XLIV. — UNE PLAIDOIRIE
(Dessin lavé)
Nous avons dit (notice xvil) l'aversion que Daumier nourrissait contre les gens de justice. D'un bout à l'autre de sa carrière, il les a poursuivis : <( C'est un terrain, selon Burty, qui ne l'a jamais lassé, qu'il a labouré, semé, récolté avec l'âpre patience et la sérénité d'un paysan. Il est Marseillais, on le croirait Normand. »
Il aurait montré moins d'acharnement si son œil d'artiste n'avait trouvé dans les prétoires et dans leurs hôtes une inépuisable matière. Tandis qu'il s'indignait des hypocrisies, des vilenies des avocats, de la morgue des juges, il analysait les jeux de l'éclairage, les physionomies en action, le jeu admirable et perpétuellement renouvelé des toques, des rabats et des toges.
Il savait, écrit VioUet-le-Duc, « la physionomie maussade du mobilier graisseux, la lumière qui éclaire nos tribunaux, cette lumière spéciale, indifférente, qui n'est ni chaude ni froide, mais mate, plombée, décourageante ».
Il revêtait ces visages rasés selon un type uniforme, masques de comédiens toujours en scène, guindés hors de l'audience dans une fausse dignité, capables d'exprimer à volonté la colère, l'indigna-
tion OU le désespoir : « Front dénudé, caressé de quelques mèches rebelles, ébouriffées ; nez bulbeux; sourcils en accents circonflexes ; yeux éraiUés ; bouche fendue en rictus, èdentée, cliafouine, parfois lubrique ; pommettes rondelettes et saillantes ; menton en galoche : en somme, un masque tourmenté, remué de tics, ridé, criblé de trous et bossue de reliefs, que l'artiste a fixé, taillé, sculpté en un type de fantoche togé et toqué désormais inoubliable. » (Paul Lefort.)
La physionomie ahurie ou contrite des coquins, la modeste tenue des ingénues poursuivies en adultère, l'imperturbable sang-froid des gendarmes, la foule anonyme, passionnée ou recueillie, amusaient tour à tour Daumier, mais toujours son œil revenait aux évolutions des toges.
Le beau thème et inépuisable pour un œil amoureux. Toges au repos, combien diverses sont leurs physionomies : toges élégantes, toges louées, toges grotesques, chiffonnées ou neuves ; toges satisfaites, humbles, insolentes, hautaines. Mais voici l'avocat au prétoire : d'un geste insinuant, il fait onduler sa toge; le Cicércn s'anime; son corps, ses bras impétueux font voler la robe, ses manches, gonflées par le vent, scandent ses périodes et, dans la péroraison, les voiles noirs bouillonnent tragiques pour s'affaisser ironiques après la conclusion.
Le dessin de la collection Bernheim, que nous reproduisons, est un instantané d'audience admirablement éclairé.
DA UMIER -^ ■ ■ — -^- 105