‹ DaumierChapitre 44 sur 52 · XLIII. — LA SALLE D'ATTENTE (Aquarelle · texte numérisé non relu

XLIII. — LA SALLE D'ATTENTE (Aquarelle

A feuilleter les lithographies de Daumier, il semblerait qu'il n'ait vu dans les chemins de fer qu'une invention ridicule, incommode et dangereuse. Ce sont des gens entassés dans des wagons ouverts et inondés par un orage ; des voyageurs réclament d'urgence un arrêt immédiat et impossible ; des malheureux tremblent sur les banquettes à la pensée des accidents récents et prochains. Ils regardent avec terreur leurs voisins inoffensifs auxquels ils prêtent les plus noirs desseins. Ces plaisanteries sans force ont depuis longtemps cessé de faire rire et les estampes qui les développent ne trouvent grâce à nos yeux que lorsque Daumier a parfois noté, en artiste, la vitesse, le paysage entrevu de la portière, ou l'espace indéfini.

Loin des lecteurs du Charivari , la pensée de Daumier est tout autre. Les chemins de fer intéressent en lui le peintre des foules et il s'empare de deux ordres de scènes : les voyageurs en v/agon, les salles d'attente.

Les voyageurs en wagon et, en particulier, le w^agon de troisième classe avec sa clientèle pittoresque et abandonnée sans contrainte à ses impressions. Tout à l'heure, au théâtre, la foule vibrait d'une fièvre unique. Ici, c'est le poème du désœuvrement ; les gens demeurent juxtaposés, isolés dans leur immobilité forcée et dans la sensation d'une durée interminable. Un enfant dort, un paysan somnole, quelques personnes essayent de lier conversation, d'autres regardent à la portièi'e ; une mère allaite son nourrisson, une vieille demoiselle bien droite, rêve, les yeux et l'esprit dans le vague, et, près de ces habits et de ces blouses, de ces feutres usés et de ces chapeaux liaut de forme, dans cette promiscuité de bourgeois et de paysans, l'attention de l'artiste se fixe sur une vieille campagnarde, recueillie comme à la messe, les mains croisées sur son panier, la physionomie usée et matoise.

Les salles d'attente offrent des spectacles plus complexes. La foule y est plus bigarrée, elle forme des groupes imprévus, les malles que l'on décharge, les paniers, les paquets forment de pittoresques taches. Agités ou flegmatiques les voyageurs sentent peser sur eux le malaise indéfinissable du départ.

Point n'est besoin de souligner, dans l'aquarelle que nous reproduisons, la solidité avec laquelle les figures sont construites, l'intérêt individuel de chaque personnage et l'art avec lequel ils sont tous subordonnés à cette impression unique par la répartition ingénieusement dosée de la lumière.

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