XXIV. — UN OURS CONTRARIÉ (1854) (H. et D
Le coup d'état frappe Daumier brutalement. Trompé dans sa foi, obligé de renoncer, de nouveau, à la satire politique, il retombe, avec un découragement visible, dans la caricature des mœurs. Il continue à produire avec abondance, mais il ne s'intéresse plus à ce qu'il fait. Ses préoccupations, nous le verrons bientôt, sont ailleurs. Il dessine pour vivre et bâcle souvent sa besogne.
En même temps le Charivari adopte un papier moins beau ; l'art de l'imprimeur lithographe tombe en décadence : les dessins de Daumier sont tirés sans soin sur un papier misérable I
Dans cet abandon, les événements extérieurs rendent, parfois, à Daumier une partie de sa verve. Il combat les tyrans étrangers à défaut des maîtres de la France. Il prend à partie le roi Bomba et les Ratapoils de Naples. La guerre de Crimée, la campagne d'Italie lui permettent de persifler le despotisme autrichien et slave. Il dénonce la servilité russe, le cléricalisme orthodoxe. Il nous montre, à satiété, le tzar, colosse grotesque, à la face féroce et bestiale.
En cette page d'une allégorie facile, l'Europe musèle l'ours oriental. Ici, malgré la hâte et la négligence visibles, Daumier se retrouve et, dans la béte enchaînée, nous reconnaissons la main de l'animalier, ami de Delacroix et de Barye.
Théodore de Banville raconte avec un humour exquis que, chez Daumier, on rencontrait tout, sauf <( des crayons lithographiques ; car l'artiste n'en avait pas et ne voulait pas en avoir; c'était chez lui une idée bien arrêtée. Il savait que l'Inspiration, ne suivant que son caprice, entre volontiers partout, excepté dans les endroits où elle est attendue réglementairement, et pensait avec raison que si l'on a réuni avec soin tout ce qui est nécessaire pour travailler, et la gamme entière et bien vibrante des outils, c'est alors précisément qu'on cesse de travailler.
a C'est pourquoi il n'avait rien f II dessinait toujours avec les débris des mêmes anciens crayons, se décidant enfin à les refondre quand il ne pouvait plus faire autrement, mais le plus souvent utilisant, ressuscitant malgré eux les bouts de crayons qui ne pouvaient même plus être taillés, et où il fallait alors inventer, trouver un angle qui se prêtât au fiévreux caprice de la main agile, mille fois plus varié et intelligent que la pointe stupide et parfaite obtenue au moyen du canif, et qui dans le feu de la composition se brise et s'écrase. Je dirais volontiers que c'est à sa coutume d'utiliser ces rognures, ces rogatons, ces bouts de crayons, qui demandaient grâce et ne l'obtenaient pas, que Daumier a dû quelque chose de la largeur et de la hardiesse de son dessin, où le trait gras et vivant est de la même étoffe que les ombres et les hachures, si je ne savais qu'on n'explique pas de tels résultats par de si petites causes. »