XXXVII — LE BAIN
(Peinture)
« Daumier, raconte Théodore de Banville, avait loué dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, un modeste appartement au-dessus duquel régnait un immense grenier qui, aux yeux du propriétaire, n'avait aucune valeur, car en ce quartier noble et désert, l'espace comptait alors pour rien. L'artiste n'avait eu qu'à faire maçonner ce grenier, et à ouvrir dans le toit une large baie oii avait été adaptée une verrière, pour en faire un atelier vaste et splendide, qu'il avait rejoint à son logement au moyen d'un élégant et frêle escalier à vis. Une telle transformation avait stupéfait le propriétaire, attrapé comme un diable qui aurait donné du bon or sonnant et trébuchant, au lieu de feuilles sèches I Qu'il ne tirât aucun lucre de ce local, qu'il avait cru ne pas exister, et où maintenant il voyait l'artiste magnifiquement installé, c'est une idée à laquelle il ne s'habituait pas ; malheureusement, le bail était bien en règle 1 Mais cet infortuné n'en prenait pas son parti ; de temps en temps, très souvent, il montait chez Daumier après s'être gratté le front et lui disait avec une douceur insinuante :
— (( Alors, vous ne voudriez pas subir une augmentation ?
— Non, répondait l'artiste avec plus de douceur émue, j'aime autant pas. »
(( Impossible, dit encore Banville, de se figurer un
endroit moins luxueux, plus sévèrement nu, et dont le bibelot fut plus soigneusement proscrit. Sur les murs, peints à l'huile en gris clair, d'un ton très doux, il n'y avait absolument rien d'accroché, si ce n'est une litliographie non encadrée, représentant LES Parias de Préault, ce célèbre groupe refusé par le jury de l'exposition lors des premières batailles romantiques. Un poêle carré, noir, en tôle vernie, quelques sièges ; à terre, contre le mur, des cartons gonflés, débordants de dessins et qui ne pouvaient plus se fermer, voilà tout ce qu'on voyait dans ce grand atelier clair et gai, en outre de la petite table sur laquelle Daumier travaillait à ses pierres. »
Dans ce coin isolé de Paris, l'artiste, du moins, était près de ses amis : « le peintre du printemps Daubigny, l'élégant sculpteur Jean Feuchères, le pauvre Trimolet, l'ardent Préault, Ceoffroy-Dechaume et Pascal, les restaurateurs des vieilles cathédrales, les peintres Armand Leleux, Meissonier, Steinheil, Bonvin, tous demeurant dans l'île Saint-Louis. »
C'est là qu'il peignit sur un petit panneau de bois ce bain d'enfants que nous empruntons à la collection Bernheim. Pour trouver l'inspiration, sans sortir de son atelier, il n'eut qu'à ouvrir une fenêtre et à regarder devant lui, sur les berges de la Seine. Il y a dans ce morceau une vision singulièrement synthétique, sommaire et pleine, une sensation de chair, de mouvement et de vie, quelque chose de confus et d'organique tout proche du sentiment humain de Carrière.
DA UMIER - ■ - — - — — 91