X. Marmier
Collection David d Angers. — M. Xavier Marmier, à qui sa profonde connaissance des langues allemande et Scandinave avait valu la direction de la Revue germanique, s'était rendu en Allemagne en 1832 et y avait séjourné. Nul doute que David se soit entretenu de l'écrivain français avec Tieck; aussi s'empresse-t-il d'offrir la statuette du littérateur allemand à M. Marmier. Le médaillon projeté de M. Marmier fut modelé en 1835. [Musées d'Angers, p. l.o9.)
XG David à Pavie père.
Mariage de Victor Pavie,
Pai'is, 26 juin 1835.
Mon cher ami,
Nous sommes de retour depuis hier, et nous avons trouvé ta lettre qui nous a procuré une bien vive satisfaction. Enfin, voilà un acte qui va décider de l'avenir de notre bon et cher Victor ; ce que je désire de toute mon âme, c'est que la femme à laquelle il va lier sa vie le comprenne bien, et alors ils seront tous les deux aussi heureux qu'on peut l'être dans cette vie toute de tribulations et de déceptions. Certes, nos vœux les plus ardents, à Emilie et à moi, seront toujours pour leur plus grand bonheur possible.
Mous désirons beaucoup nous trouver à la cérémonie du mariage ; rien ne pourra nous en empêcher, hors l'obligation où je suis de rester tout le mois d'août à Paris, étant professeur à l'Académie tout le mois...
J'espère que notre bonne étoile fera que la cérémonie aura lieu avant ou après le mois d'août.
J'ai bien besoin d'être quelques jours au milieu de vous, chers
amis ; il y a si longtems que nous n'avons passé de ces bonnes et heureuses soirées qui me font tant de bien ! Adieu, mille sentiments d'amitié et de cœur,
David.
Collectio7i Pavie. — A la date du 26 juin 1833, David rentre de Marseille, et non d'Allemagne, comme l'a supposé M. Théodore Pavie, qui a publié cette lettre dans l'ouvrage Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires. La demande de David quant à la date du mariage projeté ne fut point accueillie. C'est précisément le mois d'août qui fut choisi. Ce contre-temps n'empêcha point David d'assister à la cérémonie, où se trouvèrent M""' Victor Hugo, sa fille Léopoldine, son père M. Foucher, Sainte-Beuve, Adrien Maillard, etc. Les vers que Sainte-Beuve improvisa pour la circonstance sont connus. Le poète leur a donné place dans ses œuvres. [Poésies complètes de Sainte-Beuve, in-12, 1869, pp. 336-338.) Ceux que lut Adrien Maillard ne sont pas moins beaux que les stances de Sainte-Beuve. (Victor Pavie, sa jeunesse, etc., pp. 164-163. )
XGI
David à Pavie père.
L'air natal. — Robert David.
Paris. 1" juillet 1835.
Mon cher ami,
Si rien ne nous en empêche, nous serons à Angers mardi, je pense, le soir. Aurais-tu la bonté de nous retenir au Cheval blanc deux chambres donnant l'une dans l'autre, dont l'une pour nous et la seconde pour Robert et sa bonne? Ce bon petit, nous profitons de cette circonstance pour lui faire respirer l'air du pays qu'il doit adopter de cœur comme son pays natal.
Mille tendres et sincères amitiés pour nous tous à vous trois,
David.
Collection Pavie.
Hahnemann à, David.
Le médaillon du fondateur de la médecine homœopathique-
11 octobre 1835.
Mon cher Monsieur,
J'ai reçu la belle médaille que vous avez bien voulu faire de moi et m envoyer hier avec une aimable lettre, dont je ne puis accepter les louanges, que parce qu'elles me sont un témoignage de l'intérêt que mon art vous inspire.
Je ne sais comment vous remercier de tout ce que vous faites pour moi avec tant de grâce, et vous prie d'être bien assuré de la reconnaissance que j'en éprouve.
Je serai heureux si l'occasion de vous servir aussi se présente, et j'espère que vous me la procurerez souvent.
Je vous présente mes amitiés sincères et suis votre dévoué,
Samuel Hahnemann.
Collection David cT Angers. — Le médaillon d'Hahnemann est daté de 183a. L'artiste ne s'estima pas satisfait de ce premier hommage. Il exécuta, deux ans après, un buste eu marbre, du médecin allemand, dans des proportions colossales, et l'olfrit au modèle. (Musées d'Angers, pp. 1(30 et 164.)
XGIII
Mistress Opie à David.
Médaille du romancier. — Publications françaises. — Sœur Marthe. — Sœur Saint-Yincent, de la congrégation de Sainte-Camille. — Souvenir de l'impératrice Joséphine.
Ce 2* de l'onxiômo mois (1835 ?)
Cher et généreux David, comment puis-je oser me rappeler à ton souvenir après un si long silence, et, apparemment, un oubli entier de tout ce que je te dois !
Comment est-il possible que je ne t'aie jamais remercié de toutes tes bontés I Comment est-il possible que je n'aie jamais
accusé réception des trésors de l'art, et de la science, et de la poésie que tu as eu la bonté de m'envoyer, et qui me sont parvenus pendant mon séjour à Londres !
Hélas ! ma conscience me répond : «Oui, ingrate ! Tu n'as jamais remercié ton admirable ami ! »
Vite ! vite ! il faut t'humilier devant ton bienfaiteur, et lui demander pardon de tes péchés.
Madame ma conscience, je t'obéis. Monsieur David, je te tends les mains dans l'attitude de la supplication, et je te dis : « Mea culpa. ))
Eh bien! parlons d'autres choses. Je me suis pardonnée, le courage me revient, et je vais faire comme de coutume.
Je te remercie bien de la petite brochure qui parle de la sœur de charité nommée Sœur Marthe, mais elle n'est pas ma bonne petite amie, la Sœur de Sainte-Camille qui venoit me voir si souvent à Paris (Madame 0... l'a beaucoup connue) et que j'ai vue sur la colline de Montmartre, gardant les brebis que Joséphine lui avoit léguées. Après sa mort, on a imprimé une notice de sa vie. Elle se nommoit Monnoi, je crois, ou Mauroy. Elle n'avoit pas plus de 4 pieds et demi de hauteur (anglais) ; elle avoit de beaux yeux noirs et étincelants, et le teint le plus brillant, mais le bâton dont elle se servoit pour garder son troupeau étoit plus haut qu'elle et je soupçonne qu'elle manquoit absolument de jambes. Cette bonne petite nonne soignoit les soldats françois quand ils soutfroient de la peste à Barcelone, et Delphine Gay a chanté ses bonnes œuvres et celles de sa sœur aussi dans un des jolis petits volumes que tu m'as donnés. Oh! j'ai cru que je t'avois conté tout cela, et que je t'avois dépeint son premier abord chez moi dans l'année 31.
J'ai dû ouvrir ma porte pendant que je revois entre chien et loup, et deux grands chiens se sont jetés sur moi tout en me caressant, et une petite femme les suivoit ! Enfin, je me suis écriée: « Je vois la chère Sœur de Sainte-Camille. » — « Et moi, répondit-elle , je vois enfin la bonne madame Opie ! » Nous nous sommes embrassées et nous nous sommes vouées l'une à l'autre une amitié éternelle! C'est de cette petite sœur que je voudrois me procurer la biographie. Maintenant, cher, j'ai à te dire que mon ouvrage est discontinué. Je travaille à un autre, mais, à n'en point douter, je reprendroi le premier un de ces jours. Il
y a des sujets qu'à cette heure je sens que je ne dois pas traiter. Adieu ! fais bien mes amitiés à la chère Émihe, et fais-moi la justice de croire que je suis toujours la rcconnoissante et fidèle amie,
A. Opie.
Collection David d'Angers. — Amelia Aklerson, mistress Opie, romancier anglais, mje en 1769, morte en 1853, s'était affiliée en 1825 à la secte des quakers dont elle adopta, non seulement le costume, mais le tutoiementtraditionnelqui ne souffre pas d'exceptions. Mistress Opie vint à trois reprises à Paris, en 1802, en 1829 et en 1830. Douée d'un caractère affable, d'un esprit enthousiaste, d'un cœur généreux, elle compta en France de nombreux amis, parmi lesquels le général La Fayette, plusieurs membres de la famille d'Orléans et David. Celui-ci modela successivement le médaillon de laquakeresse en 1829 et sculpta son buste en marbre en 1836. Ces deux portraits furent offerts au modèle. (Musées d' Angers, \ypAd2 et 161.)Lacorrespondance de mistress Opie avec David est volumineuse. Nous en possédons la majeure partie. Elle pourra faire l'objet d'un travail spécial. La lettre insél'ée ici ne laisse pas d'être obscure. Mistress Opie a demandé à David de lui envoyer une brochure sur une Sœur de charité dont elle omet de préciser le nom. L'artiste se procure la biographie de Sœur Marthe (Anne Biget), née en 1748, nioi^te en 1824, et qui, durant la période révolutionnaire et l'Empii-e, prodigua les soins de son inépuisable dévouement aux prisonniers de guerre de toutes les nations que la fortune des armes amenait en France. Outre la croix de la Légion d'honneur, Sœur Marthe avait reçu en 1815 des décorations des empereurs d'Autriche et de Russie, des rois de Prusse et d'Espagne. David avait dû s'y tromper. Sœur Marthe étant alors la personnalité la plus célèbre de la charité chrétienne, il s'était procuré la vie de cette femme de bien et l'avait fait parvenir à mistress Opie. Mais ce n'était pas cela que cherchait le romancier anglais. Elle avait besoin de lire la vie de Sœur Saint- Vincent, de la congrégation de Sainte-Camille, qui s'était illustrée en 1821 à Barcelone pendant l'épidémie de fièvre jaune, en compagnie des médecins français Audouard, Bally, François, Jouarry,Mazet et Pariset. C'est la Sœur Saint- Vincent, improprement désignée ici par mistress Opie sous le nom de Sœur Camille, qui a fourni le sujet de la pièce de vers présentée par Delphine Gay à l'Académie françaiseen 1822. {Poésies complètes, 1876, in-12, p. 37.) Nous laissons à mistress Opie la responsabilité de l'anecdote qu'elle raconte sur la Sœur Saint-Vincent, occupée en 1831 à garder sur la butte Montmartre un troupeau qu'elle aurait dû à la libéralité de l'impératrice Joséphine, morte en 1814. Si tous ces détails sont véridiques, la bergère de 1831 ne se serait donc pas révélée pour la première fois par sa charité en 1821? Elle aurait donc, par son dévouement sur les champs de bataille ou dans les liôpilaux pendant l'Empire, attiré sur elle l'attention de la première femme de Napoléon I" ?
Schelling à David.
La médaille du philosophe. — Le buste de Gœthe à Munich.
Munich, 24 décembre -1835.
Monsieur,
Je vous suis infiniment reconnaissant des deux médaillons que vous avez bien voulu m'envoyer; le mien surtout me présente un souvenir d'autant plus précieux qu'il joint au mérite de me venir de vous celui d'une œuvre remarquable par le caractère d'expression et de vie que vous lui avez su imprimer, et que tous ceux de mes amis à qui je l'ai montré n'ont pu se lasser d'admirer. Je vous en réitère mes sincères remerciements.
L'Académie des sciences (car nous en avons aussi une des beaux-arts) recevra avec beaucoup de reconnaissance le buste de Gœthe que vous voulez bien lui offrir, et elle en disposera du reste tout à fait au gré de vos désirs. Il faudrait qu'elle éprouvât de quelque autre part une opposition à ses vues pour que ce buste ne fût pas placé où vous désirez le voir. Ayez la bonté d'être assuré que je saurai bien conduire cette affaire, pourvu que d'autres ne s'en mêlent pas.
Madame Schelling est bien sensible à votre souvenir et vous fait dire mille belles choses. Nous verrons avec bien du plaisir se réaliser l'espoir que vous nous donnez de vous revoir bientôt à Munich. Nous espérons avoir le plaisir de faire en même temps la connaissance de Madame votre épouse.
Veuillez en attendant, Monsieur, être persuadé des sentiments de considération et de respect avec lesquels je suis. Monsieur, votre très humble serviteur,
Schelling.
P. S. — Ce nom, que je viens de signer, ne pourrait-il pas être corrigé sur le médaillon? On y lit Schalling au lieu de Schelling.
Collection David d'Angers. — On a vu plus haut que l'artiste n'avait pu se faire accompagner de sa femme à Munich, celle-ci s'étant trouvée gravement indisposée au cours du voyage d'Allemagne. La réplique du buste de Gœthe offerte par David à la ville de Munich est en marbre, {Musées d'Angers, p. 137.)
ET SES RELATIONS LITTERAIRES tJÔ
XGV Théodore Lebreton à David.
Le médaillon du poète ouviùcr. — Hyacinthe Langlois.
Rouen, 20 janvier 1836.
Monsieur,
S'il est un honneur auquel je dois être bien sensible, c'est à celui de voir mes traits reproduits par la main célèbre qui nous a rendu notre sublime Corneille et tant d'autres illustrations dont s'honore la France. Je l'avouerai, Monsieur, le porte artisan s'est enorgueilli de cette ovation en songeant que l'obscurité aurait pour toujours étouffé ses élans si quelques hommes généreux, au nombre desquels se trouve notre bon et savant M. Langlois, ne s'étaient empressés d'encourager ses essais. Une âme d'artiste comme celle de ce dernier est empreinte d'une lumière si vive que pour elle il n'est rien d'obscur partout où elle rencontre le germe des beaux-arts. C'est, comme vous le savez, Monsieur, la main de ce zélé protecteur qui crayonna ces traits qu'un travail physique et moral ont rendus si cadavéreux.
Ce dessin parfait de ressemblance touché par votre beau talent ne pouvait manquer d'être un chef-d'œuvre. C'est ainsi qu'en ont jugé plusieurs artistes. Je ne terminerai point cette épître sans vous remercier du plaisir que m'ont fait éprouver les nobles sentiments exprimés dans la vôtre. Votre réflexion sur la mission du poète m'a inspiré une ode que j'ai l'honneur do vous dédier. Je vous prie d'accepter cette fleur du prolétaire à laquelle je joins le sentiment de mon inexprimable reconnaissance.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma plus haute considération,
Théodore Lebreton, oiinrier,
Rouen, place du Vieux-Marché, n» 2.
CollecUon David d'Angers. — Théodore Lebreton, imprimeur sur étoffes et poète, avait reçu la visite de David lorsque celui-ci se rendit à Rouen à l'occasion de la statue de Corneille. L'artiste a raconté les impressions que fit naître en lui sa rencontre avec lepocte ouvrier. (David d'Angers, etc., t. I pp. 277-278.) N'ayant pas le loisir de modeler le profil de Lebreton durant
iOO DAVID D'ANGERS
son trop rapide séjour à Rouen, l'ai'tiste pria l'antiquaire Hyacinthe Langlois, de Pont-de-l'Arche, dessinateur habile, de lui faire parvenir un crayon d'après la tête du poète rouennais. Ce fut ce crayon qui servit de document au statuaire pour l'exécution de la médaille de Lebreton. C'est en 1837 que fut publié le premier recueil de poésies de l'imprimeur sur étoffes. Il a pour titre Heures de repos d'un ouvrier {Rouen, in-18). L'année suivante vit paraître une deuxième édition. Un portrait du poète, à l'eau-forte, orne le frontispice. Au-dessous du portrait, la légende : E. H. Langlois ad viv. amiciter aq.f. eff. Dans le volume, trois pièces intéi^essent David : Lamission du Poêle, ode dédiée au statuaire; le Fronton du Panthéon, et Sur la statue de Corneille par M. David. Lebreton, mort récemment bibliothécaire de sa ville natale, avait été élu député en 1848 par 130,000 de ses concitoyens.
XGYI
David à Raueh.
Médaillon du statuaire prussien. — Le Fronton du Panthéon. — Statues de Cuvier et de Talma. — Philopœmen. — Statue projetée de M°'« de Staél. L'Enfant à la grappe. — Bustes de Rauch, de Ticck et de Berzélius.
Paris, 2 mars 183G.
Mon bien bon ami et honorable collègue,
Je viens de recevoir avec bien du plaisir la lettre que vous aviez charge M. Herzfeld de me remettre. Je serai heureux de faire tout ce qui dépendra de moi pour être utile à ce jeune homme, qui me paraît tout à fait digne d'inspirer un vif intérêt.
11 y a à peu près dix jours que je vous ai adressé une caisse que j"ai pris la liberté de recommander aux soins de M. Beûte, parce que l'on m'a dit qu'elle arriverait ainsi sans être visitée par la douane. Dans cette caisse, il y a un paquet contenant votre médaillon et un petit rouleau de petites gravures faites d'après quelques-uns de mes ouvrages. On grave actuellement les bas-reliefs et les statues qui décorent l'arc de Marseille (que je viens de terminer). Quand ces gravures seront achevées, je vous les enverrai.
J'éprouve un bien grand plaisir à apprendre que vous êtes occupé de travaux importants. Ce sont de beaux et nobles ouvrages que vous offrirez à l'admiration de votre chère patrie et à celle de l'Europe, car les productions du génie sont le patrimoine du monde entier. Je voudrais que l'on fût bien pénétré de cette idée, qui me semble juste, et alors toutes les prétentions
étroites de nationalités disparaîtraient de la grande famille humaine.
Nous parlons souvent^ Emilie et moi, de notre intéressant voyage d'Allemagne et surtout de notre séjour à Berlin. Ça été une des circonstances les plus heureuses de ma vie, que celle d'avoir resserré avec vous les liens d'une amitié qui doit être aussi durable que ma vie; dites donc bien à la respectable l'amillc Schinkel, à M. et à M"» Beùte, tout ce que vous jugerez de plus aimable de notre part, ainsi qu'aux personnes qui veulent bien quelquefois se rappelerdenous, notamment M. et M™° >Yichmann.
Je m'occupe actuellement du Fronton du Panthéon, d'une seconde statue de Guvier, mais une autre composition que celle qui a été inaugurée l'été passé à Montbéliard et dont vous allez avoir un trait. La statue de Talma (en marbre) va être terminée dans un mois, et celle de Philopœmen, aussi en marbre, le sera probablement dans le courant de l'été ; enfin, je prépare la statue de M""^ de Staèl, et celle de mon Robert, qui est suspendu à un cep de vigne pour manger une grappe de raisin. Je l'ai surpris dans ce mouvement au milieu de mon jardin, et je suis bien aise de l'occasion qui m'est offerte de fixer les traits de mon cher enfant alors qu'il est encore dans l'âge le plus tendre.
Emilie me charge de vous dire bien des choses affectueuses ainsi qu'à Madam^e votre fille. Veuillez lui présenter mes respectueux, hommages. Votre ami dévoué de cœur,
David.
Eq marge de la première page sont écrites les lignes suivantes :
Vous serez bien bon si vous voulez bien faire remettre tous les paquets qui sont dans la caisse à leur adresse. Votre buste est presque terminé. Sous peu j'espère vous l'envoyer, ainsi qu'à M. Tieck, de Dresde, le sien, et à Berzélius, celui que j'ai fait durant son dernier voyage à Paris.
Collection Eggers, à Berlin, — Le médaillon de Rauch, modelé en 1835, fut coulé en bronze en 18:>6. La statue de Cuvier, dilTérente de celle de Montbéliard, est au Muséum d'histoire naturelle, à l^arls. Le marbre porte le millésime de 1838. La statue de Talma décore le vestibule du Théâtre- Français. Elle porto la date de 1837. Le Philopœmen, aujourd'hui au Musée du Louvre, est daté de 1838, mais c'est 1837 qu'il eût fallu graver sur le socle. La statue de M""= de Staël est demeurée à l'état d'esquisses, au nombre de deux, dans lesquelles l'écrivain est représentée assise. (David d'Angers, olc, t. II, p. i'Ji.) L'Enfant à la grappe, modelé en 1837, fut exposé en marbre au Salon de 1843. De curieux détails sur cet
ouvrage sont consignés dans la \ie du maître. {David d'Angers, etc., 1. 1, p. 308.) Le buste de Rauch, modelé en dix- huit heures au cours du voyage du maître en Allemagne (octobre 1834), est de proportions colossales, ainsi que les bustes de Tieck et de Berzélius. Ces trois œuvres, exécutées en marbre au cours de 1836, furent offertes aux personnages qu'elles représentent. (Dayid d'Angers, eic, t. I, pp. 288-289. Musées d'Angers, pp. 151, 157.)
XGVH
Sergent-Marceau à David.
Le médaillon du graveur. — Le général Marceau. — Ses portraits. — Sa chevelure. — Son costume préféré. — M»" de Ghâteaugiron.
Nice, le 29 mars 1836.
J'ai reçu, Monsieur, il y a trois jours, le cadeau que vous m'avez fait, en très bon état. Aux témoignages de ma sensibilité pour la peine que vous avez prise et pour votre complaisance à me l'avoir envoyé si bien monté, je dois vous dire que le portrait est aussitôt reconnu que vu par tous ceux à qui je me suis empressé de le montrer , et que parmi ceux-là il en est quelquesuns en état d'apprécier les ouvrages des arts qui ont admiré le « faire » de l'artiste. M. de Canclaux l'a vu avec un grand plaisir. J'ai donné un do ceux en stuc à M. Dutertre, le peintre qui a fait le dessin, et le second, je l'ai donné à la personne que M™" Hahnemann (M'^" d'Hervilly) avait chargé de le faire exécuter et de lui envoyer; si vous la voyez, faites-lui mes rcmerciemens particuliers de l'intérêt qu'elle a mis à me voir placé par vous dans une galerie où quelques-uns, comme moi, devront leur place à votre talent plus qu'à leur mérite, et nous enverra tous avec vous à la postérité.
Je serais flatté d'avoir le catalogue des médaillons qui sont en vente. Peut-être qu'ici, oii se réunissent pendant cinq à six mois beaucoup d'étrangers, quelques-uns des marchands ou libraires qui les attirent dans leurs magasins en vendraient, soit en bronze, soit en plomb, ou en stuc.
Vous avez raison de regretter de n'avoir pas le médaillon du général Marceau, dont la réputation est européenne, et le seul que l'étranger ait couronné, après l'avoir combattu. Son nom est prononcé avec vénération partout, et lord Byron, si célèbre, a
écrit à mon épouse « qu'il vénérait sa mémoire ». Le roi de Prusse, dans un des actes de la chancellerie, l'a appelé « un héros )). Vous voyez que ce n'est pas moi, son beau-frère, son ami, qui vous dis que c'est une lacune dans votre galerie, c'est l'Europe qui le dit.
Vous pouvez réparer cette perte facilement. Son buste en marbre existe aux Tuileries, dans la salle des Maréchaux. Il n'a pas été fait, à la vérité, sur la nature, mais d'après : 1° un portrait gravé en couleur par moi (qui est au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale), dessiné et peint par moi d'après lui, un an avant sa mort; 2° deux portraits en miniature peints par M. Dumont, frère du sculpteur ; 3" d'après les avis donnés au sculpteur par moi, par mon épouse, sa sœur chérie, qui l'avait élevé, par M"^ de Chàteaugiron, son amante, dont il allait être l'époux. Ce fut ainsi que M. Dumont fit le modèle en terre, et il consulta encore en finissant le marbre. En voilà assez pour l'authenticité. Ne prenez pas d'autre modèle ; tous ceux qui se trouvent dans le commerce sont des copies très infidèles de ma gravure, car il ne fut dessiné et peint que par M. Dumont pour un médaillon et une bague de mon épouse. Elle ne les a confiés à personne,et d'ailleurs il n'avait alors que vingt-quatre ans, et il était délicat. Lorsque je l'ai peint, il avait acquis toute sa force, et sa physionomie un caractère mâle.
Je vous ferai observer que ma gravure le représente sous l'uniforme de colonel de chasseurs, avec l'habit qu'il portait lorsqu'il fut blessé. Dans les grandes actions, il revêtait cet uniforme, et non l'habit brodé de général de division ; alors ses longs cheveux étaient, ou tressés et relevés derrière les oreilles, ou plus souvent noués comme je l'ai peint; il les partageait sur son front comme font aujourd'hui les femmes.
Lorsqu'il était en grande tenue avec l'habit brodé, il avait ses cheveux très longs comme les anciens Gaulois, flottans sur ses épaules et sur son dos, sans peignes pour les retenir, tellement que lorsqu'il écrivait il était obligé de les écarter de son front parce qu'ils lui couvraient les yeux. Vous le verrez dans le petit croquis que j'ai fait pendant que nous dînions, un an avant sa mort.
Quelle singularité pour un militaire, direz-vous? et qui avait de belles manières, point original... C'est que son amante, la
jeune comtesse bretonne qui avait de superbes cheveux châtain clair les portait ainsi sans frisure, à l'usage des paysans de la basse Bretagne. Un simple ruban noir autour de sa tête les retenait écartés de son visage. Marceau, amoureux, voulut imiter celle qu'il chérissait, qui devait être sa compagne. C'était une idée chevaleresque des preux de l'ancien tems, et rien ne la lui fit abandonner. Ceci peut vous guider dans le choix que vous ferez. Je dois vous dire, — ce que ses camarades ignoraient, — que s'il se mettait en chasseur un jour de bataille, c'est qu'il risquait d'y mourir pour sa patrie, en pensant à son amante dont il avait le portrait qu'on a trouvé sui- son cœur^, et qu'il avait lait broder sur sa sabretasche le chiffre de son amie. « Je mourrai sur ce chiffre », me disait-il ainsi qu'à sa sœur, ce qui a été; au lieu qu'avec l'habit brodé il n'eût pas eu ce chiffre.
Je vous ai entretenu longtems sur cet objet et il ne me reste que peu de place pour vous réitérer mes remerciemens et vous engager à remplir la promesse que vous m'avez faite de vous voir l'an prochain à Nice, oii il n'y a pas d'hiver, ce que vous ne trouvez pas à Paris.
Je suis votre reconnaissant,
Sergent-Marceau.
P. S. — M. de Ganclaux vous salue et vous prie de ne pas lui envoyer ici lady Morgan, quand vous pourrez en disposer, mais de la remettre à M. Paul de Nairac, rue Gaumartin, chaussée d'An tin, n" 12.
Collection David d'Angers. — Le médaillon du graveur Antoine-François Sergent, dit Sergent-Marceau, porte le millésime de 1835. (Mu-fées d'Angers, p. 160.) Sergent, conventionnel, avait épousé Marie Desgraviers-Marceau, sœur du général de division, née en 1754, morte à Nice en 1834. Retiré à Nice depuis 1830, Sergent ne vint pas poser chez David. C'est un dessin d'André Dutertre, élève de Vien, qui servit de document au statuaire pour le médaillon de Sergent. Le portrait du général Marceau gravé par son beau-frère date de 1798. Le buste de la salle des Maréchaux, sculpté par Edme Dumont, a figuré en plâtre au Salon de 1800 et en marbre au Salon de 1801. Marceau étant mort le 20 septembre 1796, les diverses représentations rappelées ici sont, on le voit, à peu de chose près, contemporaines du modèle. C'est à l'initiative de Sergent-Marceau que nous devons de posséder à l'entrée des Champs-Elysées les Chevaux de Marly, de Guillaume Goustou. David n'a pas modelé le médaillon de Marceau, malgré l'invitation que renferme cette lettre, mais il a donné place au général dans le frontispice dessiné pour une « Histoire de la Vendée militaire ». (Musées d'Angers, p. 349.)
ET SES RELATIONS LITTÉRAIRES lOS
XGVIIl
Lamartine à David.
Hommage de Jocelyn.
A mai 1836,
Monsieur et cher confrère,
Je ne fais jamais rien sans me souvenir de vous et sans me dire: «M. David le lira-t-il? et en sera-t-il satisfait? » Il faut bien que je pense à laisser un nom à ce beau buste que votre ciseau a consacré. Recevez donc aussi ce petit épisode de ma longue pensée poétique et puisse-t-il vous faire passer une heure de loisir. Mais recevez-le bien moins comme un hommage d'artiste à artiste que comme un bien sincère souvenir de reconnaissance et d'amitié. J'ai été il y a un mois vous chercher rue de Fleurus. Depuis, j'ai été malade, c'est ce qui m'empêche d'aller vous porter moi-même Jocelyn.
Tout à vous,
Lamartine.
Collection Henry Jouin. — Jocelyn parut en 1836 (2 vol. in-S"). David se sépara de l'exemplaire que lui avait offert le poète pour en enriciiir Théodore Lebreton, le poète artisan rouennais dont il est parlé plus haut. Ce don du statuaire est mentionné dans la préface des Heures de repos d'un ouvrier , édition de 1838.
Colettis à, David.
OfTre de la Jeune Grecque au tombeau de Boizaris. — Le maître reçoit la croix de l'Ordre du Sauveur de Grèce.
Paiis, 21 mai 1836.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous transmettre le brevet et la croix en argent de chevalier de l'Ordre royal du Sauveur, que Sa Majesté le roi de Grèce s'est plu à vous décerner, en considération des sentiments de Philhellénisme dont vous avez fait preuve.
C'est un véritableplaisir pour moi, Monsieur, d'avoir été chargé de vous transmettre moi-même les insignes de cet Ordre dont l'éclat se relève par le mérite de légionnaires d'un talent aussi remarquable que le vôtre.
En vous priant d'agréer mes sincères félicitations, je saisis cette occasion de vous assurer de ma considération la plus distinguée,
J. GOLETTIS.
Collection David cV Angers. — J. Golettis, homme d'État grec, avait reçu, dès 1830, soa médaillon modelé par Tia,v\à.. [Musées d'Angers, t^. 137.) Le maître s'était fait admettre dans la Société hellénique à Paris, le 2 janvier 1829.
David à "Victor Pavie.
Aloysius Bertrand.
Paris, 22 mai 1836.
Mon cher Victor,
J'ai vu le « Maçon », tu sais ce poète si naïf dont Sainte- Beuve nous a lu des vers. Il avait pris une velléité à Renduel d'imprimer son œuvre; mais il a réfléchi que la saison n'était pas bonne ; ainsi nous voilà retardés jusqu'à l'année prochaine. Est-ce humiliant pour le génie que le commerce avec sa froide raison vienne refouler dans l'obscurité de nobles inspirations !
Mille tendres amitiés,
Collection Pavie. — « Le Maçon » est le surnom qu'avait donné Sainte- Beuve à Aloysius Bertrand, l'auteur du Gaspard de la nuit, dont la pièce Ja plus achevée a pour titre le Maçon. Il semble, d'après cette lettre, que la première rencontre de David avec le romantique Bertrand date seulement de 1836. Les relations de l'ai'tiste avec l'écrivain sans ressource, mort à l'hospice Necker, furent des plus touchantes. Il en est longuement parlé dans la Vie du maître. [David d'Angers, etc., t. I, pp. 244, 246, 353-353, S06, 523; t. II, pp. 189, 409-412.)
David à Pavie père.
Qu'il faut respecter les opiaious d'autrui. — Toute grande vie est au prix
de l'audace.
Paris, le 6 juin 1836.
Non, mon cher Pavie, nous ne nous sommes pas quittés mécontents l'un de l'autre, j'aime à me le persuader; du moins de mon côté il n'est resté aucune impression de mécontentement ; je pense avoir assez d'esprit de justice pour respecter l'opinion des autres quand elle est l'expression de leur conviction. Tu sais qu'en politique la nôtre a toujours été opposée, et cependant jamais le moindre nuage ne s'est élevé entre nous. Continuons donc toujours ainsi.
Pour Dieu, cher ami, n'apportons pas de susceptibilité dans nos rapports avec nos amis ; il y a assez de tribulations ailleurs ; réservons-nous pour la lutte que nous sommes obligés de soutenir continuellement. Et puis, vois-tu, il faut excuser le vieux marin qui ayant affronté dliorribles tempêtes s'étonne, à tort sans doute, que d'autres les redoutent, et enfin j'ai toujours vu que les hommes qui ont accompli une grande et noble destinée savaient oser. Prends mes idées pour des utopies, mais crois à la sincérité de mon entier dévouement de cœur,
D.wm.
David à Pavie père.
Hélène David.
Paris, 1" juillet 1836.
Mon cher ami.
Cette nuit, Emilie est accouchée heureusement d'une fille. Jusqu'à présent, la mère cl l'enfant se portent parfaitement bien.
Nous sommes très contents et très heureux. C'est pour cela que nous ne voulons pas tarder à te faire part de cette bonne nouvelle qui, j'en suis sûr, sera bien reçue par toi et nos amis Victor et sa femme.
Dans deux mois, s'il ne nous arrive rien de contraire, nous serons tous à Angers. Ce voyage nous fera du bien en nous permettant de respirer un autre air que celui que l'on respire ici. Pour moi j'en ai bien besoin.
Ton ami et dévoué de cœur,
David.
Collection Pavie. — M"'= Hélène David porte aujourd'hui le nom de madame Leferme.
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Lud-wig Tieck à David.
Le buste du poète. — Le marbre confère l'immortalité. — M™" David.
Dresde, 19 juillet 1836.
Très honoré ami,
Lorsqu'on reçoit de grands bienfaits et des présents, celui qui reçoit est toujours dans un certain embarras pour répliquer, pour exprimer sa reconnaissance du grand et inappréciable don qui lui a été fait. C'est dans cet embarras que je me trouve à votre égard. Le grand et puissant buste en marbre est arrivé sans aucun dommage et tout à fait bien conservé. Vous pouvez vous imaginer avec quel empressement je suis allé le voir et comment tous mes amis, surtout ceux qui ont vu le modèle, ont partagé tous mes sentiments. Quelle impression ne ressent-on pas de se voir agrandi et idéalisé avec une telle puissance? Tout ce qui nous entoure disparaît et on semble sortir de son époque, tant la contemplation du buste nous transporte à l'infini et à l'absolu. Une telle image est comme un appel à la postérité et aux siècles futurs. On est presque effrayé en se disant en soi-même : « Voilà donc ton image, tes traits ! Voilà donc comment tu jettes des regards hautains, suffisants, sur tes contemporains! »
Mais, aussi bien que je le peux, je remercie le grand artiste.
Ainsi donc mon époque reçoit mon image et la génération future la contemplera comme quelque chose de gigantesque. Ala vérité, je ne suis pas ainsi, car on s'étonnerait qu'il ne soit pas sorti de mon cerveau des productions plus grandes que celles que j'ai laissées au monde.
J'ai donc fait placer le beau buste dans le Salon de notre exposition annuelle, afin que le public puisse jouir dès le jour de l'ouverture du Salon de ce magnifique chef-d'œuvre, et je suis persuadé d'avance qu'il produira une grande sensation parmi les amis, les connaisseurs et les amateurs.
Ne me regardez pas comme un ingrat si vous ne recevez en échange d'un si beau et si grand présent que cette lettre insignilîante. Je préfère l'écrire en allemand, parce que je me rappelle très bien avec quelle perfection votre aimable épouse parle notre langue; elle sera donc assez bonne pour vous traduire cette épître. Cette dame pleine d'instruction et de talents, en lisant ces lignes d'un ami, verra combien celui qui les a tracées l'estime et la respecte; avec quelle joie et quelles délices il se rappelle les heures qu'elle a bien voulu passer avec lai et sa famille, et les lectures qu'elle lui a faites ! Un homme comme David n'a pas besoin qu'on lui exprime combien on estime et on; admire son talent. Le véritable artiste se suffit à lui-même.
J'espère revoir encore l'artiste et le statuaire, soit ici, soit que j'aille le trouver chez lui.
Ma famille joint ses salutations aux miennes, de même que la comtesse Finkeustein. David vit dans notre pensée et dans notre cœur, et ce n'est pas sans émotion ni sans fierté que je me nomme et signe son ami,
Ludwig TiECK.
Collection David cV Anrjers — Cette lettre. traduite en français par M'"° David, a été publiée dans le journal les Affiches d'Angers, du 28 février 1837. On a vu plus haut, sous la date d'octobre 1834, que David avait modelé le buste de Tieck, de proportions colossales, en présence du modèle. C'est dans l'atelier du peintre Vogel, à Dresde, que le maître français avait exéeuté cet ouvrage. Le mai-bre, terminé seulement en 1837, fut oil'ertà Tieck.
dlO DAVID D'ANGERS
Haering à David.
La médaille du romancier. — Heures de spleen. — Un poète bâtisseur. — La jeune Allemagne. — Tieck. — Chamisso. — Holtei. — Ampère. — Humboldt.
iuiUot 1836(?).
Monsieur et très cher ami,
J'aurais avant tout à m'excuser auprès de yous d'avoir gardé un si long silence après une communication si importante.
Ce n'est pas négligence! comment pourrais-je m'en justifier? Si j'avais suivi ma première impression, je vous aurais écrit surle-champ une très longue lettre pleine de remerciements. Mais j'ai été obligé de m'absenter pour des affaires, et depuis lors j'ai voulu attendre l'arrivée du cadeau annoncé. Hier je l'ai reçu de M. Beûte et je viens m'acquitter de ma dette.
Si vous aviez pu me voir lorsque j'ai reçu votre lettre d'avis, vous vous seriez senti récompensé de vos peines. J'étais dans une situation d'esprit que ne peuvent avoir que des artistes ou des poètes, qui, naturellement, se trouvent quelquefois aux antipodes de la clarté et de l'inspiration. C'était une de ces époques où l'on se croit abandonné du génie, et lorsque celui-ci est absent et que le sang noir prend le dessus, tout, depuis les ailes du génie jusqu'à la plante de nos pieds, nous déplaît, nous paraît en désharmonie, de travers, comme aussi tout ce avec quoi je me trouve en rapport. Tout ce qui nous arrive alors devient intention. Tout paraît se réunir en un vaste plan pour nous écraser, nous annuler! C'était dans un de ces moments de spleen oij, comme poète, je me sentais annulé, persécuté, méconnu, Dieu sait quoi ! qu'arriva votre lettre.
Le célèbre David, après un voyage triomphal à travers l'Europe, après une absence de quelques années, n'a non seulement pas oublié son ami de Berlin, mais s'est rappelé de lui d'une manière qui dépasse les espérances les plus vives.
En vérité, jamais rien ne m'a plus agréablement surpris que votre lettre. Mais, mettant de côté le spleen et la vanité, j'ai été enchanté d'y trouver plus que le cadeau : votre intention !
ET SES RELATIONS LITTÉRAIRES ili
J'ai reconnu dans le peu de lignes de votre lettre, plus qu'un compliment sincère ;j'ytrouvai un souvenir personnel qui me fait vivement regretter de ne pas nous être rencontrés plus tôt, et plus souvent. Parmi tous vos compatriotes, je n'ai trouvé qu'en vous et en Ampère un élément pour lequel vous n'avez pas d'expression, et nous seulement un demi-mot. Puissions-nous nous revoir et alors pour plus longtems !
Votre cadeau a été une surprise et m'a rendu honteux. Suis-je donc une perfection telle qu'elle soit digne de la main du premiei sculpteur de France? La valeur du poète est, en général, tombée très bas chez nous et celle des arts est tellement montée chez vous que ceci n'est pas une question provenant simplement de modestie. J'aurais voulu avoir une place dans votre hvre d'esquisses, comme album, souvenir d'un talent ami ; mais un chefd œuvre pareil de la main d'un David, c'est, il me semble, trop d'honneur pour le nouvelliste allemand W. Alexis. Enfin je vous suis redevable d'un des moments les plus heureux dans cette année sombre.
Je ne puis pas décider si je suis ressemblant. Je dois en douter lorsque j'admire ce bel ouvrage dans lequel l'artiste a mis plus de noble et nette expression que r.e comporte mon visage insignifiant. Ma mère me disait : « Ne t'imagine pas ressembler à cette belle tête! » Que mes autres amis ne jugent comme ils voudront, l'ouvrage sera toujours un bel ornement dans mon appartement et un précieux souvenir d'amitié. Vous m'avez promis un exemplaire du médaillon d'Ampère ; au lieu de cela je reçois des bustes, deux gypses, des deux architectes Schinkel et Klenze. Est-ce une erreur ou une ironie amicale? Cela ne vient pas de votre part, à coup sûr, car il est peu probable que vous ayez connaissance de la manie dans laquelle je suis tombé depuis votre départ. Je bâtis des maisons! une petite chaumière aux bords de la mer Baltique, à Héringtdorf, endroit agréablement situé où l'on prend des bains, et portant par hasard mon nom ; le pays coUineux du rivage est aussi pittoresque qu'aucun des sites du Nord. Je bâtis là, pour l'embellissement de la maison achetée, des étages, des ailes, des tours et des belvédères. Le tout en miniature; mais les difficultés à vaincre sont si nombreuses que l'homme raisonnable est oijligé de compter, afin de ne pas entreprendre au delà de ses moyens bornes.
Combien j'aimerais à vous montrer et à Tarai Ampère ces merveilles! Un petit jardin près de la maison et une vue enchanteresse sur des vergers d'arbres majestueux peuvent transporter, sans efforts, mon imagination au milieu d'une forêt superbe. Au milieu d'une ville comme Berlin, la maison et sa situation doivent sembler admirables, Cachalmstrasse, n» 57.
Jouer à l'architecte est, au reste, non seulement une manie chez moi, mais une récréation. Notre littérature est dans un état pitoyable. La jeune école de poésie s'élève avec une arrogance que ses produits ne justifient pas. Elle se nomme la Jeune Allemagne. Mais je ne puis lui accorder que l'incarnation de très antiques' folies. L'oreille de l'àne perce sous la chevelure élégante. Une époque qui commence par détruire tout ce qui était révéré et sans rien produire qui dénote de la vigueur, me paraît bien sujette à caution.
Personne n'approuve les mesures de police qu'employé le Gouvernement contre cette jeunesse, parce que cela lui donne une importance qu'elle n'a pas. Mais leurs attaques contre les hommes dont l'Allemagne est vaine n'en sont pas moins révoltantes. Leurs sorties juvéniles contre Louis ïieck sont abominables. David, qui a tellement distingué le digne poète que nous lui en avons tous de la reconnaissance, éprouvera à ce sujet le même sentiment. Il paraît en littérature, à la vérité, quelques ouvrages bons et remarquables; mais tout est isolé. Il n'y a pas d'ensemble, par la raison que les opinions sur les premiers principes ne sont pas arrêtées. Pendant que les arts fleurissent, il règne dans le public une grande indifférence pour la poésie. Le poète ne sait où chercher la lumière. Nous avons perdu la croyance au passé; l'avenir, de la manière dont il s'annonce, n'est pas fait pour donner des inspirations.
FNotre société littéraire vit toujours, mais sans grande impulsion. Que nous serions heureux de vous revoir encore parmi nous! Chamisso est parti pour les bains de Silésie. La poitrine est tellement attaquée qu'on était résigné à le perdre bientôt. Maintenant les médecins donnent quelque nouvel espoir. Il a préparé une édition de ses œuvres complètes avec sa biographie. Le pauvre Holtei est malheureux. Son idée d'être à la fois poète et comédien paraissait réussir à Vienne. Mais voilà son directeur qui manque, le théâtre qui fait banqueroute, et lui, à la tête d'une troupe
ambulante, court le monde. Voir un pareil talent dans la misère ! Les comédiens envieux par nature ne laissent pas arriver le gentilhomme poète qu'ils veulent réformer. Vienne, avec sa censure, n'aurait pas pu lui convenir. La mort du père Ampère a effrayé quelques amis du fils. Le vieux papa a sans doute bien rempli sa tâche. A. de Humbold s'intéresse vivement à notre ami, auquel je ne vous charge pas de faire mes compliments, parce que cela s'entend et que d'ailleurs il lira ma lettre.
J'entends peu parler de mes amis suédois. Mais j'ai eu la visite de deux Anglais qui se préparaient à faire le voyage de Scandinavie d'après ma relation de voyage. Vraiment les Anglais font des pas de géans dans le progrès de l'entendement.
Je ne dis pas que je ne prenne mon essor pour aller voir mes amis à Paris. En attendant, je vous enverrai quelques-unes de mes poésies (ballades), les seuls ouvrages un peu gais que je puisse trouver. Je ne veux pas vous envoyer les produits de mon humeur noire. Conservez-moi votre bon souvenir.
Haering.
Collection David cV Angers. — Guillaume Haering, le romancier et poète allemand qui a signé la plupart de ses ouvrages du pseudonyme « Wilibald Alexis », reçut son médaillon en 1836. Le bronze est daté 1834. La mort d'André-Marie Ampère, survenue en juin 1836 et dont il est parlé ici, nous permet de fixer l'époque approximative de cette lettre, non datée par son auteur. Du mouvement littéraire en Allemagne tracé par un témoin compétent, nous n'avons rien à dire. Les personnages nommés par iïaering sont connus de notre lecteur, à l'exception de Charles de Holtei, littérateur et comédien allemand. Holtei peut èlre considéré comme le créateur du vaudeville en Allemagne. Il sera parlé plus loin de Humboldt.
GV
A. de Ghamisso à David.
La médaille du romancier. — Déranger.
Derlir, ce 10 août 1830.
Monsieur et très illustre compatriote,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire est du LS mars, mais elle a précédé de longtemps l'envoi que vous maunoncicz et que j'attendais en avare pour vous faire mes
remerciements. J'étais, lorsque la caisse est arrivée, dans les montagnes de la Silésie, où les médecins, pour se débarrasser quelque temps de moi, m'avaient envoyé prendre l'air. J'en reviens, et ma première affaire est de serrer respectueusement et affectueusement la main qui immortalisera ma face et mon nom. Bien que les éditions de mes vers s'épuisent et se réitèrent encore dans ces temps rapides et oublieux, je ne comptais d'avenir que la portée de la mémoire des gamins qui apprennent mes vers par cœur pour les réciter à l'école.
Me voilà, de la main de David, coulé en bronze ! J'accepte en humilité de cœur ce gage d'amitié, qui me rappellera les moments bien chers que m'a conservés votre bienveillance durant votre séjour à Berlin. Vous me reportiez dans ma première patrie et nous parlions ensemble de Béranger, que je respecte comme mon maître et aime comme un vieil ami. Je suis aujourd'hui vieux et cassé; j'ai fini mon temps. Cependant, je jouis du passé et du présent^ résigné quant à l'avenir et plus satisfait du lot qui m'a été départi, que bien d'autres qui sont plus enviés que moi.
Daignez, Monsieur, recevoir mes humbles et affectueux remerciements et l'assurance de l'admiration de votre très humble et très obéissant serviteur,
Adalbert de Ghamisso.
Collection David d'Angers. — Haering, dans la lettre qu'on a lu plus haut, s'était trop pi'essé de considérer Ghamisso comme perdu pour jamais dans les profondeurs de la Silésie. Le poète est rentré dans sa patrie d'adoption, et il parle avec une rare élégance la langue de sa première patrie. Ghamisso est mort le 21 août 1838.