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XXXIX. — LA SOUPE

(Dessin à la plume, lavé)

(Kl., 311)

Les écrivains qui militaient pour l'art libre étaient pour la plupart, en 1878, des républicains ardents. Ils furent heureux, à l'exposition chez Durand-Ruel, de découvrir en Daumier des aspirations semblables aux leurs et ce fut une des raisons de leurs enthousiasmes :

(f II me semble, écrivait M. Camille Pelletan, trouver dans les peintures toutes très largement exécutées, la plupart laissées à l'état d'ébauche, d'Honoré Daumier, quelque chose qu'on chercherait vainement ailleurs : la traduction puissante de la vie moderne. »

(( Il était républicain, disait Théodore de Banville, spontanément, comme on respire ; il était peuple et il aimait le peuple au plus profond de ses entrailles. » VioUet-le-Duc, reprenait, avec plus d'ampleur, la même pensée : « De cet ensemble il s'échappe comme une pensée puissante, un sentiment d'une singulière énergie. Daumier est le peintre du peuple, et qu'on ne prenne pas ce cri pour une de ces phrases visant à l'effet ; je m'explique : Daumier a su discerner dans ce monde dont la vie se passe sous un demi-jour, sinon dans l'obscurité, le côté vivant, pensant, humain et grand, par conséquent, pour nous autres, humains. Ce n'est pas humble, ce n'est pas canaille, ce n'est pas vantard, insolent ou plat...

c'est humain ; je ne trouve pas d'autre expression pour expliquer ma pensée. »

Ces jugements demeurent vrais.

Le Bain et la Blanchisseuse nous ont montré Daumier cueillant les spectacles qu'il avait sous les yeux ; les ceuvres que nous allons à présent examiner, témoignent qu'il ne se contenta pas d'une sympathie passive et qu'il fut à la recherche de la vie populaire.

La Soupe est d'une acuité d'impression, d'une brutalité impérieuses. Ces u animaux farouches » qui se repaissent, sont conçus avec une outrance qui dépasse Millet et fait songer à la trivialité épique de Zola, avec une gravité que Zola n'a pas connue.

La facture a le même caractère que la pensée : sculpture âpre des masses, lutte violente de la lumière et de l'ombre. Avec cela, un art singulier pour distinguer les matières : la table rigide, les vêtements éraillés, la chair fatiguée et palpitante. L'indication des mouvements est d'une sûreté extrême. « C'est surtout, a écrit Paul Mantz, comme peintre du mouvement que Daumier mérite qu'on l'étudié. Si sommaire que soit le trait, si résumé que soit le contour, sa mimique est toujours juste et expressive, sa gesticulation ne se trompe pas. Pour la vérité de l'attitude et la signification de la silhouette, Daumier peut, malgré ses larges abréviations, s'apparenter à la famille des grands peintres de la pantomime, dan Steen par exemple, et même Brauwer. n

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