et épique, tantôt railleur. Ses convictions le rendent perspicace et il dénonce tour à tour, tous ceux qui travaillent aux réactions: les légitimistes, avec Berryer ; Montalembert et le parti clérical ; les intrigues orléanistes. Il flétrit la campagne bonapartiste, s'en prenant beaucoup moins au prince président, qu'il ne met en scène qu'une ou deux fois, qu'aux gens sans aveu qui font la propagande impérialiste, membres de la société du dix décembre : Casmajou et l'immortel Ratapoil (notice xxviii).
Il s'acharne aussi contre Thiers. Depuis longtemps il le détestait, pour sa vanité et son esprit d'intrigue et il l'avait attaqué dans la Caricature. A présent il raille sa suffisance, ses allures d'autorité, ses efforts contre la République. Lorsque Thiers, oublieux qu'il dût à sa plume sa première notoriété, prépare des lois restrictives contre la Presse, Daumier s'indigne et il crie au Parricide.
La page est grave et grande, heureuse d'invention, de composition, étonnante, éblouissante de lumière. Elle est d'une simplicité parfaite, d'une
intelligence immédiate. Dans ce morceau, en maint autre paru à la même époque, Daumier plane très haut par l'envergure de sa pensée.
Un homme de génie, le plus généreux esprit et le plus enthousiaste de ce temps, l'a compris. Michelet, en remerciant Daumier d'une satire dirigée contre l'esprit clérical dans l'enseignement de l'histoire, lui écrivait : « Je me rappelle une autre esquisse où vous rendiez sensible, même aux plus simples, le droit de la République . Elle rentre chez elle ; elle trouve les voleurs à table qui tombent à la renverse. Elle a la force et l'assurance de la maîtresse de maison. La voilà définie et son droit clair pour tous. Elle seule est chez elle en France.» Michelet ajoutait : a Je vois avec plaisir venir un temps oîj le gouvernement étant le peuple même, et devenant ainsi éducateur, fera certainement appel à votre génie. Plusieurs sont agréables, mais vous seul, vous avez des reins. C'est par vous que le peuple pourra parler au peuple. »
A la veille du 2 décembre, Michelet enthousiaste et confiant, ainsi que Daumier lui-même, écrivait encore, le 28 novembre 1851, à celui qu'il avait élu comme son compagnon d'armes : « Je suis convaincu qu'en 1852, vos admirables gravures du Charivari seront toutes mises sur le théâtre : — On jouera Ratapoil. Montalembert l'èteignoir, l'entrée des Capucins à Paris. »
En 1852. Ratapoil était dictateur.