‹ DaumierChapitre 28 sur 52 · DE M. DE BISMARCK · texte numérisé non relu

DE M. DE BISMARCK

(H. et D., 3414)

Aux approches de 1870, Daumier se réveille : il sent qu'il va pouvoir, de nouveau, faire œuvre militante. Il dénonce les manœuvres contre la paix de l'Europe; lui qui a plaisanté les pacifistes, il s'en prend à Dreyss, l'inventeur du fusil à aiguille. La guerre franco-allemande éclate et, lorsque les espoirs enthousiastes de la première minute sont brutalement démentis par la défaite, il flétrit un ennemi acharné à une œuvre sanglante.

Le dessin ici reproduit, enrichit d'un épisode âpre et sinistre l'éternelle Comédie de la Mort. Théodore de Banville, qui admirait chez Daumier le citoyen autant que l'artiste, en a donné le commentaire dans une de ses idylles prussiennes : La Bonne Nourrice :

La mort, épouvantable fée...

Arrangeait le front du héros Sur un oreiller de dentelle...

O pauvre bien-aimé, dit-elle,...

Pour me préparer mon butin Qu'une pourpre vivante arrose II a veillé jusqu'au matin :

Il est bien temps qu'il se repose I

Ainsi parle à mi-voix, sans bruit.

Avec sa bouche sans gencive Dont les dents brillent dans la nuit, La bonne nourrice attentive.

Cependant le chef des uhlans.

Rêvant du carnage écarlate.

Voit encor les blessés hurlants.

Et sa prunelle se dilate.

Enfin calme, heureux, sans remord,

11 ferme sa paupière sombre.

Il sommeille déjà ; la mort.

Se penchant vers le faiseur d'ombre

Qui de tous temps la festoya, Le caresse à chaque minute. Et, jouant sur un tibia.

L'endort avec un air de flûte.

M. Camille Pelletan évoquait, en 1878, de mémoire, le dessin de Daumier : u D'immenses horizons dévastés, écrasés sous des ciels sinistres, et jonchés d'ossements ; des cauchemars macabres, modernes « triomphes de la mort », des visions pleines d'effroi, où ricanait, sous son casque pointu, la tête carrée du chancelier prussien. Il serait curieux, ajoutait M. Pelletan, de comparer les œuvres que les malheurs de la guerre, sujet tragique traité par les plus grands caricaturistes, ont inspirées aux talents les plus divers, depuis Callot tournant en pages étincelantes d'esprit les plus noires abominations des soudards — vols, pendaisons et incendies — jusqu'à Goya fixant sur le papier, dans leur obscure épouvante, ses mauvais rêves remplis de mutilations hideuses et de férocités inconnues. Il me semble que, par la grandeur dramatique de l'idée, par le jet puissant du dessin, les compositions similaires de Daumier se soutiennent à côté de celles de ces deux maîtres. »

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