XXXVI. — LES LUTTEURS (Peinture
Cette petite composition évoque immédiatement la comparaison avec la toile que Courbet exposa en 1853 et qui a été reproduite (planche XVI) dans le volume consacré au inaitre d'Ornans par L'Art de notre Temps. Aucune des réserves qu'appelle l'œuvre de Courbet — et elles sont nombreuses — ne vaut ici. Courbet a peint deux académies sous le jour de l'atelier et il les a accolées à un fond de prétendu plein air sans établir aucun accord entre les figures et le milieu.
Daumier rejette la lutte à l'arrière plan, mais c'est une lutte véritable en pleine lumière dans une arène vivante qu'il a notée. Le lutteur au premier plan dans la pénombre est un de ces (( hercules, fiers de l'énormité de leurs membres, sans front et sans crâne, comme les orangsoutangs», que Baudelaire a vus se prélasser u majestueusement sous les maillots lavés la veille pour la circonstance ».
Nous venons de rapprocher Courbet de Daumier et nous avions déjà prononcé les noms de Millet et de Goya. Depuis Daubigny qui, dans son amitié enthousiaste, s'écriait à Rome devant les Loges : « C'est comme du Daumier I », les admirateurs de l'artiste ont multiplié les parallèles avec les maîtres les plus illustres de tous les âges. M. Béraldi a trouvé ces rapprochements, incohérents et
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excessifs ; il s'est amusé à en dresser la liste, où l'on voit figurer Jordaens, Puget, Parrocel, Cranet, Holbein, Delacroix, Charlet, Rubens, Rowlandson, Rembrandt, David, Michel-Ange. Henri Monnier, Corot, Cainsborough, La Tour, Barye, Tassaert, Constable, Ribot, Decamps, Hogarth, Diaz, Goya, Salvator, Tintoret, Millet...
Pour longue que soit cette liste, elle est loin d'être close. Nous avons eu l'impardonnable audace d'y ajouter Constantin Meunier et Rodin. D'autres viendront qui useront d'une liberté analogue.
On peut trouver de ce fait quelques explications. Daumier ayant été méconnu, ceux qui défendent sa gloire éprouvent le besoin d'affirmer qu'il fut l'égal de maîtres incontestés. Le génie de Daumier n'évoque encore pour le public aucune idée nette; les critiques, pour préciser leur propre sentiment et pour se rendre intelligibles, prennent des termes de comparaison significatifs, définissent l'artiste par sa famille. Le jour où Daumier sera enfin classé, on renoncera à ces subterfuges : on dira simplement qu'il est Daumier. La multiplicité même des comparaisons atteste son originalité ; s'il était inféodé à un exemple unique, on n'aurait pas besoin d'accumuler les noms pour essayer de circonscrire son génie.
Aucun de ces rapprochements n'est, au reste, satisfaisant en tous points et, selon la remarque de Duranty, il y a dans la sommaire exécution de Daumier une énergie, une certitude de gamme, une intensité de tonalité et une science d'oppositions qui font qu'il va parfois plus loin que ceux à qui on le compare.