‹ David d'Angers et ses relations littérairesChapitre 25 sur 74 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

Collection David cPAnr/ej's. — Manuel, député de 'l'opposition en 1823, a joui d'une popularité que Victor Hugo a eu le secret de réveiller vers 18oo. Le médaillon en marbre, de proportions colossales, sculpté en 1831 par David, fut offert à Béranger, ami intime de l'homme politique disparu en 1827. Ce marbre est aujourd'hui au musée de l'hùtel Carnavalet. (Musées d'Angers, pp. 138,333.)

David à Ferdinand de Lasteyrie.

Un bal costumé chez Alexandre Dumas.

Vendredi matin (février 1832.)

Mon cher Ferdinand,

Dumas étant extrêmement occupé des apprêts de son bal, et n'ayant pas de papier sous la main pour vous écrire, m'a chargé de vous inviter pour sa réunion. 11 sera enchanté de faire la connaissance du fils de M. de Lasteyrie. Ainsi pensez à votre costume, car c'est de rigueur. Vous savez que c'est pour demain samedi. Présentez, je vous prie, mes respectueux hommages à Monsieur et à Madame de Lasteyrie.

Yotre tout dévoué,

David.

Collection Lasteyrie. — Ferdinand de Lasteyrie, homme politique, écrivain d'art, membre de l'Institut, esprit délié, d'un dévouement et d'une affabilité qui lui assuraient toutes les sympathies, a été pour David un ami et un guide précieux en plus d'une occasion. Le biographe du maître lui est redevable de renseignements et de bons offices dont il garde le souvenir. Lasteyrie, né en 1810, avait vingt-deux ans lorsqu'il reçut ce billet. Il était déjà connu pour avoir rempli l'office d'aide de camp du général La Fayette, son parent, durant les journées de Juillet. L'annonce tapageuse du bal costumé que préparait Dumas était faite pour tenter un jeune homme. David lui obtint l'invitation qu'il convoitait. Le bal du romancier est resté légendaire; mais comment en parler après ce qu'en a raconté Dumas luimême dans ses Mémoires (t. IX, pp. 68-107)? C'est là qu'il faut aller puiser le récit tour à tour désopilant et sérieux de cette fête unique.

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David à Victor Pavie.

Statues de Corneille, de Talma et de Jefferson. — Visite à Chateaubriand dans sa prison. — Stella. — Le Roi s'amuse. — Le peintre Blondel. — Paul Delaroche. — Victor Schnetz. — Le poète Barthélémy.

Paris, 25 juin 1832.

Mon cher Victor,

Ta lettre m'a fait un bien vif plaisir; je suis si inquiet sur tout ce qui se passe dans notre ville que quelques lignes seront toujours bien précieuses pour moi. Ainsi, cher ami, prends courage et écris-moi le plus souvent qu'il te sera possible.

Je travaille beaucoup actuellement; je voudrais tâcher d'avoir terminé à la tin de l'été le Corneille, le Talma et la statue de JelFerson qui sera exécutée en bronze pour New- York ; après cela, j'espère voyager un peu avec Emilie. Paris me dégoûte^ il y a une odeur de sang qui fait mal.

J'ai été voir Chateaubriand dans sa prison; je l'ai trouvé toujours le même, c'est-à-dire calme et résolu à tout; un homme de ce caractère ne conspire pas ; il a imprimé son opinion ; c'est une guerre d'homme d'honneur.

As-tu lu l'ouvrage de de Vigny, Stello? Selon moi, on y retrouve toujours le génie d'un poète, mais trop le grand seigneur vexé contre la pauvre espèce humaine, qui a eu le très grand tort de ne pas recevoir ses drames avec tout le respect dû à sa seigneurie.

Hugo nous prépare un drame. Il a déjà fait les deux premiers actes; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu; on dit que ses yeux vont mieux.

Ce matin, je vais aller voir Barthélémy. J'aime ce poète parce qu'il employé son génie à servir la cause de la liberté.

L'Institut vient do nommer Blondel! ! et nous étions six pour Delaroche. Schnetz n'a eu que trois voix. Quelle honte!

Adieu, cher ami, santé et bonheur, ce sont les vœux de ton dévoué de cœur,

David.

Collection Pavie. — Cette lettre a été insérée dans l'ouvrage Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, sous la date fautive de 1831. Les faits auxquels David fait allusion ici se sont passés en 1832. Chateaubriand a raconté l'histoire de sa détention en juin 1832, motivée par sa correspondance avec Berryer, détenu à Nantes pour s'être intéressé à la descente de la duchesse de Berry eu Vendée. (Mémoires d outre-tombe, t. V,pp. ^78-300.) La phrase dans laquelle l'artiste parle de sang vei"sé est une allusion aux troubles qui prirent naissance le jour du convoi du général Lamai'que (5 et 6 juin). L'opinion de David sur Stella n'a pas été démentie par notre génération. Ce livi-e paradoxal, plein de chimère et d'amertume calculée, n'a plus de lecteurs. Stello parut en 1832. Le drame que prépare Victor Hugo s'appellera le Roi s'amuse. Commencé avec le mois de juin 1832, le premier acte était achevé le .5 juin. (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. II, p. 374.) La pièce fut jouée le 22 novembre suivant. Le poète satirique Auguste-Marseille Barthélémy reçut des mains de David son profil modelé en cette môme année 1832. Merry-Joseph Blondel, peintre d'histoire et de portraits, élève de Rcgnauit, fut élu à l'Académie des beaux-arts le 2 juin 1832, succédant à Lethière. Delaroche, qui a eu six voix en cette même journée, n'attendra que quelques mois pour succéder à Meynier (novembre 1832). Quant à Schnetz, son stage à la porte de l'Académie sera long. Les trois voix obtenues par lui en 1832 ne se transformeront en majorité que le 25 février 1837, date à laquelle Schnetz prendra possession du fauteuil de Gérard,

LXYI

Népomucène Lemercier à David.

Réception du médaillon du poète.

Paris, oe 7 juillet 1832.

Mon cher et célèbre confrère,

J'aurais voulu que vous lussiez lémcin de la réception de votre charmante lettre et du beau présent qu'elle accompagnait.

M™'= Lemercier et ma fille n'en étaient pas moins enchantées que moi-même. Prenez garde! Vous m'aurez inspiré de l'orgueil en me faisant croire à un long souvenir de ma personne ; mais on m'excusera sans doute puisque votre ciseau donne un gage d'immortalité. Me voilà par vous au rang de vos admirables médaillons historiques, et je me glorifie de cette dignité que je dois à l'excellence de votre art. Il m'est doux d'avoir mérité à vos yeux de devenir l'objet d'un ouvrage aussi durable que le vôtre.

J'irai vous exprimer toute ma reconnaissance et ma vive amitié.

Votre dévoué,

N. Lemercier.

Collection David d'Angers. — C'est en 1832 que l'artiste modela la médaille de Lemercier. {Musées d'Angers, pp. 143 et 334.) Convient-il de voir dans cet hommage l'expression de la gratitude du maître au sujet de l'apostille relevée sur la première lettre de ce recueil ?

Rauch à David.

Humboldt. — Le sculpteur Rauch, associé étranger de l'Institut de France. — Un fragment de groupe. — Gérard. — Ingres. — Cortot.

Berlin, 29 juillet 1832.

Monsieur,

Avec le plus grand plaisir j'ai reçu par S. E. M. le baron Alex, de Humboldt, retournant à Berlin, vos saluts, et les nouvelles de votre activité dans votre beau et fertile talent. Vous avez su vous assurer le bonheur de la famille en choisissant une jeune, jolie et très aimable épouse. C'est un bonheur qui vous accompagnera avec ses charmes par toute la vie, ce que je désire avec le plus vif intérêt, en vous faisant parvenir mes sincères félicitations. M. de Humboldt nous a laissé l'espérance de vous voir un jour que vous viendrez par Munich et Vienne jusqu'à Beriin ; ce qui me rendra très heureux.

Ne sachant pas écrire une langue étrangère, j'étais toujours fâché et troublé par mes propres reproches, de ne vous avoir pas

porté mes remerciements pour la grande attention que vous et M. le baron Gérard avez eue de me proposer comme membre correspondant de l'Institut de France. C'est un bonheur que je n'attendais pas, et dont je ne suis redevable qu'à vous. Monsieur, et à votre extrême indulgence. Je vous prie d'avoir la bonté de faire mes compliments à M. Gérard.

Il y aura six semaines que j'ai expédié une petite statue (en marbre, dans l'attitude suppliante), portrait d'un fils de M. Paul Demidoff, à l'adresse de Madame Annette Baudin, rue Saint- Lazare, 41, à Paris, et je prends la liberté de vous prier, quand la caisse arrivera ou sera arrivée, d'envoyer quelqu'un de votre atelier, pour que la statue soit posée près d'une fenêtre, et sur un piédestal de deux pieds et quelques pouces. L'original de cette figure fait partie d'un groupe en bronze de trois figures décorant le monument du docteur A. -H. Franke, placé dans la cour du grand hôtel des Orphelins, à Halle sur Saale.

Nous avons, au mois de septembre, notre exposition à l'Académie. Est-ce que vous n'avez rien sous la main que vous puissiez nous envoyer? La moindre chose nous rendrait heureux!

Je vous prie de faire mes compliments à Madame votre épouse et à MM. Ingres et Cortot.

Avec la plus haute considération et amitié, j'ai l'honneur d'être^ Monsieur, votre très humble et très dévoué serviteur,

Rauch,

Collection David d'Angers. — Le sculpteur prussien Christian Rauch fut élu membre correspondant de l'Institut le :28 avril 1830, et associé éU'anger du même corps le io décembre 1832. La lettre ci-jointe décida-t-elle les membres de l'Académie à honorer d'un titre plus recherché que celui de correspondant le sculpteur allemand ? Le monument du philanthrope Francke, à Halle, est connu, mais ce qu'on ignorait, c'est que Tune des ligures de ce monument est un portrait. Rauch, chargé de sculpter la statue d'un fils de Paul Demidoff, fit d'abord entrer cette figure dans le groupe qui devait constituer le monument de Francke. On voit ici que Rauch était en relation avec Gérard, Ingres, Gortot et David.

Victor Pavie à David- La Provence vue par un poète. — Marseille. — L'Arc de triomphe. — Aix. — René d'Anjou. — Hyères. — Avignon,

Nîmes, 23 septembre 1832.

Mon cher monsieur David,

C'est de Marseille ou d'Aix que j'aurais dû vous écrire. Je le voulais, mais je ne le pouvais : les heures filaient, nous courions, nous gagnions le large, et pour un peu plus, le ciel eût été moins bleu. C'est ce que je ne voulais pas; je tenais à vous écrire sous votre ciel, sinon dans une de vos villes. A Marseille, vite à TArc de Triomphe, dont votre laborieux praticien nous a ouvert la porte, ciselant, fouillant toujours. Quant à vos lents et insipides confrères, je ne sais d'où ils en sont encore, mais rien de leur étroite cervelle n'a été promulgué au grand jour du soleil. Vous et Puget vous attendez toujours.

Notre bon René a été pour le retour : car nous avions brûlé Aix en passant. Tous m'avez ramené à ce pauvre homme, dont jusqu'icije rougissais presque pour notre ville, tant il me semblait laid et nul. Mais quand les miraculeuses portes de la cathédrale ont roulé pour nous sous la clef d'un suisse mystérieux, que nous eûmes été initiés peu à peu aux secrets de cet édifice unique, et que les deux battants d'un tableau d'une candeur extatique signé René d'Anjou et de Provence s'ouvrirent devant nous, j'ai compris l'existence d'un homme chez qui l'art était devenu une des plus hautes dignités du malheur. J'ai compris aussi cette figure dont la naïveté rehaussait la laideur populaire. J'ai abouti, en le revoyant, à l'intelligence de votre œuvre, qui, la première, m'avait acheminé déjà à l'intelligence de la sienne.

C'est ici, en face de la Maison Carrée, que l'on vient retremper son horreur contre la Bourse et la Madeleine. Partout ici, j'ai joui du grec comme jamais. J'avais besoin d'une trêve à ma fureur pour le gothique qui me tournait le sang. J'y reviendrai de meilleur cœur que jamais après cette saine et tonique purgation. Les ruines sont plus vivantes ici. Le pouls bat plus vite qu'au Musée 5 tout transpire à travers ce ciel qui n'est pas une voûte de

papier bleu collé, avec des lambeaux de tapisseries pour nuages, mais de l'air, de l'air sans rivages, ce ciel, océan dont le ncMre n'est qu'une rivière, où des flocons de vapeur glissent comme le navire sur l'Océan.

J'ai vu Hyères et ses orangers, le Rhône et ses montagnes, Marseille, cette ville du Levant, les gorges d'011ioules,si terribles, si sauvages, et le souvenir le plus ancien déjà, celui qui domine tous les autres, devant lequel rien ne prévaudra, c'est cet étrange Avignon, perdu, isolé, devant lequel tout le monde passe, cette ville des papes, cette pure Rome chrétienne, sans Louve ni Romulus, aux ruines amoncelées, aux deux tombeaux qui survivent comme des revenants à tant de tombeaux, aux femmes vertes et bleues, aux petitesfiUes toutes graves, posant comme des statues, s'oubliant vivre au milieu d'une rue, dans la boue du ruisseau, pour s'adonner, ça et là, par je ne sais quel instinct du passé, à des rêveries inarticulées dont le coude du passant moderne vient à peine les distraire. Ici ma plume se cabre Je reste sur Avignon. Revenez-y vous-même.

Du fond du cœur à jamais,

Victor Pavie.

Collection Davidd'Angers. — L'Arc de triomphe de Marseille est en partie décoré par David. (Musées d'Angers, pp. '104-10o.) Victor Pavie s'est laissé surprendre par une tradition ancienne lorsque, dans la cathédrale d'Aix, il a vu le triptyque communément désigné sous le titre le Buisson carient. Cette peinture n'est pas signée. On l'attribuait au roi René. C'était une faute. René d'Anjou l'avait seulement commandée pour sa chapelle des Carmes au peintre Nicolas Froment d'Avignon. Cette peinture fut exécutée de 1475 à 1479. Nous décrivons ce triptyque dans notre ouvrage sur les Portraits nationaux exposés à Paris en 1878 (pp. 4-5).

Alfred de Musset à David.

Le médaillon de Musset. — Un souvenir d'Hoffmann.

Mon cher David, je suis allé chez Micheli pour avoir de vos médailles; il demande une autorisation de vous pour cela; soyez

assez bon pour m'envoyer deux mots de votre main pour Micheli et pour votre petit Cardillac des Enfants rouges; vous obligerez votre dévoué de cœur,

Alf . DE Mdsset.

Collection David d' Angers. — Que signifie le surnom de « Cardillac » appliqué à Musset? Nous supposons que le souvenir de René Cardillac, rhabile orfèvre mis en scène par Hoffmann dans son conte fantastique Mademoiselle de Scudéri, n'est pas étrangère l'allusion du poète. Mais ce D'est là qu'une hypothèse, une piste, non une solution.

Armand Carrel à David.

Sur la médaille du publiciste. — Le teint bronzé de Carrel.

Comment vous remercier, mon cher David, d'une ciiose si belle? On est chez moi d'une joie et d'une reconnaissance que je veux qu'on puisse vous témoigner bientôt; vous m'entendez et j'espère que vous ne me refuserez pas.

Le bronze est magnifique et le plâtre n'en pouvait pas donner l'idée. Il me faut une occasion si intéressante pour moi pour que j'aie pu apprécier la supériorité des effets produits parle bronze. C'est aussi un peu la couleur de mon teint, et c'est peut-être une des raisons pour lesquelles on me reconnaîtra si bien dans votre bronze. Grand merci de l'immortalité que je vais vous devoir.

Je vous prie de faire agréer à Madame David mes hommages les plus respectueux et de croire à ma vive reconnaissance,

A. Carrel.

Collection David d'Angers. — Le profil de Carrel, d'une rare énergie, fut modelé en 1832. [Musées d'Angers, p. 14:i.)

David à Victor Pavie.

Le Salon. — Lucrèce Borgia. — L'appartement de Victor Hugo à la place Royale. — Auguste Barbier. — Madame Yalmore. — Les statues de Corneille, de Jeû'orson et de Philopœmen.

Paris, 20 janvier 1833.

Voilà encore le Salon ajourné; c'est ce qui sera cause sans doute du retard que tu mettras à venir nous voir à Paris, et c'est pour cela que je t'écris ces lignes, parce qu'il y a bien longtemps, trop longtemps que je n'ai reçu de tes nouvelles. Je ne vois aucun Angevin. Ceux que je pourrais voir sont des juste-milieu furieux, et je suis à l'égard d'Angers comme si j'en étais à six cents lieues. A propos d'éloigncment, Théodore a-t-il écrit ? Gomme il y a longtemps qu'il est parti, je pense bien souvent à lui, et tu me feras grand plaisir de me donner de ses nouvelles quand tu en auras reçu.

Hugo va donner une nouvelle pièce, dans une huitaine de jours. Le sujet est Lucrèce Borgia; il l'a faite en quinze jours. Voilà ce que j'ai entendu dire. Il aurait amplifié l'histoire, qui est déjà assez scandaleuse et abominable. Il fait Lucrèce devenir amoureuse du fils qu'elle a eu de Borgia. On craint bien que toutes ces horreurs ne révoltent. Gela m'a fait bien du mal à entendre. Comment ce génie colossal n'a-t-il pas le sens de ce que l'art doit repousser ? Gela n'est pourtant pas très difficile. On peut interroger les masses. Elles ont un tact exquis.

J'ai été faire visite à Hugo, place Royale. Les appartements sont d'une grandeur et d'une beauté très remarquables; puis, toutes les maisons qui entourent cette place ont appartenu à des personnages historique^. Mais ils avaient de vastes cheminées dans lesquelles on mettait des arbres! Actuellement on a de petites cheminées, et ces vastes pièces sont des magasins à bons rhumes de cerveau.

Je viens de faire la connaissance de Barbier. Tu ne l'aimes pas? Je trouve cependant que cet homme a un génie puissant. Il m'a remué fortement, mais tu sais que j'aime aussi ce qui est noble et beau. Peut-être que ses opinions politiques ont réveillé mes passions. Gela pourrait bien être. C'est ce qui prouve qu'il est bien difficile déjuger ses contemporains. Il va faire paraître demain un poème ; je l'attends avec impatience.

J'oubliais de te dire que j'ai eu le bonheur de voir M"^ Valmore. Rien n'est comparable à cette femme. Son âme sublime est bien visible sur ses traits. Ses traits sont laids, et elle est admirable. Je rougis quand je regarde la médaille que j'en ai faite. Elle dit ses vers d'une manière aussi mélodieuse que Lamartine. Tu verras bientôt, dans son nouveau volume, des vers à Paganini. Emilie et moi pleurions comme des enfants. Quel monument elle vient d'élever à cet homme !

Après demain, on va mouler ma statue de Corneille et celle de Jefferson. Actuellement, je vais commencer Philopœmen et tout ce que tu connais.

Je crois que nous pourrons coucher dans notre nouvelle maison vers le commencement du mois prochain. Mille tendres amitiés à ton père.

Ton dévoué ami de cœur, DAvm.

Collection Pavie. — Quelques fragments de cette lettre ont été publiés dans Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires. Le Salon de 1833 s'ouvrit le 1""' mars; le précédent, celui de 1831, s'était ouvert le l''"' mai. David, en parlant d'un ajournement, se fait donc l'écho d'une nouvelle bientôt démentie. Le drame de Victor Hugo Lucrèce Borgia fut l'eprésenté en janvier 1833 et publié le mois suivant. La préface de l'auteur porte la date du 12 février. Le poème qu'Auguste Barbier fit succéder aux lamhes et qu'il publia en 1833 est llPianto. Les principaux sujets traités par le poète lui avaient été inspirés au cours d'un voyage en Italie. Marceline Desbordes, mariée en 1817 à l'acteur Valmore, a publié en 1833, outre deux romans en prose, son recueil de vers les Pleurs. Le médaillon de M"^ Valmore, modelé par David, date de 1832. {Musées d'Angers, p. 143.) L'artiste a déjà parlé des statues de Corneille et de Jefferson dans sa lettre du 23 juin 1832. Le Philopœmen, aujourd'hui au Louvre, ne fut achevé qu'en 1837. L'esquisse porte la date de 1836. Il n'est donc pas certain que David se soit occupé, dès 1833, comme il en avait le projet, de la statue de Philopœmen. [Musées d'Angers, pp. 106, 342, 351.)

Rauch à David.

La statue du jeune Demidoff par Rauch. — Les estampes du monument du général Foy. —Projet de David de se rendre à Berlin. — Le monument de Blûcher. — Le sculpteur Alvarez.

Berlin, 25 février 1833.

Monsieur et cher collègue,

Avec le plus grand plaisir, j'ai reçu votre très aimable lettre du 26 octobre. Je vous en suis très obligé, et vous remercie également des renseignements que vous avez eu l'extrême bonté de me donner sur le petit marbre envoyé d'ici à M^^Baudin. Je vous ai encore beaucoup de gratitude de trouver ce marbre acceptable pour l'exposition prochaine.

Quelques heures avant l'arrivée de votre chère lettre, j'avais l'agréable surprise de me voir apporter l'album contenant les gravures de votre beau monument du général Foy, dont vous avez su fixer la mémoire avec un talent unique qui vous est bien propre, et qui aurait suffi à éterniser la mémoire du grand homme de la manière la plus digne, si l'histoire ne s'était chargée de ce soin.

Ce qui me plaît surtout, c'est que vous avez caractérisé l'époque à laquelle a vécu le général par l'individualité de ses amis, toujours représentés près de lui jusqu'à la tombe, tandis que la statue du héros lui-même est traitée suivant le mode iconique. Ce travail sera vivement apprécié de la postérité, pour laquelle votre génie fertile ne manquera pas de produire encore dans une mesure très glorieuse.

Nos artistes, ainsi que moi, ont vivement regretté que vous ayez été empêché d'envoyer quelques-uns de vos ouvrages à notre exposition de Berlin. Mais nous nous ilattons de les voir exposés au mois de septembre 1834. Et d'après l'intéressante promesse contenue dans votre lettre, nous espérons avoir l'avantage de vous posséder ici, lorsque vous entreprendrez le voyage, projeté par vous, de Munich, Vienne, Dresde et Berlin.

Vous m'excuserez, Monsieur, si la présente réponse ne vous est pas parvenue plus tôt, mais j'espérais y joindre quelques

épreuves des gravures faites d'après les bas-reliefs du monument du maréchal prince Blùcher à Berlin. Ces estampes devaient vous être portées par un de nos artistes, mais qui tardera encore de quelques semaines. Je prends donc le parti d'expédier ma lettre d'avance.

M. le baron de Humboldt m'a chargé de vous présenter ses saluts les plus respectueux, ainsi qu'à M. le baron Gérard. En même temps, vous m'obligerez beaucoup de renouveler en mon nom l'expression de mes sentiments les plus distingués à M. le baron Gérard, à MM. Ingres et Gortot, auxquels, ainsi qu'à vous, je dois sûrement l'honneur de ma nomination d'associé de l'Académie royale, à la place de notre digne ami, feu M. Alvarez, de Madrid. Ma lettre exprimant les sentiments de la plus reconnaissante gratitude a été adressée à M. le président Quatremère de Quincy par la légation.

A Madame votre épouse je vous prie de faire mes compliments les plus empressés. Quant à vous, recevez l'assurance de la plus haute considération et amitié avec lesquelles je me recommande à votre souvenir.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très

dévoué serviteur,

Rauch,

Collection David d'Angers. — Le marbre expédié par Rauch à M"^ Baudiii à Paris est signalé dans la lettre du sculpteur allemand publiée plus haut sous la date du 29 juillet 1832. On verra par la lettre qui va suivre pourquoi l'œuvre de Rauch ne fut point exposée au Salon de l\irisen 1833. Rauch a successivement exécuté le momunent de Bliicher à Breslau et la statue de ce général pour Berlin. Le sculpteur José Alvarez, auquel succéda Rauch comme associé étranger de l'Institut de France, était né en 1768 à Priego, prés Gordoue. Il est mort à Rome le 10 décembre 1827, après avoir été employé par Napoléon I" à la décoration du palaisde Monte Gavallo.

David à Rauch.

Bouterweck. — Le monument de Blûcher. — Gœthe. — M""= Baudin. —

Le Salon.

Paris, 14 avril 1833.

Mon cher collègue, J'ai reçu avec bien de la reconnaissance les gravures de vos

ouvrages qui m'ont été remises par M. Bouterweck. J'avais eu l'avantage de voir les modèles chez M. de Gœthe à Weimar. J'avais été frappé du beau style, de l'originalité et de la naïve expression de la nature si bien sentie.

Personne n'admire plus que moi votre grand et noble talent; c'est bien aimable à vous de m'avoir mis à môme de posséder un souvenir de vos ouvrages.

A l'époque de l'ouverture du Salon, je me suis présenté chez Madame Baudin pour faire exposer votre statue, mais M™® Baudin était absente de Paris, et nous avons un règlement extrêmement sévère qui ne permet pas de recevoir les ouvrages qui ne seraient pas apportés avant le jour de l'ouverture. C'est cette raison aussi qui est cause que je n'ai pas pu envoyer mes ouvrages cette année au Louvre. Votre statue est admirablement bien placée chez M""^ Baudin dans un salon uniquement consacré à cet ouvrage. J'ai été étonné de ne pas voir votre nom gravé sur la plinthe. Je vais réparer cet oubli. Votre nom doit tenir une place trop honorable dans la mémoire des hommes pour qu'il ne soit pas inscrit sur tous vos ouvrages.

Recevez l'assurance de l'entier dévouement de votre collègue et admirateur,

DAvm.

Rue d'Assas, 14.

P. S. — J'ai fait vos compliments aux personnes que vous m'aviez désignées. Elles m'ont chargé de vous remercier et de les rappeler à votre souvenir.

Veuillez présenter mes respectueux hommages à M. de Humboldt.

Collection Eggers, à Berlin. — Bouterweck, porteur des estampes de Rauch, estpeut-être un fils de Frédéric Bouterweck, le philosophe allemand qui a signé l'ouvrage Idées d'une Estliétujue du Beau ? La phrase dans laquelle David exprime le regret de n'avoir pu exposer au Salon de 1833 n'est pas rigoureusement exacte. Un ouvrage de lui, un seul, il est vrai, a paru au Louvre cette année-là. C'est le buste en marbre de Boulay de la Meurthe.

David à Pavie père.

Une tombe. — Un berceau.

Paris, 31 mai 1833.

Cher bon ami,

Nous venons d'être bien péniblement surpris par l'épouvantable nouvelle que tu viens de nous donner. Je crois que personne au monde ne peut sentir davantage la pénible situation dans laquelle ce malheur a dû vous plonger, toi et notre cher Victor ; et quand Théodore l'apprendra ! Pauvre jeune homme, il n'était pas là pour recevoir la bénédiction de sa grand'mère ! C'est un noble lien qui vient de se rompre, pour toi, avec le passé, mais il te reste dans tes deux fils des attaches puissantes qui te lient avec l'avenir. Pour nous, nos cœurs et nos pensées sont toujours avec toi. Je viens de voir Hugo; il prend une vive part à ton malheur.

Emilie vient d'accoucher heureusement. L'enfant est un peu souffrant ; quand on a déjà éprouvé un malheur on est si craintif !

Dis à notre cher Victor que j'ai reçu avec bien du plaisir sa bonne lettre et que sous peu je lui répondrai.

Adieu, tout à toi de cœur,

Collection Pavie. — Le deuil auquel fait allusion le statuaire est la mort de la mère de Louis Pavie. L'enfant nouveau-né au foyer de l'artiste est M. Robert David.

Droz à David.

La médaille du philosophe.

Possy, près Paris, 26 juillet 1833.

Mon cher confrère, Je ne puis vous dire combien je suis touché du témoignage

d'amitié que vous venez de me donner. Vous savez combien je fais cas de votre talent et de votre caractère; ainsi vous savez pourquoi je tiens beaucoup à avoir une part dans votre estime et dans votre affection.

Le portrait est arrivé hier à Passy ; ma femme en a été enchantée; elle veut aller aujourd'hui même vous remercier, et c'est elle qui se charge de ma lettre, en attendant que j'aie le plaisir de vous embrasser.

Maintenant que vous m'avez comblé de vos dons, je vous serais très obligé de dire au mouleur de couler pour moi six portraits en bronze et dix en plâtre. Puis, je vous serais obligé de lui dire aussi de les faire porter chez mon gendre, M. Michelot, rue de La Chaise, n° 24.

Présentez, je vous prie, mes respects à votre digne femme, à la digne fille d'un des meilleurs hommes que j'aie connus.

Encore une fois, je vous remercie do cœur.

Croyez à ma profonde estime et à mon inviolable attachement,

Jos, Droz.

Collection David d'Angers. — François-Xavier-Joseph Droz, le philosophe aimable et paisible dont la vie s'écoula « douce comme le ruisseau », était entré à l'Académie française en 1824 et à l'Académie des sciences morales en 1832. L'Institut récompensait par cette double élection l'auteur de l'Art d'être heureux. David voulut rendre hommage au penseur qui a signé les Etudes sur le Beau dans les Arts, et il modela le profil de Droz en 1833. {Musées d'Anrjers, p. 149.)

Victor Hugo à David.

Pluie de médailles. — Thiers, ministre du Commerce. — Les statues du pont des Saints-Pères.

Paris, 3 août 1833.

.Parrive de la campagne, mon cher David, et je trouve tous les trésors de bronze que vous m'avez envoyés. C'est bien vous. Toujours grand artiste et toujours bon ami!

J'ai fait dans V Europe littéraire, il y a une vingtaine de jours, un petit article sur votre affaire avec Thiers. .l'avais recommandé qu'on vous le fît tenir. L'a-t-on fait ?

Je vous serre la main. Victor Hugo.

Collection David d'Angers. — Le statuaire avait coutume d'offrir régulièrement au poète un exemplaire des médaillons qu'il venait de modeler. L'article auquel Victor Hugo fait allusion se trouve dans Y Europe littéraire du 17 juillet 1833. Il a trait à la commande des quatre statues destinées à la décoration du pont des Saints-Pères ou du Carrousel, alors en construction sous la direction de l'architecte Polonceau. Quatre artistes, parmi lesquels David et Pradier, avaient été chargés d'exécuter les statues du nouveau pont, lorsque, par caprice et de sa seule autorité, Thiers, ministre du Commerce depuis le 31 décembre 1832, annula les commandes faites et chargea Petitot de l'ensemble du travail. L'article de Victor Hugo ne manque ni de logique, ni d'ironie mordante. Une entrevue orageuse avait eu lieu, semble-t-il, entre Pradier, David et le ministre aisément irritable.

David à Pavie père.

Cahiers d'anatomie. — Robert David enfant. — Retsch.

Paris, 23 décembre 1833.

Mon cher ami,

Quand l'occasion se présentera, fais-moi le plaisir de faire voir les cahiers d'anatomie que j'ai laissés chez toi, à Bigot et à Mirault, en leur rappelant la promesse qu'ils m'ont faite déplacer un exemplaire de cet ouvrage à l'École de médecine. J'ai aussi la promesse de Négrier à cet égard. D'après l'espérance qui m'en a été donnée par ces Messieurs, j'ai annoncé cette nouvelle aux auteurs. Leur publication est du plus haut intérêt pour la science : on aura donc fait une bonne acquisition pour l'École.

Emilie et moi nous vous souhaitons à tous les deux mille choses heureuses pour la nouvelle année. Robert, qui s'était mis à danser depuis à peu près deux mois, chante actuellement; il n'est pas trop difficile sur le choix des airs, mais sa musique nous fait presque autant de plaisir que celle de Rossini, et puis nous attendons une dent vers le premier de l'an ! ! !

Tout à toi de cœur,

DAvm.

P. S. — Dis à Victor que j'ai vu les compositions de Retsch, d'après les œuvres de Schiller ; c'est bien beau.

Collection Pavie. — Les docteurs Bigot, Mirault et Négrier ont exercé la médecine, avec éclat, à Angers. Les estampes de Retsch, d'après les poèmes de Schiller, sont au nombre d'une centaine.

NiemceAvicz à David.

Profil de vieillard. — Gros. — Casimir Delavigne. — Eugène Scribe.

Paris, 30 janyier 1834.

Monsieur,

J'étais bien souffrant hier lorsqu'on m'a apporté votre aimable lettre et le beau présent qui l'accompagnait. Ce matin, quoique faible encore, je me lève et m'empresse de vous en témoigner, Monsieur, mes remerciemens les plus sincères. Vous, Monsieur, et M. Gros, vous avez ramassé ma vieille figure avant qu'elle tombe en poussière. C'est donc les deux noms illustres de David et de Gros qui feront que le mien ne périra pas entièrement. Aussitôt que je me sentirai en état de sortir, je me rendrai en personne dans votre atelier, pour voir encore une fois vos chefsd'œuvre et vous réitérer tous mes remerciements.

Veuillez agréer les assurances de ma considération la plus distinguée. Présentez mes compliments à Madame David. J'embrasse aussi le joli petit bonhomme.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obligé serviteur,

Julien-Ursin Niemcewigz.

P. S. — Je vous remercie infiniment de vous occuper de me procurer la connaissance de M. Casimir Delavigne. Comment faire pour connaître M. Scribe?

Collection David d'Angers. — La médaille de Niemcevvicz fut exécutée en 1833. (Musées d'Angers, p. laO.) Le poète polonais avait alors soixante-seize uns, et David a modelé son profil ravagé avec une fidélité qui n'est pas exempte de charme. Niemcewiez s'était fixé à Paris en 1832. Gros avait aussitôt recherché la société du poète des Chants historiques, de l'auteur plein de fiaesse des Lettres lithuaniennes, el s'était empressé de peindre son portrait. L'arrivée récente de Niemcewiez à Paris explique le post-scriptum de sa lettre. Il désire conuaitre certains hommes en renom dans les lettres, notamment Delavigne et Scribe, mais il ne sait comment parvenir jusqu'à eux.

David à Victor Pavie.

Marteau ou enclume. — Concours poétique à l'occasion de l'inauguration du Corneille. — L'Étude sur Mirabeau, par Victor Hugo. — Michelet. — Walter Scott. — Le Fronton de l'église de la Madeleine.

Paris, 18 février 1834.

Mon cher Yictor,

J'ai lu avec peine dans ta dernière lettre que tu éprouvais de vifs cliagrins. Ton âme aimante et sensible doit souvent trouver du mécompte dans la vie. Quand on est loyal, on joue cartes sur table avec des gens qui jouent jeu serré. J'ai entendu des bonnes gens dire que, dans ce monde, si on n'était pas marteau il fallait être enclume ; cela est inévitable ; il est bon que l'expérience serve au moins à s'épargner à soi-même d'être trop souvent enclume. Cependant, celte expérience de la vie ne change pas le cœur de l'homme naturellement bon^ mais elle prépare à des jours de profonde mélancolie... Toi, ami, qui as encore un pied dans le berceau, que sera-ce quand les hommes vont presser ta vie comme un citron dont ils piétineront l'enveloppe, après s'être assurés qu'on n'en peut plus rien tirer ? Je crois qu'il ne faut pas trop accentuer ces tristes idées. 11 y a encore de bonnes et tendres âmes. Quand on a le bonheur de les rencontrer, on a le paradis sur la terre.

Je t'envoie le programme d'un concours ouvert à Rouen pour l'inauguration de la statue de Corneille. Si tu gagnais le prix ! Le poète et le sculpteur angevins ! Qu'en dis-tu ?

Je viens de lire l'Éloge de Mirabeau. Ceux qui ont écrit sur cet homme ont toujours été embarrassés pour aborder l'époque où il semble abandonner la sainte cause du peuple. Ils n'ont pas compris qu'il avait à se venger de la royauté, ce qui explique sa fureur contre elle. Mais aussi il était marquis, et surtout corrompu, n'ayant aucune conviction ; cela explique le temps d'arrêt qui marque la fin de sa carrière.

L'ouvrage d'Hugo est peut-être trop brillant; les détails poétiques l'emportent trop sur les masses, qui seules sont faites pour impressionner fortement. Ce sont elles qui restent dans l'imagination. Les détails ne sont saisis que par les petits esprits et les

enfants, qui ne peuvent pas être à la hauteur des grandes pensées. 11 me semble qu'un ouvrage de littérature doit ressembler à un monument qui tire sa beauté du grandiose des lignes, ou à une femme dont la beauté n'a pas besoin du secours des bijoux. C'est le défaut des modernes; même le digue et admirable Michelet n'en est pas exempt. La musique de Rossini accentue, pour moi, ce défaut. Les modernes ont Tair de ces charlatans qui font beaucoup de bruit afin d'attirer l'attention de la foule. N'est-ce pas que quand nous avons vu Walter Scott, seul, il nous a paru bien plus grand que si nous l'avions trouvé entouré d'emblèmes mis auprès de lui pour expliquer son génie ? Encore une fois, il faut être avare de détails. Cependant, quand ils sont placés à propos, ils peuvent donner de la force à l'idée principale. Les détails n'indiquent jamais que la vie physique. Les masses expriment la vie morale.

On vient de découvrir le Fronton de la Madeleine. Le sculpteur est un habile ouvrier, mais il ne se doute nullement du moral de son art. S'il avait voulu consulter la nature, il aurait vu que les moines et les religieuses portent des vêtements extrêmement amples, et d'étoffe très épaisse, afin d'éloigner toute idée de sensualité, tandis que ce sentiment domine dans la mythologie grecque. Les artistes gothiques ont seuls compris le caractère qui convient à notre religion : il faut dire qu'ils étaient croyants !

La Madeleine a la tête levée vers le Christ, elle a l'air de causer avec lui. Quelle différence si elle avait eu la tête penchée vers la terre, comme se jugeant indigne de regarder Dieu ! Tant d'humilité aurait intéressé à elle, au lieu que, dans le bas-relief, elle cherche à plaider sa cause comme une actrice. Ma foi, je ne me sens aucun intérêt pour elle. Ce sculpteur a une tête et un cœur de bois.

J'espère que tu vas venir voir le Salon de cette année. Tu ne peux faire autrement.

Adieu, cher ami, tout à toi de cœur,

Collection Pavie. — L'inauguration de la statue do Corneille à Rouen eut lieu le 19 octobre 1834, mais on se préoccupa de longue date de rehausser l'éclat de cette solennité. VElude sur Mirabeau, par Victor Hugo, parut au début de l'année 1834. Ce travail a pris place dans Litlérature et philosophie mêlées . Michclct, à l'époque où David tient la plumo, avait publié entre autres ouvrages, son P/'écis de l'histoire de France jusqu'à la Révolution

française (1833). Le Fronton de l'église de la Madeleine, jugé avec beaucoup de justesse par David, est l'œuvre de Philippe-Joseph-Henri Lemaire, qui entra à l'Académie des beaux-arts en 1845,

David à Pavie père.

Inauguration du buste de Billard. — Thiers et le Fronton du Panthéon.

, ..mai 1834 (?).

Mon cher ami^

Je viens de lire l'article sur Billard dans ton journal; je suis reconnaissant des lignes aimables qui me sont adressées. J'ai aussi reçu la petite brochure dans laquelle sont insérés les discours qui ont été prononcés le jour de l'inauguration du buste; je suis bien reconnaissant à mes compatriotes du souvenir bienveillant qu'ils me conservent.

M. Thiers est on ne peut plus aimable avec moi; il veut que je continue le Fronton du Panthéon. Il est enchanté de la composition. Quelque temps après ton départ, j'avais reçu une lettre de son secrétaire dans laquelle il me faisait donner l'assurance qu'il n'avait aucune rancune contre moi!!!

Adieu, cher ami, reçois l'assurance de notre constante amitié,

Notre petit Robert jouit d'une santé vraiment admirable; tu juges de notre bonheur!

Collection Pavie. — Le buste du docteur angevin Charles-Michel Billard, mort à Paris à l'âge de trente-deux ans, a été inauguré le 14 juin 1833. Thiers, rentré au ministère de l'Intérieur le 4 avril 1834, invita David à l'une de ses premières réceptions. L'artiste ayant décliné l'invitation, Thiers ne crut pas inutile d'assurer David qu'il ne se sentait pas blessé par cette abstention volontaire. En approuvant la composition duFronton du Panthéon, Thiers se distingue de l'un de ses successeurs à l'Intérieur, qui aura de vifs démêlés avec David au sujet de cet important travail.

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