XXIX. - LES ÉMIGRANT
( Bas -relief }
Celui qui serait mis en présence de ce bas-relief saisissant sans en soupçonner l'auteur serait évidemment frappé de la science du corps humain qui y est inscrite et de la passion tumultueuse avec laquelle ces corps ont été pétris. S'il cherchait à deviner le sculpteur, il hésiterait parmi les plus grands ; il ne balancerait pas à le comparer aux ébauches florentines ; il pouvait se croire devant l'œuvre d'un de nos contemporains et penser à Constantin Meunier à cause de l'entente des masses, à M. Rodin à cause de la synthèse des formes et de la vérité palpitante avec laquelle les muscles affaissés et les ventres flétris sont exprimés.
Daumier, nous l'avons déjà dit, était lié avec Préault. Selon M. Arsène Alexandre : « L'amitié de Préault pour Daumier était extrême, de même que son admiration. Quand le groupe de Préault, les Parias, fut ridiculement refusé au Salon, ce fut Daumier qui le lithographia. A son lit de mort, l'original statuaire voulut avoir son ami près de lui et, trait curieux, se con fesser à lui. »
Daumier était capable de comprendre tout ce qu'il y avait de fécond et de vivant dans les aspirations confuses de son ami, mais, de plus, quand il a modelé, à une époque que nous ignorons, les Emicrants, il a dû subir la suggestion directe de
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LA TUERIE, ce bas-relief fiévreux et épique que conserve le Musée de Chartres.
L'œuvre de Daumier donne une unité d'impression remarquable : <( Des hommes chargés de fardeaux, des femmes portant des enfants, d'autres enfants traînés par la main, des têtes baissées, des visages en pleurs, une sombre armée de misérables, qui s'en va vers l'horizon lointain. C'est une ceuvre poignante, d'une rare force de sculpture, d'un mouvement et d'un rythme superbes, d'une science des plans visible par les formes ébauchées. Elle achève de mettre très haut le sculpteur qui l'a exécutée, l'homme qui l'a conçue. » (Gustave Geffroy).
Quelle pensée, Daumier a-t-il voulu traduire? A-t-il simplement paraphrasé les lamentations célèbres des Paroles d'un croyant sur le pauvre exilé? A-t-il représenté, d'une façon générale, le malheur qui frappe ceux que pousse sur les chemins inconnus une force indéterminée ? Peut-être, sa compassion s'est-elle émue pour un objet plus précis. Je ne serais pas surpris qu'il ait songé aux exodes des révolutionnaires polonais qui suscitèrent, en 1832 et en 1863, une sympathie si vive en France.
Il a, en tout cas, été hanté par ce thème et l'a repris en plusieurs dessins et en plusieurs tableaux. Dans l'un d'eux, la foule confuse, cavaliers et piétons, descend, sous la lumière du soir, un défilé ; un autre présente, vue par derrière, une foule que fouette le vent sous un ciel sinistre; un troisième montre seulement la silhouette de quelques cavaliers qui se profilent sur le mirage d'un horizon crépusculaire.
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