XXV. — RAPPELÉS AVEC ENTHOUSIASME
(H. et D., 1177)
Quand l'artiste ne peut s'en prendre aux Autrichiens ou aux Russes, il se traîne péniblement sur des thèmes suggérés par l'actualité. Il y a, alors, des heures lament-ahles.
Avec M. Henry Marcel, « on plaint Daumier réduit à commenter l'invention de l'hippophagie, l'imposition de la muselière aux chiens, les maladies de la vigne ; à lutter de plaisanteries faciles avec Cham, sur la potichomanie ou la fureur des tables tournantes, à visiter à sa suite le camp des turcos à Saint-Maur ou à emprunter à Henry Monnier son Joseph Prudhomme pour lui faire débiter, devant la mer tour à tour grondante et apaisée, des fadaises emphatiques ou d'ineptes axiomes. »
Pourtant il n'y a là que décadence passagère ; par instants l'artiste se réveille : dans un dessin bâclé quelques traits portent l'empreinte du génie. Des pages entières sont bien venues et neuves.
Telle est l'image que nous présentons ici. Empruntée à la série des Comédiens de Société, elle nous introduit dans un milieu élégant que Daumier avait, jadis, peu étudié : il s'était attaché à la petite bourgeoisie et, d'ailleurs, sous le roi citoyen les mœurs étaient simples à la ville et au château. Ce sont les fêtes des Tuileries et de Compiègne qui ont inspiré à la bourgeoisie le besoin du luxe, de l'élégance, une distinction conventionnelle et des
dehors raffinés. Daumier porte témoignage sur cette évolution. Mais la lithographie que nous produisons est moins intéressante comme document historique que précieuse par sa valeur d'art.
Oubliez qu'elle est de Daumier, c'est-à-dire d'un bouffon à gages, d'un homme condamné à faire rire et examinez-là comme si l'auteur vous en était inconnu. Vous ne songerez plus alors à la vanité de ces acteurs improvisés, à l'enthousiasme affecté de leurs invités ; vous ne vous ingénierez pas à découvrir des intentions satiriques mais vous serez frappé du bonheur avec lequel la scène est composée, de la brièveté acrobatique de ce crayon qui, en courant sur la pierre, a désigné chaque masse avec tant de justesse et suggéré librement tant de choses. Surtout, vous admirerez l'habileté avec laquelle a été rendue cette sensation imprévue que provoque, dans un appartement, l'éclairage partant du sol, l'irradiation des premiers plans, les ombres retroussées, toutes nos conventions lumineuses ordinaires, bouleversées. Ce sont ces recherches qui ont dominé la pensés de Daumier et c'est parce qu'il s'y est passionné que cette page est de premier ordre parmi d'autres qui, publiées dans le même temps, soutiennent mal l'examen.
Le problème de l'éclairage artificiel du théâtre. Daumier l'a abordé à plusieurs reprises et souvent avec bonheur. Par de telles recherches, il apparaît le précurseur de nos plus hardis dessinateurs contemporains, de Toulouse-Lautrec, de M. Degas. Il les annonce aussi, dans la page présente, par la liberté du crayon.
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UJ