‹ DaumierChapitre 37 sur 52 · XXXV. — LE REPOS DU SALTIMBANQUE (Peinture · texte numérisé non relu

XXXV. — LE REPOS DU SALTIMBANQUE (Peinture

Une particulière tendresse attache Daumier à ce monde d'amuseurs du peuple : lutteurs, saltimbanques, musiciens des rues. Sous leurs vêtements lamentables, sous leurs oripeaux d'autant plus tristes qu'ils jouent à la richesse, le corps humain se dessine plus librement et le corps ruiné ou athlétique arrête l'œil par ses déformations et sa structure propre. Les joies que ces malheureux, dispensent sont elles-mêmes misérables et, en même temps, elles touchent parfois au fond des âmes simples : romances nasillardes, qui font rêver d'idéal, luttes truquées, saynettes plates, dont les spectateurs ont l'illusion d'un déploiement de force et d'esprit. Daumier a une profonde pitié pour les banquistes et les pitres, dont la destinée a une secrète analogie avec la sienne.

Baudelaire qui a eu pour Daumier une si compréhensive sympathie, a visité les foires avec des sentiments analogues. Comme Daumier, il a vu (( la misère absolue, la misère affublée, pour comble d'horreur, de haillons comiques oii la nécessité bien plus que l'art, avait introduit le contraste ». Il a assisté à la parade que Daumier a peinte : « Les queues-rouges et les jocrisses convulsaient les traits de leurs visages basanés, racornis par le vent, la pluie et le soleil : ils lançaient, avec

l'aplomb des comédiens sûrs de leurs effets, des bons mots et des plaisanteries d'un comique solide et lourd comme celui de Molière. >:

Daumier a peint, ainsi que Baudelaire, la détresse des vieux saltimbanques ; LE Repos des Saltimbanques est une page plus triste encore, la plus morne, la plus profonde, de cette série. L'accablement de ce pitre fourbu est d'une indicible amertume. La grandeur imprévue, la puissance, dont Daumier a imprégné cette scène, sans rien changer aux données de la réalité qu'il métamorphose, cela est au-dessus de tout éloge. Comme le notait Ed. de Concourt, la réalité a ici « une intensité telle qu'elle arrive au fantastique ».

De semblables morceaux appellent le souvenir de Goya.

(( Le nom de Goya, écrivait Champfleury, ne se trouve pas sous ma plume sans motifs. Il existe de secrètes analogies entre l'Espagnol et le Marseillais : même flamme intérieure, même ardeur politique, même improvisation .

« Quel que soit l'outil que tiennent ces artistes, crayon, pointe ou pinceau, la main peut à peine en modérer l'impatience. La sensation est si vive chez de tels hommes qu'elle se répand en traits ardents et colorés.

«Le contour linéaire, ces natures fiévreuses l'indiquent par des lignes passionnées et les enthousiastes peuvent seuls comprendre la flamme qui, dévorant toute règle, se crée des sillons nouveaux où l'art trouve son compte ».

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