XXX. — LA RÉPUBLIQUE
(Esquisse peinte)
(KL., Il
En 1844, un critique anonyme de l'Artiste reprochait à Biard de peindre laborieusement à l'huile des sujets de genre et il ajoutait : « M. Gavarni et M. Daumier ont bien mieux compris la mesure de leur talent. Ils se contentent de croquis pour dépenser avec insouciance, l'un sa grâce, l'autre son esprit ; ils ne se sont jamais mal avisés de gâter en peinture leurs heureuses fantaisies. »
Le critique de l'Artiste était mal informé et peu clairvoyant. Daumier, depuis longtemps, maniait le pinceau et, s'il n'avait rien encore exposé, il songeait à le faire quelque jour, puisqu'en 1847 il formait avec Ary Scheffer, Decamps, Dupré, Delacroix, Barye, Rousseau, Jeanron et Ch. Jacque une association pour constituer un Salon libre, association que la Révolution de 1848 rendit sans objet.
En 1848, précisément, l'occasion fut donnée à Daumier de se produire comme peintre. Le sculpteur Garraud, éphémère directeur des Beaux-Arts, ouvrit un concours «pour la composition de la figure de la République ». « Cette composition, disait le programme, ne devra comporter qu'une figure. Le choix de l'attitude, des accessoires et des attributs est laissé au goût de chaque concurrent. »
Courbet et Bonvin qui avaient renoncé à concourir engagèrent Daumier à se mettre sur les rangs. Celui-ci n'eut pas à improviser une figure. En 1844,
au mur d'un salon où il rassemblait des Philanthropes DU Jour, il avait figuré dans un cadre une Charité. La Charité devint une République.
Plus de 500 artistes entrèrent en lice avec Daumier et parmi eux, Diaz, Boulanger, Célestin Nanteuil, de Lemud, les Scheffer, Hippolyte Flandrin , Amaury Duval , Hamon , Gérome, Ziegler, Leleux, etc.. Pourtant l'impression produite par l'exposition des projets était « douloureuse ».
i< Il me semble qu'il n'y a là, à quelques exceptions près, disait 1 ' Artiste, que l'expression de l'ignorance la plus basse et la plus effrontée, d'une médiocrité creuse et ambitieuse, des aberrations momentanées de quelques hommes de talent. »
Le projet de Daumier fut remarqué et il fut retenu, le onzième, parmi les vingt esquisses dont les auteurs devaient prendre part au concours définitif, mais Daumier au grand regret de Th. Gautier, ne participa pas à cette seconde épreuve.
La République de Daumier figure aujourd'hui dans la Collection Moreau-Nélaton au Musée des Arts décoratifs. Daumier a apporté, dans la conception, une puissance généreuse : elle nourrit « à pleines mamelles des enfants robustes », mais elle domine son rôle maternel et sa tête altière se redresse dans un rêve d'idéal. Elle « mérite maintenant encore de devenir l'emblème d'une démocratie. » f Roger Marx).
L'esquisse est conduite d'un métier mêle et synthétique : Dans les contours largement semés la forme est indiquée par masses franches. La couleur a une gravité triste qui répond à une des tendances essentielles de l'esprit de Daumier.