‹ David d'Angers et ses relations littérairesChapitre 21 sur 74 · J4 DAVID D'ANGERS · texte numérisé non relu

J4 DAVID D'ANGERS

Victor Pavie à, David.

David en Anjou. — L'inauguration du Boncluimps. — Le roi René.

Paris, 10 juillet 1825.

Monsieur,

Mon frère et mon père ne parlent dans leur lettre que de M. David. Puissent-ils vous dédommager au centuple de toutes les bontés que vous m'avez témoignées de si bonne grâce, de ces complaisances si gênantes pour un artiste, si incompatibles avec ses travaux. Pour sentir le prix de ce que l'on possède, il faut le perdre. Aussi ne me suis-je jamais si bien aperçu qu'aujourd'hui du plaisir que me procurait votre présence. Je puis vous assurer que si cette année passée à Paris m'a été de quelqu'avantage, je l'ai dû principalement à vos conseils et à votre manière d'envisager qui m'ont agrandi les idées. Tout votre mérite n'a pu faire de moi un observateur cette année. Mais je sens maintenant le prix de l'observation, que je ne sentais pas autrefois, et c'est toujours un pas de fait.

Quelqu'impatience que j'éprouve à vous revoir quelques jours encore, à vous questionner à mon aise, je vous invite de tout mon cœur à prolonger votre séjour longtemps, d'autant plus que ces visites se renouvellent rarement de votre part. Vous avez entrepris votre voyage par la plus belle saison, assez tard pour les fruits, assez tôt pour les fleurs. C'est le temps, où déjà moins fraîche mais plus grande, moins riante mais plus majestueuse, la nature a quitté la robe délicate du printemps pour se draper du large manteau de l'été. Quel atelier pour un statuaire! Que de formes à reproduire ! Que de germes féconds pour de grands sujets ! Quel plaisir pour moi de feuilleter à votre retour votre portefeuille tout chargé des sites de la Loire, des rochers de la Bau mette, et des figures franches et naïves des braves Vendéens ! Votre corps et votre esprit réclamaient également ce pèlerinage poétique. 11 était utile pour vous d'arracher vos pieds à la fange de la capitale pour retremper votre imagination à l'horizon pur et azuré de l'Anjou. Votre âme, si longtemps comprimée, avait besoin de s'épancher quelques instants sur la tombe d'un père,

au milieu des souvenirs de votre jeunesse, entre les bras de vos amis.

C'est donc pour le 12 du mois qu'est fixée l'inauguration du Bonchamps. C'est le jour où, dans cette église même, théâtre de ses derniers bienfaits, son ombre s'élèvera encore, et la gorge tendue, la bouche béante^ les yeux voilés par la mort, prononcera de son lit funèbre, avec une tristesse sombre et religieuse, ces mémorables paroles : « Grâce aux prisonniers ! » Ce n'est pas à un observateur comme vous que je recommanderai d'examiner tous les détails de cette cérémonie solennelle, pour m'en rendre compte au retour. N'épargnez donc rien pour la revêtir d'une pompe qui en éternise à jamais le souvenir. Que sait-on ! Si, par une impression salutaire, l'inauguration du Bonchamps pouvait convertir en entier le caractère de nos compatriotes ! Si» à l'aspect de cette figure sublime, notre patrie pouvait secouer sa léthargie profonde et penser aux héros qu'elle a portés dans son sein ! Profitez de celte impression passagère qui peut avoir de grands effets. Ce serait peut-être le moment de proclamer dans l'église même, aux pieds de la statue, une nouvelle souscription qui s'ouvrirait de suite en faveur du bon René ?

Adieu, Monsieur, j'augure tout de votre voyage à Angers, et de la secousse que vous communiquerez à tous ceux à qui il bat quelque chose dans l'àme. Autre chose est d'avoir des projets vagues de monument, autre chose d'avoir l'artiste même auprès de vous qui vous éleclrise par son enthousiasme, vous expose toutes ses idées, et en presse l'exécution.

Tout à vous pour la vie, Yictor Pavie.

P. S. — Je vous prie instamment de faire part, avec franchise, à mon père, de tous ces défauts qui ont pu jusqu'à ce jour lui échapper dans ma personne, mais que vos regards perçants auront découverts ; je l'ai chargé aussi de vous questionner làdessus, afin qu'il m'en corrige ces vacances.

Collection David d'Anr/evs. — Voir David d'Angers, etc., t. I, pp. 449-153. Les dernières lignes do cette lettre indiquent que dès 182S le statuaire songeait à élever en Anjou un monument au roi René. Evidemment il s'était ouvert de ce projet à Yictor l'avie.

David à Pavie père.

Retour à Paris. — Delusse.

Paris, le 25 août 1825.

Mon cher bon ami,

Me voilà enfin arrivé dans la grande ville sans aucun accident grave, ce qui m'étonne, car j'ai été bien souffrant tout le temps du voyage ; j'ai même été sur le point de quitter la diligence de Tours, mais je me suis rappelé mon antique courage et enfin j'ai revu les rives de la Seine, je ne dirai pas avec plaisir, car cette maudite terre parisienne est pour moi une terre de douleurs.

Rome, Rome, voilà la chimère qui me soutient.

Je vais reprendre mes occupations de l'atelier, alors mes idées seront moins tristes; puis le souvenir de l'accueil bienveillant de mes chers compatriotes m'encouragera à travailler afin de me rendre digne de l'intérêt qu'ils me témoignent.

Mon cher ami, je n'oublierai jamais tout ce que vous avez fait pour moi ; les paroles rendraient difficilement toute l'expression de ma gratitude.

Recevez, cher ami, l'assurance du dévouement sans bornes et de l'inaltérable amitié de votre compatriote,

DAvm.

P. S. — Dans quelques jours vous ferez bien, je pense, de dire à mon brave maître M. Delusse, que je lui ai trouvé des souscripteurs, cela lui donnera du courage. Je regrette beaucoup que mes moyens ne me permettent pas de lui être utile d'une manière plus digne de ma reconnaissance. Employez tous les moyens possibles pour lui trouver des souscripteurs.

Collection Pavie. — Jean-Jacques Delusse, premier maître de David et conservateur du Musée en 1825, était dans une situation des plus précaii'es. Dessinateur habile, il avait prié David de lui procurer quelques ressources par le placement de ses dessins entre les mains d'amateurs. Le statuaire, de retour à Paris, s'empresse de faire dire à son vieux maître qu'il lui a trouvé des souscripteurs! Touchant subterfuge de l'artiste qui craint d'humilier son professeur par l'offrande directe d'un secours. (Voir David d'Angers, etc., t. I, p. 154.)

David au baron Taylor.

Le cliùleau de la Bourgonnière, en Anjou.

Veiidredi matin (décembre 1825?),

Monsieur le baron,

J'ai eu l'honneur de vous parler d'un admirable monument construit par les Templiers et qui est dans une parfaite conservation, dans le château de la Bourgonnière, près Saint-Florent, dans la Vendée. Le propriétaire est depuis quelques jours à Paris; il serait charmé de vous donner des renseignements sur ce monument. Si vous pouviez nous recevoir dimanche prochain ou tout autre jour qui vous conviendrait mieux, vous nous obligeriez.

Veuillez, Monsieur le baron, recevoir l'assurance du profond respect de votre très humble serviteur,

David.

Collection Taylor. — II est permis de supposer que David, en signalant au baron Taylor les curiosités du château de la Bourgonnière, a pour but d'appeler sur cet édifice l'attention des auteurs des Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France.

David à Pavie père.

Le journal les Affiches d'Angers. — Le peintre Cadeau. — Le docteur Ollivier. — Les Cambresiens et le monument de Fénelon. — Voyage à Bruxelles. — La tombe de Louis David. — Waterloo. — Denain. — Athènes. — La cause des Grecs.

Paris, lu février 1828.

Mon cher ami.

Noire jeune ami m'a communiqué deux numéros du journal que vous venez de l'aire paraître. C'est une bien heureuse idée que vous avez eue. Vous pourrez dire à juste titre que vous avez réveillé la muse angevine. Parlez le plus souvent que vous

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pourrez de l'ouvrage de cet excellent M. Bodin ;parlez-en, ce sont nos archives; parlez aussi de la vie du roi René; parlez de notre future Académie; il est honteux qu'elle ne soit point encore instituée. Je veux être au nombre de vos abonnés, c'est une affaire convenue; vous m'enverrez les numéros qui ont paru. Cadeau a aussi l'intention de s'abonner et je crois qu'Ollivier ne tardera pas à en faire autant. Je verrai s'il ne serait pas possible de faire prendre un abonnement par M. Bossange pour sa galerie littéraire. Pensez donc à votre itinéraire de la Vendée.

Ma statue de Fénelon est arrivée à bon port; elle a été inaugurée d'une manière digne du sujet. Après le discours prononcé en chaire, l'évêque, suivi de son clergé, a été bénir le monument.

Ne voulant pas me mettre en évidence, j'étais resté à causer dans un coin de l'église avec un officier angevin, qui est en garnison à Cambrai. Le sous-préfet est venu m'annoncerque l'évêque m'attendait auprès du monument. Je m'y suis rendu. Alors Monseigneur a prononcé un éloge dont il a eu la bonté de m'envoyer la copie que je vais joindre à cette lettre. La ville de Cambrai fait graver le monument au trait, et va faire imprimer une notice sur ce monument et un extrait de tous les journaux qui en ont parlé; le maire en enverra des exemplaires à tous les préfets de la France. Convenez que ces gens du Nord ne sont pas si froids qu'on le pense, pour les arts. Je vous avais donné cette idée pour notre Bonchamps ; c'eût été un moyen de le faire connaître. La ville a fait frapper une médaille représentant la tête de Fénelon d'un côté, et sur le revers le monument. 11 n'y aura qu'un exemplaire en or. Il est destiné au Roi, les autres seront en argent et en bronze; on doit m'en envoyer une.

Yous connaissiez mon intention d'aller voir M. Louis David; je voulais encore lui témoigner de vive voix toute ma reconnaissance, mais je n'ai pu que déposer sur son cercueil une couronne de lauriers avec ces mots que j'ai attachés à la couronne : Un élève reconnaissant est venu sur cette terre étrangère pour saluer ta dépouille morHellc et déposer sur ta tombe cette faible marque de son admiration. J'ai tellement pris mes précautions qu'il n'y a que le sacristain (qui m'a introduit dans le caveau oii sont les restes de M. David) qui m'ait vu, et encore ignore-t-il mon nom; j'ai éprouvé une espèce de soulagement après cette action. C'était l'unique but de mon voyage en Belgique.

J'ai VU la plaine de Waterloo, de douloureuse mémoire On

y élève une montagne qui a deux cents pieds de hauteur sur laquelle on placera un lion colossal en bronze : on a choisi pour ce monument l'endroit où le prince d'Orange a été blessé.

J'ai vu la plaine de Denain. J'aurais bien voulu voir Jemmapes, mais j'y suis passé de nuit.

J'ai voulu en repassant par Cambrai aller dire adieu à Fénelon; j'ai été confirmé dans ce que l'on m'avait dit, que les paysans venaient s'agenouiller devant le monument et y dire leurs prières. Ils l'appellent Saint Fénelon.

Voilà bien longtemps que je parle de moi Si je ne connaissais pas votre amitié, je craindrais d'être importun; il faut que je vous prie de me rendre encore quelques services. Je vous envoie une livraison d'un Voyage à Athènes, ouvrage qu'un de mes bons amis publie. L'homme a un très grand talent et son ouvrage est parfait. Tâchez d'en placer quelques exemplaires. Cette livraison est à moi, veillez, je vous prie, à ce qu'il n'y arrive aucun accident. Je vous envoyé par la même occasion des prospectus. Je vous prierai aussi de faire remettre à Royer de Ghàtelais, qui demeure place du Pilori, des prospectus pour les Grecs, il doit se charger de faire souscrire. A notre dernier dîner, nous avons tous souscrit. Il est question de cela dans la Pandore, je vous l'envoie. Vous verrez s'il est convenable que vous mettiez cet article dans votre journal.

Monsieur et Madame de Bouille m'ont demandé de vos nouvelles et m'ont chargé de vous faire leurs compliments.

Adieu, cher ami, recevez l'assurance de l'entier dévouement de votre fidèle ami,

David.

Collection Pavie. — Il s'agit au début de la lettre de la communication, par Victor Pavie, d'un numéro des Affiches d'Angers rédigées par Louis Pavie. Cadeau (René), peintre angevin, avait été le condisciple de David à l'École centrale. Gharles-Prospcr OUivier, né à Angers, s'est fait dés ix^i5 une réputation méritée à Paris. Emule d'Orfda, il fut investi de la charge de médecin juré près le' tribunal de première instance de la Seine. Le peintre Louis David, maître du statuaire, était mort à Bruxelles le 27 décembre iSiu. Il y avait donc à peine deux semaines que l'auteur du Léonidus avait succombé lorsque le sculpteur alla déposer une couronne sur son tombeau. Le Voi/age à A/hènes cal un recueil de portraits, de vues et de costumes par Louis Dupré, élève de Louis David. (Paris, Dondey-Dupré, gr. in-fol. 182o.'i La Pandore, citée par David à la fin de cette lettre, était un journal qui avait remplacé le Miroir. Fondée le 10 juillet 1823, la Pandore a cessé de paraître le 11 mai 1830.

David à F.-J. Navez.

La Rencontre d'isaac et de Réhecca. — Monument à élever à Louis David. — Le comte de Forbin. — Gros. — De Potter, Suys et Van GheeL

Monsieur,

Pans, ce 20 mars 1826.

Vous trouverez ci-joint une lettre de M. de Forbin. J'ai reçu cette lettre ces jours derniers. Je m'empresse de vous la faire parvenir. Elle vous expliquera le genre de service que M. de Forbin attend de vous. Veuillez m'indiquer par quel moyen je pourrais vous faire passer l'argent pour le vernis.

Je saisis avec bien du plaisir cette occasion de correspondre avec vous, et de vous dire que j'ai trouvé un bien grand charme dans votre conversation qui est celle d'un artiste passionné pour son art et appelé à faire de grandes choses. Je regrette beaucoup de n'avoir pas pu rester plus longtemps à Bruxelles; j'aurais été bien enchanté de savoir de vous de nouveaux détails sur notre maître, mais j'espère un jour pouvoir recommencer ce voyage. Je verrai alors votre tableau de Réhecca terminé ; cet ouvrage doit faire époque dans votre vie ; il est impossible que ce ne soit pas un magnifique tableau, puisque les têtes ont déjà une expression si sul)lime. J'en ai parlé à plusieurs de nos bons amis qui apprécient bien et votre grand talent et votre caractère.

J'ai vu M. Gros, je lui ai fait vos compliments; il m'a chargé de le rappeler à votre souvenir.

Je voudrais bien que nous fissions une souscription pour vous envoyer des fonds; alors vous pourriez élever un monument à notre digne maître. Il y a bien des gens timides ici

Cependant, je ne désespère pas que nous ne puissions vous aider à rendre hommage, comme il convient de le faire, à la mémoire de cet homme immortel. Il sera bien glorieux pour la Belgique d'avoir donné asile aux cendres de cet illustre proscrit. J'ai appris que vous aviez ouvert une souscription à Bruxelles. Adieu, Monsieur, recevez l'assurance de l'entier dévouement de votre très humble serviteur,

DAvm^, place de l'Estrapade, no 34.

Veuillez, je vous prie, dire mille choses honnêtes de ma part à Messieurs de Potter, Suys et Van Gheel. L'ami Dupré me charge de vous faire ses compliments.

Bibliothèque de Bruxelles. Legs Navez. — Le destinataire de cette lettre, François-Joseph Navez, né à Cliarleroi, étudiait à Paris dans l'atelier de Louis David, lorsqu'une sentence d'exil atteignit l'ancien Conventionnel. Navez suivit David en Belgique et demeura l'ami du maître français. Le tableau représentant la Rencontre d'Isaac et de Rébecca, auquel il est fait allusion parle sculpteur, est l'une des pages les plus achevées du peintre belge. Cette œuvre est au Musée de la Haye. Le comte de Forbin, nommé dans cette page, était membre de l'Institut de France et directeur des Musées royaux depuis 1816. Le peintre Gros, élève de David, avait été le condisciple de Navez. Le publiciste belge Louis-Joseph-Antoine de Potter fut un ami personnel du statuaire. Suys (Tilman-François), élève de Percier, est larchitecte de l'hôtel d'Arenberg à Bruxelles. Van Gheel, on l'a vu plus haut (p. 6), avait étudié la sculpture sous Roland. Dupré (Augustin) est le graveur en médailles, ami du statuaire. David a modelé son profil. (David d'Angers, etc., t. I, p, 26o, et t. II, p. 478.) Nous devons la communication de cette lettre à l'obhgeance de M.Hymans.

Granet à David,

Sur la nomination du statuaire à l'Institut.

Ce 8 août 18211.

E viva mossu David !

J'apprends votre nomination à l'instant et je m'empresse, mon cher ami, de vous faire mon sincère compliment. La suot-a nera en fait autant, et lorsque vous aurez fini vos courses de devoir nous espérons que vous voudrez bien donner un moment à l'amitié. Mille compliments à l'ami Dupré, et vous, comptez toujours sur vos vieux amis de la rue St-Lazare.

Adieu, tout à vous,

Granet.

Collection David d'Angers. — L'élection de David à l'Académie des benuxarts avait eu lieu le b août 1820. La suora nera est sans doute vme allusion du peintre à l'une de ses propres sœurs. Il est question de Dupré dans la lettre qui précède, adressée par David à Navez.

â2 DAVID D'ANGERS

David à Victor Pavie.

Casimir Delavigne. — M"" Belloc. — Le buste de Fénelon. — Walter Scott. — Cooper.

Novembre 1826.

Ne craignez pas, mon jeune ami, que je vous fasse des reproches de ce que vous ne venez pas à Paris cette année. Je connais trop votre passion pour l'étude et surtout pour celle qu'on ne peut faire qu'à Paris, pour ne pas admirer au contraire le sentiment de tendresse filiale qui vous fait retarder vos honorables projets pour obéir aux volontés d'un père qui a besoin de votre aide. J'ai, à la vérité, les plus grandes espérances pour votre glorieux avenir. Mais croyez, cher ami, que je vous aimerai toujours de toute mon âme, n'importe dans quelle situation il plaira au sort de vous placer.

J'avais demandé à Casimir Delavigne la permission de vous présenter à lui. Il a dit oui avec cette bonne physionomie que vous auriez tant aimé voir parce qu'on y lit toute son àme. Madame Belloc m'avait permis aussi de vous conduire à ses soirées. Enfin patience, « le temps est gros de l'avenir. »

Je vois bien rarement notre bon Mazure, mais je sais qu'il me sera au moins possible de le voir quelquefois. Quand j'ai l'avantage de le rencontrer, nous nous entretenons longuement de notre cher Victor. Vous êtes notre désir, notre espérance : écrivez-nous le plus souvent qu'il vous sera possible.

J'ai effectivement de très grandes chances pour le monument de Las Casas. Quel bonheur si j'avais à représenter les traits de ce bienfaiteur de l'humanité! Le garde des sceaux vient de me charger de l'exécution en marbre du buste de Fénelon ; je suis bien content de refaire cette tête. Elle aura une expression différente de celle de la statue.

Walter Scott est déjà reparti pour Londres. J'aurais bien désiré le voir, mais la personne qui pouvait me mettre en rapport avec lui n'est pas à Paris. La semaine prochaine on doit me faire dîner avec Cooper; je ferai son buste. Si vous n'avez pas encore lu ses ouvrages, lisez-les, vous y trouverez des caractères vigoureusement tracés.

Je vais sous peu de jours vous envoyer une pièce de vers composée par un de mes amis, jeune peintre distingué, qui a étudié la peinture chez David, et la vie à l'école du malheur.

Je serais bien aise que votre père me fît le plaisir d'insérer cette pièce de vers dans son journal, et de m'envoyer la feuille pour que je puisse la lui donner.

Adieu, cher ami, pensez quelquefois à celui qui ne vous oubliera jamais.

Tout à vous de cœur,

Colleclion Pay/e. — Casimir Delavigne était en relations amicales avec David dès 1825. Adolphe Mazure, nommé dans cette lettre, fut successivement professeur de philosophie et inspecteur de l'académie de Glermont. Anne- Louise Swanton, fille d'un officier supérieur irlandais, devenue M™" Belloc, avait récemment publié un livre de circonstance, Bonaparte et les Grecs. David n'allait pas tarder à modeler le médaillon de M™» Belloc. Le buste de Fénelon, exécuté en marbre, fut terminé pour le Salon de 1827. Walter Scott avait passé quelques semaines à Paris, à la recherche d'anecdotes dont il projetait d'enrichir l'Histoire de Napoléon. On parlait des fréquents entretiens de Macdonald et de Marmont avec le romancier, qui disparut subitement. Il était de retour en Ecosse le 23 février 18^7. On sait que Fenimore Gooper vint en France en 1826 sur le conseil de ses médecins, et qu'il remplit durant trois années les fonctions de consul à Lyon. David se tint parole. Le buste de Gooper fut exposé au Salon de 1827.

David à Victor Pavie.

La plume, outil rebelle. — Victor Hugo. — • Casimir Delavigne dans l'opposition. — « Poésies de Victor Pavie. » — Le poète et la natui'e. — Une parole d'Young. — Qu'il ne faut pas suivre le sentier d'autrui.

Paris, 31 mars 1827.

Cher ami,

Ne m'en veuillez pas si je tarde tant à répondre à vos aimables et trop désirées lettres. Je suis paresseux, et puis j'ai tint de choses à vous dire et tant de peine à exprimer mes idées avec la plume ! Tout cela me fâche contre moi. Cependant je puis vous

assurer que je pense bien souvent à vous, que je cherche avec avidité le.5 vers signés de vos initiales. Depuis que je connais votre Maison avec Victor Hugo, je Us ses vers. Il devrait observer une nature neuve; cela, je crois, conviendrait à son génie.

Il y a longtemps que je n'ai vu notre brave ami Mazure. Il est malheureux. J'ai parlé de lui à Casimir Delavigne. Il paraît que celui-ci n'a pas pu réussir à lui faire obtenir un poste. Il faut dire aussi que Casimir se trouve en opposition avec le Gouvernement : cela nuit à notre brave ami.

Commencez donc, cher ami, à faire quelque chose d'un peu important. Les sujets ne manquent pas. Je serai bien heureux quand je verrai chez les libraires de Paris : Poésies de Victor Pavie.

Yous pouvez faire d'immenses études à Angers. Vous avez journellement des modèles vivants autour de vous. Cherchez à pénétrer l'homme dans toutes les circonstances de la vie. Remontez à la source, laissez, laissez tous ceux qui vous ont précédé.

Young dit dans sa préface qu'il voudrait voir brûler tous les livres, y compris la Bible et les ouvrages d'Homère.

Nous sommes actuellement dans le siècle des traductions. Que de génies sublimes volontairement condamnés à se traîner dans l'obscurité derrière les autres !

Observez la nature, fouillez-la dans ses replis les plus cachés; rendez vos impressions, et Angers aura son Homère.

Adieu, bon et tendre ami.

Votre dévoué,

DAvm.

Collection Pavie. — Les Affiches d'Angers renfermaient assez fréquemmeni des pièces de poésie par Victor Pavie signées de ses seules initiales. Le poète angevin était dès cette époque en relations suivies avec Victor Hugo. Ce fut Louis Pavie qui, en 1826 ou 1827, accrédita David auprès de l'auteur des Odes et Ballades. Young rappelé ici avait frappé par ses Méditations de la nuit l'esprit du statuaire, qui traça plus d'une fois des croquis de monuments à la mémoii'e du poète anglais, hommages qu'il n'exécuta point.

Chez Royer-Gollard. — ChevreuL — Légendes angevines. — L'ombre du maréchal Ney. — Le ferrement des galériens. — Victor Hugo. — La préface de Cromwell.

Paris, 19 novembre 1827.

Mon cher Victor,

Tout ce que je lis de vos écrits me confirme dans mes idées à TOtre égard.

Ces jours derniers, à la réception de Royer-Collard, j'étais à côté de Chevreul et je pensais qu'il y aurait bientôt aussi un poète angevin ; cela dépend de vous, mon cher enfant. Comme je serais heureux ! Travaillez, travaillez; la nature est partout; les choses qui paraissent le moins poétiques le sont souvent beaucoup. Votre père m'a souvent parlé d'un projet qu'il avait de composer une histoire ou une pièce de vers sur Pierre-Lise et le Pont aux Filles! 11 y a bien d'autres endroits qui peuvent être le sujet de compositions.

Un soir, je me promenais du côté de l'Observatoire. Je m'arrêtai, retenu par le souvenir d'une illustre victime. Je m'étais assis à l'endroit où Ney a été fusillé. A force d'y penser, je crus le voir en réalité. Ma tête s'était exaltée. Si je savais écrire, que d'impressions j'aurais pu rendre, mon ami ! Écrivez n'importe comment. Votre prose est aussi bonne que vos vers. Je comprends qu'il y a davantage d'émulation à Paris, mais n'est-il pas digne de vous de lutter dans l'isolement de la province?

Je vois souvent notre ami Hugo; nous sommes allés assister au ferrement des galériens à Bicêtre. Combien j'aime Hugo avec son àme ardente et tout antique !

Je lis actuellement le Dante, Hugo n'est pas sans quelque ressemblance avec ce poète. Il vient de nous lire sa préface de Cromivell. Quelle profondeur de pensées! A elle seule, cette préface est un code de littérature.

Adieu, adieu, mon bon et brave ami ; aimez-moi comme vous aime votre dévoué,

Collection Pavie. — On n'a pas oublié la grande popularilé que s'était acquise Royer-Collard on combattant la loi d'aincssc, et son élection dans sejit collèges en 1827. Le salon politique de ce personnage important de

l'opposition libérale était des plus fréquentés. 'Eugène Chevreul, compatriote et ami de David, était membre de l'Académie des sciences depuis 1826, où il avait succédé au chimiste angevin Louis Proust. Pierre-Lise est un quartier d'Angers construit sur d'anciennes carrières d'ardoises ; le Pont aux Filles doit être cherché dans la commune d'Ecouflant, près Angers. Il est à peine utile de rappeler que le monument du maréchal Ney qui décore le carrefour de l'Observatoire n'était point érigé en 1827. Il date seulement de 1853. La présence de Victor Hugo à Bicêtre ne fut pas sans profit, on peut le croire, pour l'auteur du Dernier jour d'un condamné, qui parut en 1829. Nos lecteurs savent que les épisodes de cette étude psychologique se déroulent à Bicêtre. La préface de Cromwell porte la date d'octobre 1827. Il serait puéril d'insister aujourd'hui sur la valeur de ce manifeste sans mesure, sans ordre, paradoxal, mais étincelant de belles pensées et de traits vigoureux. Le « cénacle » composé de Vigny, Emile Deschamps, Sainte- Beuve, Louis Boulanger, et d'autres écrivains ou artistes de talent, avait eu . la primeur de cette préface. David prenait place à ses heures dans le cénacle, mais on a vu déjà que Casimir Delavigne était pour lui un ami. Chateaubriand ne lui semblera pas indigne de recevoir son hommage. David a donc gardé une indépendance relative vis-à-vis des classiques et des romantiques.

XX[ David à Pavie père.

Un portrait du maître. — Hugo. — Le médaillon de Delacroix.

Paris, 22 décembre 1827. '

Mon cher ami,

Monsieur L... a bien voulu se charger de vous faire passer deux portraits de votre ami. Je vous prie de les accepter. Je crois que vous serez content de celui dessiné par Dupré. Je viens d'en déposer un autre chez M. L... pour notre ami Delusse; il vous arrivera sous peu de jours. Dites à Yictor que je suis assez paresseux pour ne pas avoir terminé le portrait de Lacroix, j'ai besoin encore d'une séance. Sous peu de jours je répondrai à l'aimable lettre de Victor.

Je suis toujours enchanté que vous m'ayez fait connaître Hugo.

Adieu, cher ami, recevez mes vœux bien sincères pour le renouvellement de l'année, et croyez à l'inaltérable amitié de votre

dévoué,

DAvm.

Collection Pavie. — Le portrait de David, mentionné ici, est une lithographie de Louis Dupré. Nagler (tome IV, p. 19) signale cette composition.

C'est à Louis Pavie que le sculpteur était redevable de ses relations avec Victor Tiugo. (David d'Aiigers, etc., t. l, p. 199.) David appelle volontiers le peintre des i1/a55flcce,j de Scio « Lacroix » pour « Delacroix ».

La Fayette à David.

Au sujet de la tentative d'assassinat commise sur David.

La Grange, 15 janvier 1828.

Le cruel accident que Monsieur David Yient d'éprouver a consterné les habitants de La Grange. La vive inquiétude que nous avons eue, en commun avec ses autres amis, a été successivement soulagée par les nouvelles subséquentes. Je m'empresserai, en arrivant à Paris, d'aller en savoir par moi-même. Mais je ne veux pas attendre plus longtemps avant de lui témoigner l'affliction et l'anxiété que j'ai ressenties, ainsi que mes vœux pour son rétablissement le plus prompt possible, et le sincère et reconnaissant attachement que je lui ai voué de tout mon cœur.

La Fayette.

Collection David d'Angers. — On trouvera les détails de la tentative d'assassinat commise sur l'artiste dans David d'Angers, etc. (t. I, pp. 180- 189 et 574). Ce billet est daté du château de La Grange en Brie (Seine-et- Marne), résidence du général.

David à Pavie père.

Convalescence du maître.

Paris, 22 janvier 1828.

Cher ami, je profite du voyage de Monsieur Bodinier pour vous faire remettre ces lignes; ce sont les premières que j'écris depuis mon malheureux accident. Je ne veux pas rester plus longtemps sans vous écrire : vous me témoignez tant d'amitié I

Votre lettre m'a rendu bien service. Elle a été d'une réelle

ressource pour mon cœur. Mon ami, je vous ai toujours trouvé dans les grandes circonstances de ma vie. Certes, c'était une grave circonstance, ce dernier événement, puisqu'il pouvait interrompre une existence dont j'ai besoin encore pour mettre à exécution quelques ouvrages auxquels je désire bien attacher mon nom.

Je regarde comme un miracle d'être réchappé de cette crise; je reviens à la vie. Je la recommence. Je ne sais si c'est un bonheur, car elle a été déjà bien fatigante pour moi ; elle a été une longue agonie et je n'ai même plus d'illusions.

Je ne prévois pas, cher bon ami, pouvoir faire un voyage en Anjou cette année ; mes travaux me forceront de rester à Paris.

J'aurais bien désiré envoyer mon portrait à tous mes bons amis d'Angers, mais je n'en ai plus que trois que je vais vous envoyer; vous savez à qui je les destine. Dupré a vendu la pierre lithographique à Ghaillou et Potrelle, marchands d'estampes, rue Saint-Honoré.

Adieu, mon brave ami, soyez heureux et recevez l'assurance de mon inviolable attachement,

David.

Collection Pavie. — Le porteur de cette lettre est le peintre Guillaume Bodiaier, compatriote de David.

David à Victor Pavie.

Retour à la santé. — Le Corsaire rouge. — Edouard MoU.

Paris, 30 mars 1828.

Cher ami,

Je n'ai que quelques minutes pour m'entretenir avec vous; j'en suis effrayé, j'ai tant de choses à vous dire ! Enfin je profiterai de ces courts instants pour vous remercier de votre bon souvenir. Vos lettres, cher ami, sont un baume pour mes blessures; on est si heureux de ne pas porter ses affections sur des ingrats!... Je viens d'éprouver une vigoureuse tempête. Je travaille à la conservation de mon vaisseau. Il est bien fatigué,

Eï SES RELATIONS LITTÉRAIRES 29

mais le pilote est toujours au gouvernail...; il arrivera au port, quoiqu'il y ait encore des nuages bien noirs à l'horizon. Enfin, s'il arrive brisé dans le port, quelques amis en recueilleront sans doute les fragments.

Cher ami, en parlant marine, je pense au Corsaire rouge de mon bon ami Cooper. L'avez-vous lu? 11 m'a bien intéressé.

Adieu, cher ami, embrassez pour moi mon bon ami, votre père.

David.

Je vous recommande M. Moll, qui veut bien se charger de ma lettre.

Colleclion Pavie. — Edouard Moll, l'architecte, porteur de ce billet, est Angevin. Il a construit dans sa ville natale l'Hospice général Sainte-Marie, dont les plans, exposés au Salon de 1859, valurent une médaille à l'auteur. Cooper, on l'a vu plus haut, habitait la France depuis 1826. Il était en relations avec David. Le Co7'saire rouge parut cette môme année. Nul doute que l'auteur n'ait offert son nouveau livre au statuaire.

David à Pavie père.

Départ pour l'Angleterre.

Paris, 22 avril 1828.

Cher ami,

J'ai reçu avec bien du plaisir votre dernière lettre, et j'ai vu notre jeune ami Théodore. Nous allons donc tous trois entreprendre un voyage intéressant. Il nous manquera bien certainement une personne que nous aimons de tout notre cœur. Oui, cher ami , vous nous manquez. Voilà comme jamais un bonheur ne peut être complet.

Salut et amitié inaltérable,

David.

Je pense que Dupré viendra avec nous.

Collection Pavie. — Annonce du voyage que David fît en Angleterre accompagné de Victor et de Théodore Fa vie. Le Salon de Londres et l'es-

poir de modeler le buste de Walter Scott attiraient le statuaire dans la Grande-Bretagne. {David d'Angers, etc., t. I, pp. 189-192.) Louis Dupré ne fut pas du voyage.

David à Pavie père.

Retour à Paris. — Victor Pavie.

Paris, 31 mai 1828.

Cher ami,

Vous allez revoir vos chers enfants; ils ont contemplé beaucoup de belles choses. Je suis bien persuadé que ce voyage ne sortira jamais de leur mémoire. Je serais bien étonné si cela ne montait pas la tête à Victor, pour lui faire produire un ouvrage digne de l'idée que nous avons de lui. Il faut l'entretenir dans cette pensée, cher ami. Victor a besoin d'être stimulé. Il est trop craintif, trop hésitant. Il ne faut pas qu'il se borne à admirer les autres. La nature l'a généreusement doué. Qu'il en profite.

Je dois vous dire^ cher ami, que je suis enchanté de la société de ces deux bons amis : ils ont été bons, bienveillants, patients avec moi; aussi j'en suis très reconnaissant et je les aime de toute mon àme.

Adieu, cher bon ami, aimez-moi toujours et soyez bien assuré de la réciprocité de mes sentiments à votre égard,

David.

Collection Pavie. — Le compagnon de route de David, Victor Pavie, n'a pas laissé d'études sur l'Angleterre, mais il a raconté dans des pages étincelantes et enthousiastes le voyage accompli à Londres sous la conduite du sculpteur. (OEuvres choisies de Victor Pavie, t. I, pp. 7-12.)

Madame Récamier à David.

Rendez-vous pris pour une séance de pose. Madame Récamier serait charmée que Monsieur David pût,

sans déranger aucun de ses projels,lui donner quelques momens de sa soirée, demain vendredi.

Elle le prie d'agréer tous ses compliments.

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