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XL. — LE CHARCUTIER (Dessin lavé

(Kl., 243)

Daumier n 'a pas pris le soin de dater ses peintures ou ses dessins et l'on est réduit à les classer par ordre de sujets. Cependant les indications fournies par les quelques Salons auxquels il a participé, (notice xxxij, permettent de soupçonner son évolution. Qu'il ait exposé des sujets antiques et Don Quichotte en 1850, qu'il ait montré ensuite une BLANCHISSEUSE en 1861, des amateurs et des avocats en 1869, cela donne à penser que, selon un progrès naturel, il passa des sujets d'imagination à ceux qu'offre la réalité.

On peut, en toute vraisemblance, supposer que LE Charcutier fut dessiné en 1858, au moment où l'artiste raillait, dans le Charivari , les bouchers désespérés par l'abolition de leurs privilèges. Daumier inventa, à ce propos, un type amusant, réel et chimérique, un colosse aux doubles et triples muscles, au cou de taureau, à la barbe noire et rude, le front étroit, les yeux féroces. Cet hercule en boutique brandissait les quartiers de viande comme des trophées sanglants, il éventrait les bceufs d'un geste terrible. Son désespoir était effroyable, mais il était surtout splendide, redou-

table et sublime lorsque, le couperet à la main, il demandait à une bonne terrifiée : « Votre bourgeois est-il pour la liberté de la boucherie ? »

Le Charcutier est proche parent de ce boucher. Il découpe un énorme jambon avec des gestes de cannibale et il faut les quelques indications qui l'entourent pour nous rassurer et nous expliquer que nous sommes en présence d'un simple marchand forain.

L'artiste a éprouvé certainement une joie particulière à développer cette force bestiale, comme il s'est amusé au contraste entre ces dehors sanguinaires et leur inoffensif objet.

Il est, du reste, des moments où la puissance de Daumier l'emporte au-delà de l'expression adéquate. Avec la même grandiloquence excessive, il représente des buveurs chantant ou un chasseur qui vide sa gourde. C'est la rançon de sa tendance épique.

Ni le Charcutier ni aucun dessin n'a été pris directement. Daumier était incapable de copier un modèle: «Quand un véritable artiste, dit Baudelaire, en est venu à l'exécution définitive de son œuvre, le modèle lui serait plutôt un embarras qu'un secours. Il arrive même que des hommes tels que Daumier et M. G. Constantin Guys, accoutumés dès longtemps à exercer leur mémoire et à la remplir d'images, trouvent, devant le modèle et la multiplicité de détails qu'il comporte, leur faculté principale troublée et comme paralysée. »

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