‹ David d'Angers et ses relations littérairesChapitre 30 sur 74 · G XV · texte numérisé non relu

G XV

David à Rauch.

Le triumvirat de Weimar. — La médaille de Klenze. — Le Fronton du Panthéon. — Riquet. — Gutenberg. — Cuvier. — Philopœmen. — La Douane de Rouen. — Le Jeune Barra. — Groupe du général Gobert.

Paris, 16 jniUet 1837.

Mon cher ami,

Je saisis avec bien du plaisir l'occasion qui se présente de me rappeler à votre souvenir.

Le jeune homme qui vous remettra cette lettre a travaillé continuellement dans mon atelier. C'est un artiste qui mérite de tixer tout l'intérêt sur sa position. Il a un caractère distingué, des dispositions très remarquables, mais il lui faudrait des moyens pécuniaires pour pouvoir étudier son art. Si vous voyez quelques occasions de lui être utile, faites-le, vous m'obligerez beaucoup, et vous ferez une bonne œuvre.

J'entends toujours parler avec un nouvel intérêt de vos productions. Mes relations très fréquentes avec l'Allemagne me mettent à même de suivre le degré d'avancement de vos glorieux travaux, mais je ne serai content que quand vous aurez à reproduire le noble triumvirat de Weimar : Goethe, Schiller, Herder. Quand j'ai vu la Duchesse, je lui ai dit qu'il n'y avait que vous au monde fait pour représenter de pareils hommes. Je croyais avoir fait quelqu'impression sur son esprit, à cet égard, mais, mon ami, combien il y a de petitesse à notre époque froidement positive!

Je vous prie de rechercher le médaillon en bronze de M. de Klenze qui était destiné à M. Schinkel. Il paraît que vous l'avez renvoyé à Munich, ou qu'il a été donné à M. Wilibald Alexis (Haering). Vous me rendrez service en faisant en sorte qu'il revienne à M. Schinkel.

Je viens de terminer le Fronton du Panthéon. Quand la gravure en sera faite, je vous en enverrai une épreuve.

Deux statues colossales sont sur le point d'être mises à la disposition du fondeur-, l'une est celle de Riquet, l'inventeur du fameux canal du Languedoc, qui joint les deux mers, et l'autre

celle de Guteiiberg, destinée à la ville de Strasbourg. Je me suis occupé aussi de celle de Guvier, en marbre, pour le Jardin des plantes, de Philopœmen pour le jardin des Tuileries, de divers travaux pour la Douane de Rouen et d'un jeune Tambour républicain, mourant en serrant une cocarde tricolore sur son cœur. Tous ces ouvrages seront terminés à la fin de cette saison, et l'hiver prochain je préparerai les modèles d'un monument représentant un général à cheval qui a reçu la mort en Espagne. Des bas-reliefs de batailles entoureront le piédestal. C'est cet ouvrage que j'ai l'intention d'aller faire en Italie vers le printemps prochain, et alors je passerai par l'Allemagne; peut-être nous verrons-nous ?

Adieu, mille souhaits de bonheur pour vous et votre bonne famille.

Votre bien dévoué ami,

David.

Emilie se rappelle à votre souvenir et vous prie de présenter ses amitiés à M""^ d'Alton.

Veuillez me rappeler au souvenir bienveillant de M. de Humboldt.

Collection Eggers, à Berlin. — On a vu par la lettre d'Haeving, de juillet 1836, que celui-ci n'avait pas reçu sans surprise le médaillon deKlenze. Le Fronton du Panthéon fut découvert en septembre 1837. La commande datait du 16 novembre 1830. (David cVAngers, etc., t. I, pp. 321-337, .592-593.) La statue de Riquet, érigée à Béziers, fut terminée en 1838 ; celle de Gutenberg ne fut inaugurée qu'en 1840, à Strasbourg; celle de Guvier, placée au Muséum d'histoire naturelle de Paris, porte la date de 1838; celle de Philopœmen, aujourd'hui au Louvre, était achevée en septembre 1837 ; les hauts reliefs du Commerce et de la Navigation, qui décorent la Douane de Rouen, avaient été modelés en 1837; la statue du Jeune Barra porte le millésime de 1838 ; le groupe de Gobert occupera l'artiste jusqu'en 1847. [Musées d'Angers, pp. 106, 110, 116.)

GXVI

Hittorf à David.

Le médaillon de Percier. — Le Fronton du Panthéon.

Ce 19 juillet 1837.

Mon cher ami, Vous m'avez fait un plaisir bien vif en m'envoyant le beau

médaillon de mon cher et digne maître. Je pourrai le contempler tous les jours, et c'est une grande jouissance que je vous devrai.

J'ai lu avec bien de l'intérêt plusieurs articles dans les journaux sur votre dernier, important et bel ouvrage; votre pensée paraît avoir été bien comprise, bien appréciée et approuvée; j'ai été bien heureux et j'espère que votre succès sera complet et unanime lorsque l'ensemble pourra être jugé : ce sera un beau moment pour vous. Que le bon Dieu vous en réserve encore plusieurs comme cela, c'est ce que je désire pour vous et pour lui.

Votre tout dévoué ami,

HiTTORF.

Collection David d Angers. — Le maître d'Hittorff est Percier, mort en 1838. Le médaillon de Percier porte le millésime de 1835. Une médaille allégorique fut composée par David en 1839 à la mémoire de VevcÎQV. {Musées d'Angers, pp. 160, 200.) L'important ouvrage de David auquel Hittorfï fait allusion est le Fronton du Panthéon.

Berzélius à David.

Le buste du chimiste.

Stockholm, ce 24 juillet 1837.

Monsieur et ami,

Le magnifique buste est arrivé, déjà depuis quinze jours, ainsi que le beau cortège des Humboldt, Dulong, Thenard, etc., etc., dont votre amitié l'avoit entouré. Mille et mille actions de grâces de la part de votre ami reconnoissant, qui n'a que sa reconnoissance à vous offrir en échange.

11 s'agit à présent de placer le buste d'une manière convenable. Les conseils de mes amis se croisent, de manière que je me trouve dans le même embarras, comme si je n'avois consulté personne. Heureusement que mes appartements sont de 16 pieds de hauteur, de manière à admettre que le buste soit placé assez en haut. Vous m'avez promis de venir vous-même en famille

pour voir comment on l'aura placé. J'espère que rien n'empêchera que cette promesse soit remplie.

Je vous avois adressé une lettre avec un ami, M. Palmsteds, qui devoit se rendre à Paris. Je suppose qu'il vous l'aura déjà remise.

Ma femme me prie de vous dire mille choses obligeantes de sa part.

Ayez la bonté de présenter mes respects à M"'^ David.

Yotre ami reconnoissant et dévoué, Jac. Berzélius.

Collection David d'Angers. — Voir plus haut la lettre de David à Victor Pavie, sous la date du 3 février 1837.

GXVIIl

David à Victor Pavie.

Les Heures de repos d'un ouvrier. — Le Fronton.

Paris, 19 août 1837.

Mon cher ami,

Je te fais parvenir six exemplaires des Poésies de cet ouvrier de Rouen dont je t'ai déjà tant parlé. 11 s'est trouvé à Rouen un imprimeur qui a compris combien la situation de cet homme de génie était intéressante. Il a publié ce petit volume à ses frais. Nous, les amis de l'auteur, nous allons tâcher de faire écouler cette édition le plus promptement possible, afin de mettre à même ce brave homme de donner un autre volume qui renfermera des vers plus en rapport avec le génie et la situation de Lebrelon, car il se propose de nous initier aux souffrances de cette classe d'ouvriers que nous ne voyons que du haut de nos balcons dorés. Quelle mine à exploiter ! Que de longs et poétiques cris de douleur il fera entendre! Dieu veuille qu'il ne parle pas à (les sourds !

Tu verras, ami, si tu peux placer quelques-uns des volumes ([ue je t'envoie. Si, par hasard, tu en avais besoin do nouveaux, je t'en enverrais.

128 DAVID D'A.TSGERS

Je n'ai pas à te faire l'historique de toutes les chicanes que j'essuie de la part du pouvoir à l'égard du Fronton. Tous les journaux en ont assez parlé. Le Gouvernement ne s'attendait pas à rencontrer un artiste assez convaincu de la noble mission des arts pour résister avec une énergie imperturbable à ses tortueux caprices . J'ai d'ailleurs eu la satisfaction de recevoir les félicitations de mes amis et môme de bien des personnes que je ne connais pas. Gela est certes une grande consolation, bien que le véritable patriote la trouve avant tout dans son cœur lorsqu'il a conscience d'avoir fait son devoir.

Je travaille avec assiduité pour tâcher de quitter Paris au moins pour un mois, mais ce ne sera pas avant octobre.

Adieu, mon ami ; bonne santé à toute la famille et croyez aux affectueux sentiments d'Emilie et de moi.

Tout à toi de cœur,

David .

Chaque volume des Poésies de Lebreton coûte trois francs dix sous.

Collection Pavie. — Il est parlé des Poésies de Lebreton, Heures de repos d'un ouvrier, dans le commentaire de la lettre du poète artisan du 20 janvier 1836, publiée plus haut.

GXIX

David à Pavie père.

Le Fronton découvert. — Joacliim Du Bellay. — Philopœmen.

Paris, 9 septembre 1837.

Mon cher ami,

Mon procès est enfin gagné, le Fronton du Panthéon est découvert; c'était une bien misérable chicanerie de la part du pouvoir ; tous les coups sont retombés sur lui.

Dis à Victor que je n'ai point oublié son dessin pour l'ouvrage qu'il projette. Sous peu, je le lui enverrai. Il m'excusera de ce retard en pensant à l'encombrement de tous mes travaux.

La semaine prochaine je vais envoyer la statue de Pliilopœmen sur son piédestal des Tuileries.

A toi,

Robert et Hélène se portent toujours admirablement bien.

Collection Pavie. — Le dessin que David se propose d'offrir à Victor Pavie est le portrait de Du Bellay, qui doit figurer en tète de l'édition des OEuvres choisies du poète auyeviu, en préparation.

Victor Hugo à David.

Alberto Nota. — Le Fronton du Panthéon.

Paris, 21 septemire 1837.

Cher ami,

Je trouve votre lettre en passant à Paris et je me hâte d'y répondre.

Je serai bien charmé de connaître M. Nota, mais figurez-vous que demain vendredi je suis pris par une ancienne invitation à dîner chez notre ami Guttinguer, à Saint-Germain !

Nous sommes encore à Auteuil, toute ma famille et moi, jusqu'au 2 octobre. Si M. Nota reste à Paris jusque-là, je serai heureux de l'aller chercher chez lui ou de le recevoir place Royale. S'il part avant cette époque, soyez assez bon pour me faire dire son jour et le vôtre, et je viendrai exprès à Paris. J'y suis déjà venu exprès pour vous.

Je vous ai rendu visite au Panthéon.

Vous avez fait là un maître fronton. C'est une grande et belle œuvre pour les amis comme pour les ennemis, de loin comme de près. Je vous aime et je vous envie d'écrire des poèmes immortels avec une matière éternelle.

Je vous serre fraternellement la main,

Victor Hugo.

Collection David d'Angers. — Le baron Alberto Nota, l'un dos rérovateurs do la littérature dramatique en Italie, et le plus brillant écrivain de l'école de

Goldoni, était, en 1837, admiaistrateur du district de Casai. Venu à Paris pendant l'été de cette même année. Nota dut à l'admiration de David pour ses écrits de remporter son médaillon modelé par le maitre. {Musées d'Angei'S, pp. 165-166.)

GXXI

Lamennais à David.

Textes évangéliques pour le Christ écrivant sur le globe du Monde.

Paris, 26 septembre 1837.

Voyez, mon cher David, si, parmi les passages suivants, il s'en trouve un qui aille à votre but. On n'a, d'ailleurs, dans l'Évangile, que l'embarras du choix.

Discite a me, quia mitis sum et humilis corde. — Apprenez de moi, parce que je suis doux et humble de cœur. S. Math.

Fx fructibus eorum cognoscetis eos. — Vous les connaîtrez par leurs fruits. Id.

Qui petit a te, da ei. — Donnez à celui qui vous demande. Id.

Estole miséricordes, sicut et Pater vester misericors est. — Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. S. Luc.

Et ipsi non intellexerunt verbum quod locutus est ad eos. — Ils n'ont point compris la parole qui leur a été dite. Id.

Exemplum dedi vobis, iit quemadmodum ego feci vobis, ita et vos faciatis. — Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. S. Jean.

Ego sum via, et veritas, et vita. — Je suis la voie, et la vérité, et la vie. Id.

Pacem meam relinquo vobls, pacem meam do vobis. — Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. Id.

Hoc est prœceptum meum, ut diligatis invicem, sicut clilexi vos. — Ceci est mon préci^pte, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Id.

Si rien de tout cela ne vous convient, on cherchera autre chose.

Votre bien dévoué,

F. Lamennais.

Collection David cC Angers,. — Le maître ayant projeté de faire un dessin dans lequel serait représenté le Christ traçant sur le globe du Monde les trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité, pria Lamennais de lui fournir un texte évangélique susceptible d'accompagner son travail. Nous avons ici la réponse de Lamennais. Quel fut le verset que choisit David? Son dessin ayant été détruit, nous ne pouvons répondre à cette question.

Augustin Serres à David.

Le Fronton du Panthéon.

Illustre collègue,

Paris...., septembre 1837 (?)

Quel faible opuscule je vous envoie en compensation du Fronton que j'ai admiré hier matin! Je suis encore sous l'influence des émotions vives que j'ai éprouvées. Il me semblait que j'avais acquis un nouveau sens, tant je sentais vivre et penser votre pierre !

Si Buffon a dit : « Le style, c'est l'homme », ceux qui vous connaissent diront avec plus de raison : « Votre Fronton, c'est vous, c'est vous tout entier! »

C'est l'adoration de la Patrie se traduisant sous toutes les foi*mes; se réfléchissant sur la figure du guerrier comme sur celle du magistrat, sur les traits du poùte comme sur ceux de l'orateur, sur la tête du savant comme sur celle du prêtre!

C'est qu'en eff"ot l'amour de la patrie est le lien commun de tous les citoyens! Il y a dans tous les cœurs une libre qui lui appartient, et vous l'avez l'ait vibrer d'une manière admirable!

Illustre collègue, recevez mes remerciements pour les sensations que j'ai ressenties à l'aspect de votre chef-d'œuvre, et lisezmoi avec indulgence.

Votre dévoué collègue et admirateur.

Serres.

CollecUon David d'Angers. — Celte lettre n'est pas datée, mais on a vu par la lettre du maître à Pavie père, du 9 septembre 1837, que le Fronton venait d'être découvert. Il y a tout lieu de penser que les lignes qui précédent furent écrites en septembre. Antoine-Etienne-Renaud-Augustin Serres, membre de l'Académie des sciences depuis 1S28, était non seulement l'ami du statuaire, mais encore son médecin. Serres reçut des mains du sculpteur son profil modelé en 1838. (Musées d'Angers, p. IGS.)

David à Victor Pavie.

Dessin d'une Annonciation de la Vierge. — Le médaillon d'Adrien Maillard. — Etude sur la vie et les ouvrages de David d'Angers.

Paris, 6 février 1838.

J'espérais que cette lettre te serait remise par ton père, mais il a eu hâte de retourner à Angers. Gela ne m'étonne pas, son tems était trop tristement employé ici pour qu'il pût s'y plaire. Pour ma part je regrette beaucoup que mon infernale maladie m'ait souvent privé de sa bonne et aimable société. A peine si j'ai pu passer quelques heures avec lui, puis aussitôt que j'ai pu marcher^ il a fallu rentrer dans le tourbillon des affaires, des ridicules obligations sociales. Les hommes ne savent qu'inventer pour se mettre continuellement à la torture. Je maudis notre civilisation qui fait de chacun de nous autant d'esclaves. Nous sommes absurdes, mille fois absurdes !

Il y avait bien longtems que j'avais jeté sur le papier la pensée d'une Annonciation avec une seule ligure. J'avais été frappé de l'expression, si souvent reproduite dans l'Écriture sainte, du Saint- Esprit sous la forme d'une douce colombe. Voilà ce que j'ai cherché à rendre dans le croquis que je t'envoie. Tu verras, tu consulteras les maîtres en ce genre de question, et si mon idée était approuvée, elle pourrait bien s'imprimer un jour sur le marbre, et ensuite occuper un coin dans notre église Saint-Maurice.

Dans la caisse qui contiendra le cadre que je t'envoie, il y aura une épreuve en bronze du profil de Maillard, que tu voudras bien remettre à Adrien. Tu trouveras aussi un journal de Rouen qui parle des bas-reliefs de la Douane.

J'ai lu avec bien de l'attention le manuscrit de Maillard, que tu m'avais envoyé. Je me suis permis de rectifier seulement quelques erreurs de date. Si cette biographie était celle d'un autre sculpteur, j'aurais été ravi du talent vraiment très remarquable qu'a développé notre jeune ami au cours de cet ouvrage; mais, en vérité, les éloges et les expressions me paraissent trop louangeurs pour moi. Gomment oserai-je jamais donner cette

biographie à quelqu'un? Tu me demandes combien il faut en imprimer? Moi, je dirais très peu. D'abord parce qu'il ne faut pas espérer en vendre, ce serait une très fausse spéculation; ensuite une source de satires et dépassions envieuses déchaînées contre moi. J'ai assez à lutter actuellement, et la tête la plus énergique n'a qu'une certaine somme de forces à dépenser dans ces tristes luttes. Il serait si important cependant d'avoir une vie calme afin de pouvoir s'occuper des arts I

Enfin, cher ami, vous ferez, toi et le bon ami Maillard, ce que vous jugerez convenable à cet égard. Ma reconnaissance pour ce que vous pensez de moi doit me faire fermer les yeux sur les tribulations qui peuvent être la conséquence de cette entreprise. Adieu, à toi de tout cœur,

David.

Collection Pavie. — Le projet de bas-relief, représentant Y Annonciation de la Vierge, ne comporte qu'un personnage. La Vierge, debout, semble écouter la voix mystérieuse d'une colombe posée sur son épaule. Sur le fond est écrit : Ave Maria. Le médaillon d'Adrien Maillard porte la date de 1837. [Musées d'Angers, p. 165.) La biographie dont s'entretient le maître avec son correspondant est V Étude sur la vie et les ouvrages de David d'Angers, publiée à Angers, en 1838, par Adrien Maillard. Ce travail excellent, plein de renseignements puisés à la meilleure source, a été maintes fois consulté par nous lorsque nous composions la Vie du statuaire.

Madame Valmore à David.

La médaille du poète des Pleurs. — La statue de Corneille. — Théodore

Lebreton.

Paris, i2 février 1838.

A quoi pensez-vous, Monsieur, de m'accabler d'une telle reconnaissance? Je ne peux ni l'acquitter ni l'exprimer, et j'en suis demeurée saisie à mon retour d'un voyage à Rouen, où je venais déparier des yeux et du cœur à l'une de vos plus belles gloires.

Si je l'avais ignoré, c'est là aussi que j'aurais appris qu'il n'y a rien au monde de meilleur que Monsieur David, et que là aussi son cœur a laissé des traces comme son génie.

Il ne devinera jamais combien il m'a été doux de trouver sa signature six fois sur les traits de sa plus honorée et plus humble servante,

Marceline Valmore.

Collection David d'Angers. — L'allusion délicate de M"'^ Valmore à la générosité de David lui est suggérée par les attentions du maître à l'endroit du poète ouvrier de Rouen, Lebreton. La préface des Heures de repos d'un ouvrier nous révèle que M""= Valmore avait été l'une des premièi^es à signaler au public le talent poétique dt; l'imprimeur sur étoffes. La dernière phrase de la lettre ci-dessus dévoile la prodigalité du maître qui a offert à M""! Valmore six exemplaires de son médaillon.

Victor Pavie à David.

Sur le dessin de V Annonciation de la Vierge.

Angers, 16 février 1838.

J'ai reçu votre cadeau, mon cher Monsieur David. Pour ce qui est licite et dans la tradition, les maîtres en cette matière jugeront, ainsi que vous le dites, et je m'inchnerai le premier devant le dogme de ma foi. Mais quelque sentence qu'ils en portent, votre œuvre restera comme une des plus suaves et des plus tendres interprétations du sujet. Overbeck bénirait cette chaste et frêle image, enveloppée de ses voiles comme son âme de son corps ; ce que chante la colombe penchée sur son épaule est un chant que les hommes n'auraient chanté jamais; les ailes de l'oiseau blanc sont communes à la femme ; l'esprit passe, et le doux corps s'en imprègne rêveusement; l'humanité tressaille dans l'enfantement glorieux, dont ce sein abrité se féconde. Qui ne pleurerait à cette vue, songeant qu'il est régénéré par là !

Mon cher Monsieur David, vous voyant croire ainsi dans le fond de votre pensée et pratiquer dans vos œuvres, je me sens plus près de vous et je vous étreins plus fort. Ce ne sont point des visions dont votre esprit se fascine dans les combinaisons de l'àme avec le cœur. Les fantaisies n'ont point cette sérénité de lignes, ce silencieux amour qui prie en écoutant. Entre cette efitigie éclose de votre choix après une impatiente et respectueuse couvée, — et ces images grossières dont de vils salariés enlu-

ET SES RELATIONS LITTERAIRES l."::

minent pompeusement les marges les plus saintes, — je vois plus que le génie qui les relègue à vos pieds, j'y vois aussi des larmes amassées à l'autel, au temps de vos naïves et merveilleuses croyances, larmes qui ne tarissent pas, qui coulent de temps en temps, arrosant les sujets chers à votre ciseau d'une rosée inconnue aux artistes de la foule. Oh ! laissez-moi penser que Dieu vous les comptera !

L'abbé X..., prêtre haut et intelligent, sort d'ici. En sus de son admiration profonde, il ne voit rien que de très orthodoxe dans yotre Annonciation.

Adieu, je vous embrasse, et charge M'"'' David des mille amitiés de ma femme; de loin, mon père se joint à nous deux.

Victor Pavie.

Collection David d Angers. — Le dessin du maître représentantri«?io?2C(fltion fait partie de la collection Pavie. (Dai'û/ cT Angers, eic.,\..\l, pp.4S8, 510.)

David à Lamennais.

Offre du Christ écrivant su ' le globe du Monde.

Paris, 'i mars 1838.

Depuis longtems j'ai essayé de composer quelques sujets principaux de la vie du Christ. Dans l'un, je voulais le représenter assis sur le Monde, écrivant avec son sang : « Liberté, Égalité, Fraternité », ce qui me semble le résumé de sa morale sublime. Nous avons foi dans cette charte divine, nous autres républicains- Nos pères l'avaient inscrite sur leurs drapeaux que la mitraille de tant de victoires a consacrés.

.l'ai cherché à rendre cette grande idée dans le faible croquis que je serais heureux de vous voir accepter. En conservant ce modeste souvenir d'un homme qui vous est tout dévoué de cœur, vous comblerez de joie votre constant admirateur et respectueux serviteur,

David.

Collection Henry Jouin. — On a vu plus haut, sous la date du 20 septembre 1837, que David se disposait à exécuter un Christ écrivant sur le globe

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du Monde. Le maître avait ou recours à Lamennais pour le choix d'un texte évangélique pouvant accompagner son dessin. L'œuvre terminée, c'est à Lamennais qu'il en fit hommage. Une réplique avec variantes fut offerte par David à Victor Pavie. Ce second travail existe; le premier dessin a été détruit. {David d'Angers, etc., t. II, p. 494.)

Lamennais à David.

Le Christ écrivant sur le globe du Monde.

Paris, 5 mars 1838.

Je ne sais, Monsieur et illustre ami, comment vous exprimer et ma reconnaissance et mon admiration. Plus je regarde, plus j'étudie votre magnifique tableau (car c'en est un), plus elle s'accroît. C'est une pensée à la Michel-Ange, simple, profonde, grandiose. Oh! oui, ce sont là les trois mots que le Christ a écrits sur le Monde, qu'il y a écrits de son sang, et qu'à peine encore savons-nous épeler. Mais quand bientôt cette féconde parole sera descendue dans le cœar des peuples, qu'ils y auront reconnu la sainte loi de l'humanité et le salut de l'avenir, tout changera et la terre sera belle alors, et la voix de bénédiction, le cri d'allégresse* qui s'en élèvera comme le parfum de l'âme réjouira tout ce qui sent dans l'univers.

Tout à vous, mon illustre ami,

F. Lamennais.

Collection David d'Angers,

Victor Pavie à David.

Retour sur r.4/iao«ct«^i'Jrt de la Vierge. — L'Étude sur la vie et les ouvrages de David, par Adrien Maillard. — Les Poésies de Lebreton.

Angers, 20 mars 1838.

Mon cher Monsieur David, Je reviens à cette Vierge dont je ne puis me détacher. N'ayant

à VOUS payer d'un tel cadeau qu'avec les seules paroles d'une reconnaissance profonde, je sens naître le remords de ne vous en avoir point assez dit dans le temps. J'y reviens chaque matin et j'y retourne chaque soir ; c'est à genoux à ses pieds que je fais ma prière, et si cette prière lui arrive, certes ce ne saurait être sans vous traverser en passant. C'est là mon idée fixe, et soulîrez que j'y reste, que sorti de ce giron oiî vous berça jadis l'instinct d'une foi naïve, aveugle et vagissante, fort et ferme aujourd'hui et le ciseau à la main, vous y rentrez de l'aveu d'une intelligence voyageuse, qui a fait le tour de tout avant de s'abriter quelque part. Qu'Overbeck me comprenne et que le Seigneur m'exauce !

C'est le soupir sur les lèvres et les larmes aux yeux que j'ai dû briser sur votre ordre les formes qui contenaient le travail de Maillard. Il vous importait peu, du reste, je le comprends, que ceux qui ont des yeux pour ne point voir vos œuvres épelassent oui ou non, dans une langue inconnue, des interprétations qui ne les atteindraient pas.

J'ai annoncé, vanté autant que je l'ai pu les Poésies de Lebreton, ce haut cœur qui vous aime. — Rien' Le seul exemplaire à déduire c'est le mien, dont je vous envoie le montant joint à celui des avances que M™' David a bien voulu faire pour ma femme.

Adieu, je vous embrasse,,

Victor Pavie.

Collection David cC Angers. — VÉlude sur la vie et les ouvrages de David, par Adrien Maillard, ayant été tirée à petit nombre et distribuée à quelques amis, les formes furent détruites à la demande du statuaire. Les Heures de repos dun ouvrier, de Lebreton. avaient été envoyées le 19 août 1837, à six exemplaires, à Victor Pavie, alors libraire-éditeur à Angers. Un seul exemplaire fut vendu, et encore est-ce Pavie qui le retint pour sa biblio-thèque personnelle!

GXXIX David à Victor Pavie.

Une « ode à Riquet ». — Los lettres de Léopold Robert. — La staliic de sainte Cécile. — Moll. — Le médaillon d'Hélène David. — Estampe*

d'après le Fronton du Panthéon. — Cottreau le Chouan. — Savoie, l'ancien soldat de la République.

Paris, le 8 mai 1838.

Mon cher Victor,

J'ai lu et relu bien des fois ton admirable éloge de Riquet. C'est colossal ; jamais, je crois, tu ne t'étais élevé à une si grande hauteur. Clarté et sublimité de pensées, voilà ce qui distingue ton œuvre. Combien de belle et noble poésie il y a dans ton âme ! Quel avenir immense pour toi, mon ami ! Suis énergiquement le vœu de la nature; elle t'a fait poète; il faut lui obéir.

As-tu lu les lettres d'un autre grand poète, de Robert le peintre? Je t'engage à lire ce touchant recueil. Il y a là de grandes et profondes réflexions sur les arts. Il faut avouer que la nature est bien barbare envers ses enfants de génie. Ceux qui apprennent aux autres hommes à l'admirer n'éprouvent que malheur, tandis que la nullité est choyée, caressée par cette nature qui n'est qu'une énigme perpétuelle, si le hasard n'en est pas la véritable expression.

Sous peu de jours, je vais écrire à l'évéque d'Angers pour lui annoncer le prochain envoi de la statue de sainte Cécile. J'ai engagé M. Moll à faire le dessin d'un piédestal qui me paraît bien conçu. Quand ce piédestal sera adopté, il faudra se presser de le faire exécuter, afin qu'il soit prêt quand la statue arrivera. Pour cette prompte exécution et pour l'adoption du dessin, il faudra que M. Morel nous aide de tout son pouvoir. Je crois que tu seras content du dessin du piédestal.

Je vais t'envoyer une caisse dans laquelle il y aura un rouleau de gravures du Fronton du Panthéon, que je destine à quelquesuns de mes amis d'Angers et de Nantes. Pour cette ville, tu trouveras facilement, je pense, une occasion. 11 y aura trois médaillons de notre petite Hélène : l'un t'est destiné ; quant aux deux autres, tu me feras plaisir si tu veux bien en faire parvenir un à M. Maillocheau, et faire déposer l'autre chez MM"^^ Boyleau. Je te demande pardon de tout l'embarras que je t'occasionne. Tu trouveras dans cette caisse un portrait de « Cottereau ». C'est cette différence de nom qui fait que nous n'avons pas pu obtenir de M''^ Goquereau tout ce que nous espérions.

Tu te souviens de notre visite à ce brave philosophe qui vit dans une cave près du Château, le nommé Savoie? Si tu pouvais

apprendre le lieu de sa naissance (je crois que c'est Lyon), à quel âge il a pris du service, quelques particularités de sa vie, enfin quelques points des plus saillants de son histoire, tu m'obligerais beaucoup. Son souvenir m'est resté dans la mémoire. Je l'estime de ne pas avoir voulu servir le despote de son pays. Le sentiment républicain est trop noble, trop sacré pour qu'on ne se voue pas à lui de toutes les forces de son âme. Présente mes respectueux hommages à M™* Pavie.

Ton tout dévoué ami,

David.

Collection Pavie. — Un concours poétique ayant été ouvert à Béziers à l'occasion de l'inauguration prochaine dans cette ville de la statue de Riquet par David, Victor Pavie se mit sur les rangs avec une Ode qui remporta le second prix. [Musées d'Angers, pp. 108-109. David d'Angers, etc., t. I, pp. 361-363. Victor Pavie, sajeunesse, etc., Y). 199.) L'ouvrage sur Léopold Robert, auquel fait allusion David, est la publication de Delécluze intitulée: Notice sur la vie et les ouvrages de Léopold Robert, suivie de la description des quatre tableaux de ce peintre : l'hnprovisateur napolitain , la Madone de r Arc, les Moissonneurs et les Pêcheurs de l'Adriatique (1838, in-8°). La statue de sainte Cécile, en marbre, offerte par David à la cathédrale d'Angers, date de 1837. (Musées d'Angers, p. 106.) Le médaillon d'Hélène David, fille du statuaire, porte le millésime de 1838. (Musées d'Angers, p. 170.1 M. Maillocheau, MM"" Boyleau sont des membres de la famille de M""^ David. Cottereau le Chouan, Savoie, le vieux soldat de la République, étaient les représentants d'une époque de luttes dont le statuaire recherchait avidement les témoins, afin de conserver leurs profils. Il avait vu Cottereau, et, celui-ci étant mort, il avait essayé d'obtenir d'une demoiselle Coquereau quelques notes biographiques sur le Chouan disparu. David suppose à tort qu'on a pris une fausse piste en s'adressant à M"'= Coquereau. Il se trompe. La quasi-similitude des noms s'explique. Les Coquereau et les Cottereau avaient combattu sous le même drapeau. Mais les uns comme les autres, aussi bien que Savoie, ne pouvaient raconter que leurs batailles, dont le souvenir demeurait confus dans leurs cerveaux usés par les années et la misère. En 1838, Savoie était mort.

Victor Hugo à David.

Le buste du poète.

21 mai 18:!8.

Sous cette forme magnifique, mon ami, c'est l'immortalité que vous m'envoyez. Une pareille dette est de celles dont on ne

s'acquitte jamais ; j'essaierai cependant, non de la payer, mais de la reconnaître.

Vous êtes un homme admirable et je vous aime,

Victor Hugo.

Collection David d Angers. — Ce billet est l'accusé de réception du buste en marbre dont il est parlé sous la date du 3 février 1837.

David à Victor Pavie.

La statue de sainte Cécile.

Paris, i2 juin 1838.

Mon cher Victor,

Je viens de mettre une caisse au roulage. Tu la recevras franche de port. Elle contient plusieurs esquisses pour toi et une petite Vierge gothique. Ton nom est écrit sur tous les objets qui te sont destinés.

Après-demain, la caisse contenant la statue de sainte Cécile sera confiée au roulage et sous peu de jours, par conséquent, elle sera rendue à Angers. C'est alors que je te prie en grâce de surveiller le décaissement, d'engager les charpentiers à ne pas mettre les mains dessus, car ils tacheraient le marbre. Il serait aisé d'entourer avec du linge les endroits qu'ils seront obligés de saisir pour l'élever sur son piédestal. Il faudra faire venir le mouleur qui demeure dans la rue Saint-Aubin pour qu'il scelle la lyre avec du plâtre. S'il y avait des taches occasionnées par le frottement des doigts sur la statue, tu pourrais les faire enlever avec une éponge mouillée. Voilà bien des ennuis que je vais l'occasionner, mais tu es si bon pour moi que je n'hésite pas à te charger de cette corvée.

A toi de tout cœur, David.

Je te prie aussi de demander à l'Évêque qu'il donne des ordres pour que l'on ne décaisse pas la statue avant que le piédestal soit totalement achevé.

Collection Pavie.

GXXXII

Le maître renonce à exécuter l'Annonciation de la Vierge. — Projet de groupe représentant /a Vierge et l'Enfant Jésus. — Le respect des croyances d'autrui.

Paris, 15 juillet 1838.

Mon cher Victor,

Les réflexions qui t'ont été faites sur la composition de notre Annonciation de la Vierge ne me découragent pas. Je ferai une Vierge avec l'Enfant. C'est un sujet à la fois touchant et sublime. Ces deux êtres mystérieux ne sont-ils pas dignes de la vénération des hommes ? Je nourris cette idée depuis mon séjour en Italie, oii la Madone est l'objet du culte d'un peuple qui sent exclusivement par le cœur.

J'abandonne donc ma première idée qui m'avait cependant vivement séduit par sa simplicité et son originalité.

Cette jeune fille et la colombe, deux êtres si purs! Cela ne me paraissait pas contradictoire avec les dogmes chrétiens. Toutefois, je ne puis être juge dans ces sortes de matières; c'est pour cette raison que je t'ai prié de consulter des personnes instruites, parce que tout ce qui tient aux croyances des hommes est sacré pour moi, et je bannirai toujours de mes ouvrages le moindre détail susceptible d'être jugé ridicule, alors surtout que le sujet traité touche à la foi religieuse.

Je te remercie bien de penser à faire une nouvelle édition de la petite brochure de Maillard. Un si grand nombre de personnes me la demandent que je me vois forcé de l'importuner encore à cet égard.

Ton bien dévoué de cœur,

David.

Collection Pavie. — La composition du hd.?,-rQ\\c daV Annonciation ayant soulevé quelques critiques de la part déjuges qui l'avaient peut-être examiné au point de vue d'une orthodoxie trop rigoureuse, David abandonna son projet, non sans quelque regret, comme on vient de le voir. Il ne donna pas suite au groupe de la Vierge et l'Enfant, dont il parle ici.

GXXXIII

Louis-Napoléon à, David.

Projet de monument à la mémoire de la reine Hortense. — Bartolini préféré à David.

Arenenberg, ce 17 juillet 1838.

Monsieur,

Après la mort de ma mère, je m'étais adressé à plusieurs artistes, et à vous particulièrement, afin d'avoir plusieurs projets relatifs au monument que je voulais faire élever dans la chapelle de Rueil.

Je désirais surtout que ce fût un sculpteur français qui fût chargé de l'exécution ; et votre talent si connu eût été pour moi une raison de plus de vous prier de vous en charger; mais mon père, qui entre pour moitié dans les frais, désire que ce monument soit fait sous ses yeux, et par un sculpteur qui ait connu ma mère, c'est ce qui l'a engagé à vouloir que Bartolini se chargeât de cet ouvrage.

Vous concevez. Monsieur, combien, après l'obligeance que vous m'avez témoignée, il doit m'être pénible de ne pas pouvoir accepter vos services.

Recevez, avec mes regrets, l'assurance de mes sentiments distingués.

Napoléon Louis.

CollectionDavid cV Angers . — Le prince Louis-Napoléon, depuisNapoléon III, avait demandé au maître, et obtenu de lui, qu'il modelât une esquisse de la statue de la reine Hortense. [David d'Angers, etc., 1. 1, p. 387 ; t. II, p. 492.) Cette esquisse fait partie de la collection Pavie. La reine Hortense, décédée le 5 octobre 1837, au château d'Arenenberg, en Suisse, avait exprimé le vœu que ses restes fussent déposés auprès de ceux de sa mère, l'impératrice Joséphine, dans l'église de Rueil. Le monument que firent élever dans cette église l'ex-roi de Hollande et son fils, le prince Louis, fut inauguré

20 avril 1846. C'est Bartohni qui avait exécuté la statue de la Reine. (Rueil, par Jacquin. Paris, 1846, pp. 93-99.) Cette œuvre, ayant déplu au prince Louis, fut remplacée par une statue nouvelle, due au ciseau d'Auguste Barre.

Charlet à David.

La chaire de professeur de dessin à l'École polytechnique. — Philopœtnen .

Paris, 8 août 1838.

Quoique tu me regardes comme le dernier des citoyens français, ou plutôt que tu ne me regardes plus, ce qui ne me regarde pas, attendu que je n'enregistre pas ces puérilités de la vie humaine, j'ose encore lever mon front d'esclave vers toi, parce que je sais que tu es bon dans le fond, et que j'ai toujours eu pour ton talent une haute estime. Car, Dieu merci, ce n'est pas pour te le reprocher,, mais j'ai osé braver la fureur des Atrides et méprendre aux crins avec le dernier des Éparainondas, pour défendre ton Philopœmen, que ces hauts titrés regardent comme un crapaud du faubourg des allumettes. J'ai beau leur crier : « Mais au moins il est vivant, mais ce n'est pas un mannequin d'Agamemnon, mais voyez donc ce dos, ces bras, cette poitrine, mais cela est une magnifique étude, cela palpite, c'est de la vie enfin, la vie ! ce principe premier de toute chose... » Enfin je me suis fait traiter de faiseur de bons hommes et d'ignobilité d'homme ne comprenant pas le beau, d'àme sans élévation. Mais comme je le dis plus haut, je n'enregistre pas ces puérilités.

Mais ce n'est pas de tout ceci qu'il s'agit. Dépose un instant ton faisceau consulaire et veuille m'écouter, car dans ta poitrine de fer un cœur d'honnête homme doit encore battre avec chaleur. Voici ce qui m'amène. L'Institut va être appelé à ajouter un candidat de son choix à côté de celui proposé par l'École polytechnique; je me suis mis sur les rangs. Du côté de l'École un candidat prétend avoir toutes les voix, c'est M. Dulong fils, qui n'a que le titre de fils de Dulong, reconnaissant sa profonde impuissance, mais qui dit : « Je suis le fils de Dulong. » Moi j'ose dire que cette exploitation de l'hérédité, dans ce cas, est encore plus ridicule que celle de la Chambre des pairs, ajoutant à cela que M. Dulong, parce qu'il s'appelle Dulong, vient, sous l'intluence de M Arago, d'être nommé professeur de dessin aux Ponts et Chaussées (2,000 francs). Or, il ne se conlcntc pas do cela, et veut encore, en

exploitant l'ombre de son père, se faire nommer à l'Ecole polytechnique.

L'Institut peut Joindre un nom, mais, de ce côté, Langlois, digne et honorable Atride (fils d'Io et du centaure Ghiron), s'empresse de se mettre sur les rangs, et je ne doute pas qu'il n'ait l'avantage sur moi, parce qu'il est de l'Institut.

Pourtant, une réflexion fort sage et fort juste peut être faite. Depuis nombre d'années le cours de dessin de l'École ne produit rien; les maîtres y viennent faire leurs factions, puis les élèves dorment dans le poste à l'ombre et sous la protection d'Agamemnon, d'Ajax et de Patrocle. M. Arago et quelques hommes supérieurs ont reconnu la profonde nullité de ce cours, et voudraient lui redonner de la vie ; ils ont pensé que j'étais leur homme; moi je ne recule pas, je pense aussi pouvoir y rendre service, et cela avec désintéressement, car on a l,oOO fr. de traitement.

Voici ce qui me fait penser que je puis être une spécialité en cette circonstance, c'est que ces jeunes gens ne sont pas destinés à la peinture et à la sculpture. Il ne leur faut que des choses nourrissantes pour leur avenir. Les trois quarts sont pour le génie militaireet l'artillerie, donc il faut qu'ils soient en état de rapporter des matériaux pour l'histoire militaire du pays. Il leur faut quelqu'un qui leur apprenne à poser vigoureusement un homme sur ses pieds et à ne pas chercher les Grecs quand on leur demandera un Turc. Un homme qui traite avec quelque rapidité et une figure et un bout de paysage, qui, enfin, sans leur faire mépriser le père Laocoon, leur dise : « C'est beau, c'est très beau, mais faites ce qui remue autour de vous, car nous devons nous transmettre tels que nous sommes à nos descendans, pour qu'ils ne nous représentent pas en Romains avec des perruques à 36 marteaux. ))

Tu me comprendras, j'en suis certain, car je crois être un peu dans ton sentiment comme art, et quoique tu me regardes comme le plus abruti des esclaves, je suis certain que tu parleras en mon sens avec tes amis, si tu en as, car, vois-tu, dans ce monde, les amis sont comme les fiacres, on ne les trouve que quand il fait beau. Et moi je les compare à ces billets donnés à des amis, et sur lesquels l'auteur compte; mais vienne l'orage du parterre, mes gaillards sont les premiers à dire que l'auteur est un brave garçon, mais que c'est détestable, et ils sifflent des premiers pour

ne pas avoir l'air d'être des billets donnés. Si je n'avais pas entendu des hommes estimables dire: « Je suis l'ami de David, c'est un homme de talent, mais ce Philopœnien, ha! dame! hô!hê... Voyez les antiques... il y a bien du talent... certainement... Oui! mais c'est détestable!... comme goût... », je ne te ferais pas ces réflexions d'une harmonieuse philosophie.

Donc , il faut souvent préférer certains ennemis à certains amis. C'est ce qui me fait venir à toi, quoique tu sois mon ennemi. Je ne te demande pas ta voix sans réflexion, tu jugeras. Continue à ne pas me regarder puisque cela farrange et que cela m'est indifférent. Le tems est plus fort que toi, je le laisse faire. Ne me réponds pas parce que tu ne dois pas me répondre. Fais ce que te dictera ta conscience que seulement j'ai voulu éclairer pour te mettre à même de juger.

Prends la présente en bonne part et parfaite cordialité, fais encore Philopœnien et tu pourras compter sur ton ennemi intime.

Adieu,

Charlet.

Collection David d'Angers. — Charlet et le maître (''taient liés de longue date avant 1830. La révolution de Juillet les sépara. Toutefois, ils ne cessèrent pas de s'estimer mutuellement, et le statuaire a laissé sur son ami plus d'une page touchante. (David d'Angers, etc., t. I, pp. 392-393; t. II, p. 139.) Nul doute que l'auteur du Philopœmen n'ait chaudement soutenu la candidature de Charlet, qui obtint la chaire de dessin qu'il convoitait... aux appointements modestes de 1,.500 francs.

Rauch à David.

Iliimboldt. — Le monument de G;Ethe. — Les Victoires de la Wallialla. — Le monument de Gobert. — La statue d'Albert Durer. — Amazone en lutte avec un léopard, par Kiss. — Les bustes de Tieck et de Carus.

Bcrlio, 13 août 1838.

Mon très cher ami et honorable collègue,

D'après ce que racontent les journaux et nos artistes, aussi bien que les voyageurs qui ont occasion do passer par votre atelier, où ils voient et admirent vos travaux, votre activité est

prodigieuse. De plus, vous êtes heureux au sein de votre famille, où notre ami M. le baron Alexandre de Humboldt aura l'obligeance de vous remettre ces lignes qui n'ont d'autre but que de me rappeler à votre souvenir et à votre toujours chère amitié.

La grande duchesse de Weimar m'a parlé souvent de vous à propos du monument de Gœthe, Schiller, etc., et de l'intérêt que vous portez aux hommes illustres, à quelque nation qu'ils appartiennent. Mais personne ne partage avec Elle ce noble enthou siasme susceptible de réaliser dans notre patrie des monuments dignes de la postérité. Cette noble dame est trop peu secondée dans ses projets.

Je suis toujours occupé par les marbres et les modèles des six Victoires destinées à la Walhalla, et le marbre du Danube, pour S. M. l'empereur Nicolas, et outre ma demi- douzaine de Fïc boires, j'en dois faire deux autres en bronze appelées à prendre place dans le jardin de Charlotlembourg. On coulera bientôt la statue d'Albrecht Durer à Nurenberg et le groupe des deux premiers princes de la Pologne Miecislas et Boleslas. Les costumes de ces trois derniers sujets sont très favorables à la sculpture, et je me flatte d'en avoir profité. Les princes polonais se rattachent au onzième siècle. Durer appartient au seizième, et j'ai pu l'étudier d'après ses propres tableaux du Musée de Vienne.

Vous me parlez dans votre dernière lettre d'un monument équestre que vous pensez faire en Italie. Mais, plus récemment, j'ai appris que vous vous occupiez du modèle de ce groupe, ce qui m'a causé un vif plaisir, car vous ne trouveriez pas de chevaux aussi parfaits en Italie que ceux qui existent autour de vous, à Paris. En tout cas, je ne puis que vous féliciter d'avoir à exécuter une œuvre aussi intéressante que l'est ce travail qui achèvera de fonder votre gloire.

Un de mes premiers élèves, M. Kiss, né dans la haute Silésie, est occupé en ce moment à un groupe colossal représentant une Amazone à cheval en lutte avec un léopard qui va bondir pardessus la monture de la guerrière. La composition est très heureuse. L'exécution, qui révèle un réel talent et des connaissances profondes, bénéficie de l'étude de nos superbes chevaux. Je ne crois pas que dans ce genre on ait fait rien de meilleur.

J'ai projeté depuis six ans un monument de Frédéric le Grand, par ordre duRoi, et j'ai déjà modelé différentes esquisses, mais

sans succès, quoique ma première esquisse ait eu la fortune de plaire à tout le monde; mais on ne finit pas de décider l'exécution du monument. Je mourrai comme vous sans avoir eu la satisfaction de me voir confier le sujet que j'estime le plus favorable à l'art du sculpteur,

A Dresde, j'ai vu avec une très grande satisfaction vos deux superbes bustes de L. Tieck et de M. Carus, lesquels j'estime être vos meilleurs portraits.

Ma famille vous remercie de votre aimable souvenir, et me charge de renouveler ses hommages à Madame votre chère épouse , de même que je vous prie pour ma part de l'assurer de mon amitié et de mes souhaits de bonheur.

Recevez l'assurance de l'entier dévouement de votre sincère ami et collègue,

Rauch .

Collection David d'Angers. — Il est parlé plus haut, sous la date du 6 décembre 1834, de la participation de Rauch à la décoration de la Walhalla. La statue d'Albert Durer a pris place dans ce temple.

David à Victor Pavie.

Le peuple de Réziers. — Médaillon de Bouchotte. — La cathédrale de Metz. — Un pêcheur à la ligne. — Le soleil du Midi. — Philosophie. — Les Pyrénées. — Rêverie. — La statue de l'Humanité.

Montpellier, 5 novembre 1838.

Mon cher Victor,

J'ai quitté Béziers le 23 octobre et fait mes adieux à mon cher Riquel qui est là sous un beau ciel au milieu d'une population pleine d'enthousiasme pour les grands et nobles souvenirs. Ces bons habitants ont fêté le sculpteur du grand homme d'une manière presque impossible à décrire. Le peuple, qui partout a seul une âme impressionnable, s'est chargé d'exprimer ses sentimens à ton ami. Toutes les nuits il venait sous mes croisées chanter des hymnes qu'il avait composés pour moi. Et souvent quand je passais dans les rues, il tombait à mes pieds des couronnes de lauriers. Tous les hommes se découvraient devant moi.

Ordinairement, dans les fêtes publiques, le peuple est spectateur : là il s'est fait acteur. Cette fête a eu un caractère original.

Voilà bien des lieues que nous faisons depuis notre départ de Paris. J'ai Joui à plein cœur de la vue du Nord, et ensuite de ce beau pays méridional qui est comme une préface de l'Italie. A Metz, j'ai éprouvé une vive impression en revoyant une cité que j'avais traversée avec toi. J"ai fait le portrait du célèbre Bouchotte, ministre de la Guerre du tems de la République. Je suis bien heureux quand il m'est possible de serrer la main de ces géants, témoins d'une si grande et si noble époque. J'ai visité dans tous ses détails la magnifique cathédrale que nous avions tant admirée ensemble. J'ai aussi revu, non sans sourire, le même homme auprès duquel nous nous étions arrêtés si longtemps sur un pont où il était occupé à pêcher à la ligne. Je l'ai retrouvé à la môme place, prenant plaisir à la même chose. Rien de changé, sauf que lorsque nous l'avions vu il portait un chapeau ciré et une veste, tandis qu'actuellement il est vêtu d'un gilet de tricot et coiffé d'un bonnet de coton. L'homme, cette chrysalide humaine, tourne incessamment dans le même cercle. Il y a deux raille ans, un autre pêcheur devait se trouver là, tenant une ligne, selon toute vraisemblance; seul le costume a changé. C'est pour cela, il me semble, que les artistes devraient ne s'occuper que de l'homme tel qu'il est sorti des mains de la nature, sans prendre souci de la défroque, qui n'est que l'expression d'un caprice et de la bizarrerie de la créature.

J'ai éprouvé un bien vif bonheur en revoyant la promenadedu Pérou à Montpellier. J'ai assisté à un beau coucher du soleil. Le ciel était pur comme il l'est dans le midi de la France. Il me semblait que mon être grandissait et s'élevait vers ce ciel; mes poumons aspiraient, en se dilatant, l'air si pur, si onctueux de ce beau climat. Cette impression d'élévation vers le ciel est toute physique. C'est par une raison contraire que sous un ciel couvert et brumeux, il semble que vous ayez sur la tête une calotte de plomb qui vous refoule vers la terre et vous oppresse. Quand on est impressionné par les merveilles de la nature éclairée par un beau ciel, on est porté à penser qu'un être microscopique tel que l'homme sonde les profondeurs aériennes et terrestres. Il grandit alors de toute sa petitesse, c'est-à-dire d'une manière incommensurable. L'essence immatérielle qui anime son cerveau est donc

une portion de l'infini, et il est donc juste de penser que quand la main invisible qui met en mouvement la matière l'a quitté, cette matière est gisante et inerte comme la feuille jaunie avec ses fibres desséchées ou comme la barque vermoulue privée de son pilote. C'est en face de la mer, des montagnes et du ciel, devant ces pages sublimes, qu'il est impossible que l'homme ne lise pas sa destinée future.

Je suis enfin entré dans le cœur des Pyrénées, j'ai vu l'Espagne à sa frontière. A Laruns, je suis allé visiter la carrière de marbre deLouvie. Elle produit l'effet, vue de loin, d'une blessure laite dans la montagne; on dirait une tache d'argent. Les nuages font une ceinture à cette montagne, tandis que son sommet émarge dans la lumière. C'est à la base de la montagne que l'homme accroche son habitation. C'est là qu'il trouve ces mines de cuivre et de fer qu'il exploite, mais la cime élevée est inaccessible pour lui. Ainsi des fières pensées du génie qui sont en relations avec le ciel et bien souvent intraduisibles pour l'humanité.

Que de générations passent et vivent à l'abri do ces hautes montagnes avec les seules aspirations végétatives, à l'exemple de ces brebis qui dévorent l'herbe et les fleurs que produit le sol! Quel mystère que celui qm pousse des hommes à s'approprier, avec le secours de la poudre à canon, des blocs de marbre dont les Deucalions vont s'emparer pour créer un monde de statues, rendre visibles, consacrer les traits des hautes intelligences qui sont la gloire ou l'opprobre du genre humain! Les unesélectriseront les jeunes âmes et leur montreront la route du beau et du vrai; les autres feront détester le vice en le présentant dans toute sa laideur. Ces pages de marbre blanc attendent le sublime écrivain, au cœur pur, mais elles auront aussi leur destinée. L'une appellera l'admiration sur le sujet traité par l'artiste; l'autre sera l'objet de malédictions, quoique d'une matière aussi pure et aussi transparente que la première. C'est la forme qui particularise le marbre sculpté. N'en est-il pas de même pour Ihomme? Par instants, des blocs se détachent d'eux-mêmes de la montagne et roulent, entraînant dans leur chute la chaumière qui donnait asile à une humble famille. Le sculpteur regarde ces masses avec admiration, les mesure, et sa puissante volonté leur donnera la forme des dieux ou des héros. J'ai longtems rêvé devant ces colossales masses de rocher qui, après avoir si longtems menacé le

ciel, tombent, encore noircies par les orages, et s'arrêtent à la portée de la main du statuaire, assez semblables au grand homme qui vient poser devant l'artiste.

Toutes les maisons des villages environîiants sont construites avec du marbre. J'avoue que j'éprouvais un sentiment pénible en voyant cette belle matière employée ainsi en grands blocs, servir à clore des écuries, des toits à porcs. Combien de représentations possibles de grands hommes sont là souillées par des ordures ! Mais que la main paternelle du statuaire vienne, la croûte immonde, fangeuse disparaîtra, et le marbre reprendra son éclat. Il sera digne delà forme qui viendra l'animer. N'en a-t-il pas été souvent ainsi à l'égard de certains hommes malheureux et méconnus dans leur jeunesse qui, ensuite aperçus et compris par un être bon, sont devenus des guides pour leur époque ?

Souvent, en contemplant une de ces montagnes de marbre, je sculptais, par la pensée, la statue de VBumanité. Sa tête dans le ciel aurait les étoiles pour couronne, et cette tête se reposerait sur une harpe tenue par la main gauche du personnage. Les quatre Parties du monde, représentées par des enfants, seraient sur son vaste giron ; l'Afrique et l'Amérique apparaîtraient encore suspendues à ses mamelles, tandis que l'Asie et l'Europe essaieraient d'atteindre aux cordes de la harpe avec leurs faibles mains; la dernière tiendrait un livre dans sa main droite. La grande figure de l'Humanité aurait pour attribut la plume qui lui sert à écrire le code de l'émancipation. Les pieds de l'Humanité toucheraient à la terre. L'eau serait représentée par les torrents qui arrosent les montagnes ; le feu par les forges qui brûlent continuellement pour façonner le fer qu'on en extrait; les nuages voileraient sa noble tête et seraient le symbole des vicissitudes humaines.

Nous partons pour Bordeaux, et si rien ne dérange nos projets nous passerons par Angers. Toutes les nobles et grandes inspirations recueillies aumiheude cette admirable nature ont besoin d'être scellées par les précieuses effusions du cœur. Il me tarde d'être assis dans une certaine salle de la rue Saint-Laud, auprès de bons amis. Ainsi, vers une quinzaine, nous espérons être parmi vous.

En attendant le plaisir de vous serrer dans nos bras, nous vous souhaitons une bonne santé à tous et nous vous prions, Emilie et moi, de croire à notre inaltérable amitié.

Tout à toi de cœur, David.

Je suis tellement pressé que je ne relis pas ma lettre. Je ne sais ce que tu penseras de ce barbouillage peut-être incohérent.

Collection Pavie. — Nous avons relevé sur les carnets du maître une page relative aux carrières de Louvie, publiée par nous, dans David d'Angers, etc., t. II, pp. 341-342. Cette page date de 1836. Deux ans plus tard, au même lieu, David éprouve les sensations qui l'avaient agité une première fois et il fait Victor Pavie le confident de ses pensées sur le marbre statuaire. L'inauguration de la statue de Riquet, à Béziers, avait eu lieu le 21 octobre 1838. Le médaillon de Bouchotte porte le millésime de 1838. {Musées d'Angers, p. 167.)

GXXXVII

Lady Morgan à David.

L'écrivain irlandais fixé à Londres. — Son buste sculpté par David. — Un portrait de lady Morgan, par sa nièce. — Demi-cécité. — Les Voyages d'Alexandre Dumas.

London, 10 décembre 1838.

Williems Street, Belgrave square.

Mon cher Monsieur David,

Vous croyez peut-être que je suis femme à oublier un des plus aimables hommes, et le plus illustre artiste de la France! Ne vous flattez pas! Vous ne serez jamais quitte de ma reconnaissance et comptez que, quelque beau jour, quand vous m'attendrez le moins, vous me trouverez à votre côté vous renouvelant mes remerciements pour le bel ouvrage par lequel vous avez bien voulu me recommander à la postérité. Voilà votre buste en ("ace de la table d'où je vous adresse ce petit billet.

J'ai quitté l'Irlande à tout jamais! Le buste a été mon compagnon de voyage, comme il est la gloire de ma maison à Londres. Venez voir les hommages offerts à votre génie par tout ce qu'il y a de plus distingué en fait de goût, dans cette vaste capitale du monde entier! En attendant, acceptez, je vous prie, un portrait fait d'aprrsle même modèle que vous avez tant embelli. C'est seulement donné en étrennespour me rappeler à votre souvenir; c'est fait par une de mes chères nièces (sœur cadette de la petite Sidney qui, depuis que vous l'avez vue, a été l'épouse la plus heureuse, comme elle est maintenant la veuve la plus désolée :

voilà, hélas! la vie). Veuillez bien présenter mes compliments très distingués à Madame votre épouse, dont je désire beaucoup faire la connaissance, et croire pour vous, mon cher Monsieur David, tout ce que l'estime et l'admiration peut dicter.

Sydney Morgan.

P. S. — Sir Charles se porte à merveille et me charge de toutes sortes d'amitiés de sa part. Je suis, moi, très bien portante aussi, mais devenue si aveugle que j'ai de la peine à tracer ce griffonnage, et je crains que ma petite gloriole d'auteur soit éclipsée pour toujours. De la sorte vos journaux n'auront plus d'occasion de m'attaquer comme ils l'ont si souvent fait, surtout à l'occasion de mon dernier ouvrage sur la France. Cependant, j'ai toujours aimé la France, et j'ai toujours dit la vérité, ou ce que j'ai cru l'être.

Je ne vois plus ce que j'écris ! Rappelez-moi à Alexandre Dumas; je viens en ce moment de lire ses jolis Voyages.

Collection Henry Jouin. — Sir Charles, désigné ici par son seul prénom, est le mari de l'écrivain, sir Charles Morgan, médecin et littérateur, qui avait épousé miss Sidney Owenson, en 1811.

GXXXVIII David à Victor Pavîe.

Les joies du foyer. — La statue de Barra. — Le Salon de 1839. — Bustes d'Arago, de Lamennais, de Destutt de Tracy, de l'abbé Grégoire et de M"« Mars.

Paris, 5 février 1839.

Mon cher Victor, Je n'ai que quelques minutes pour t'écrire par cette occasion qui se présente-, et j'en profite pour te dire combien nous sommes heureux, Emilie et moi, d'avoir appris que M""^ Pavie était heureusement accouchée d'un garçon. Voici, mon cher ami, un bien puissant motif de bonheur et de consolation pour vous deux. Avec le monde intérieur que l'on se crée en famille, on peut aisément se passer du monde extérieur, et cela est une grâce bien généreuse du ciel. Pour moi, qui ai déjà une longue expérience

delà vie, il n'y a pas de jour que je ne rende grâce au ciel de m'avoir si heureusement favorisé sous ce rapport.

Je travaille avec la plus grande ardeur pour le Salon prochain. Le petit Tambour est totalement terminé, et j'espère pouvoir envoyer à l'exposition les bustes en marbre d'Arago, de Lamennais, de Tracy, de Grégoire et de M"" Mars.

Dis bien des choses affectueuses de la part d'Emilie et de la mienne à ton père, et présente mes respectueux hommages à M"* Pavie. Emilie me charge de la rappeler à son bon et aimable souvenir.

Ton bien dévoué de tout cœur,

David.

Collection Pavie. — La statue en marbre du Jeune Barra porte le millésime de 1838. Le buste en terre cuite de Lamennais date de 1837; le marbre est de 1839. Le buste de Destult de Tracy fut également modelé en 1837 et traduit en marbre en 1839. Celui de l'abbé Grégoii'e, objet de nombreuses répliques, est daté de 1828. Celui de M"« Mars avait été modelé en 1823. Le marbre ne fut exécuté qu'en 1839. David se tint parole : les divers ouvrages dont nous venons de parler, ainsi que le buste d'Arago, furent exposés au Salonde 1839. (Musées cV Angers, ^-p. 108,123, 126-127, 164.)

GXXXIX

Sainte-Beuve à David.

Le buste d'André Chénier.

Ce samedi 2 mars (1839?).

Mon cher David,

Voici un André Chénier. J'ai noté au tome II, p. 94, quelques vers qui me semblent résumer toute sa vie : vous les trouverez encadrés au crayon. J'irai d'ailleurs en causer avec vous un jour du commencement de la semaine prochaine, et voir le nouveau demi-dieu naissant. Théodore en est enchanté.

A vous de cœur,

Sainte-Beuve.

Collection David d'Angers. — Le buste d'André Chénier, sculpté par le maître, porte la date de 1839. David avait sans doute conçu le projet de graver sur le socle quelques vers du poète ayant un caractère aulobiograpiiique.

(Musées d'Angers, p. 171. David d'Angers, etc., t. I, pp. 164, 380,381.) Le passage visé par Sainte-Beuve dans l'édition Renduel (1833, 2 vol. in-S"), €st tiré de la XVI" Elégie. Il comporte les neuf vers qui suivent :

Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage.

Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage^

Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts,

Sa tête à la prière, et son âme aux affronts,

Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles,

Enrichir à son tour quelques têtes serviles.

Une pauvreté libre est un trésor si doux !

Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même,

De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime!

GXL David à Rauch.

Une lettre d'introduction. — VÉtude sur la vie et les ouvrages de David par Adrien Maillard. — Ilumboldt. — Schinkel.

Paris, 12 avril 1839.

Mon cher et honorable ami,

Un des hommes pour lequel j'ai la plus haute estime, M. Vialard, banquier à Montpellier, va voyager dans votre pays. 11 a le plus vif enthousiasme pour tout ce qui est beau et noble dans les productions du génie. C'est pour cette raison que je lui donne cette lettre d'introduction auprès de vous afin qu'il puisse admirer vos ouvrages. Admettez-le donc au milieu de vos chefsd'œuvre, et vous verrez qu'il a une âme faite pour les comprendre et les apprécier.

Je suis heureux aussi de pouvoir profiter de cette occasion pour me rappeler à votre bon et cher souvenir et vous dire que vous êtes bien souvent le motif de notre conversation, à Emilie et à moi. Combien nous désirons vous revoir à Berlin ! Souvent je me suis cru à la veille de réaliser ce désir, mais l'impérieuse nécessité des travaux est toujours là avec son inflexibilité, et force est à moi de me soumettre.

Quand on considère l'art comme un moyen de plaider la grande cause de l'humanité (ce rêve de toute ma vie), on se sent le besoin de travailler afin de présenter aux hommes quelques

ET SES RELATIONS LITTERAIRES lb5

sujets que le cœur a conçus, car les artistes ont, ce me semble, une bien haute mission philosophique à accomplir.

Je prie M. Vialard de vouloir bien vous remettre une petite brochure qui vient de paraître. Cette biographie de votre ami, quoique écrite avec trop de bienveillance en ce qui touche mes ouvrages, est juste cependant sous le rapport des idées pohtiques qui ont toujours été le mobile de ma vie d'artiste.

Depuis longtems je m'étais procuré votre biographie. C'est une chose bien agréable d'être initié à quelques détails de la vie privée d'un homme que l'on aime.

Je suis toujours très heureux d'apprendre des nouvelles de votre santé et d'entendre parler des beaux ouvrages qui sortent de votre ciseau. Continuez toujours avec le même succès, mon ami, et croyez à tous mes sentiments de profonde estime et d'amitié de cœur,

David.

Veuillez me rappeler au souvenir bienveillant de M. de Humboldt, et ne m'oubliez pas non plus ainsi qu'Emilie auprès de votre ami Schinkel et de sa famille.

Collection Eggers, à Berlin.

David à Pavie père.

Victor Pavie. — Que l'aclivitù intellecLuL-lle exige le séjour de Paris.

Paris, 4 mai 1839.

Mon cher ami,

Après un trop court séjour ici, voilà déjà notre cher Victor qui nous quitte. Je ne puis me taire sur le vif regret que j'éprouve de voir sa haute et noble intelligence toujours éloignée d'un centre d'émulation où il serait si bien fait pour tenir une place extrêmement convenable, avec un génie si éminent et une âme si pure !

Que de beaux et nobles ouvrages seraient légués au monde! Assez d'àmes souillées par les errements vicieux de notre pauvre

société l'infectent de leurs productions, pour qu'on se sente pénétré d'un profond sentiment d'amertume en voyant un semblable esprit aller lutter contre les irritantes et paralysantes influences de la province. Pourquoi n'a-t-il pas été compris? Pourquoi ce jeune arbre est-il obligé de végéter sur un terrain si ingrat ? Dieu le sait. Ce qui est de toute évidence pour moi, c'est qu'il y a dans ce noble cœur et dans cette belle âme si ardente tout un avenir de grandes œuvres littéraires, et que cet homme n'est pas à la place que la nature lui avait assignée.

Enfin, mon ami, il va te revoir, ce qui est pour lui un bien grand bonheur, car il comprend toute la tendre sollicitude de ton affection à son égard, et s'il ne peut se livrer entièrement aux impulsions de son talent, du moins sous le rapport désaffections du cœur il n'a rien à désirer.

Adieu, cher ami, crois toujours aux sentiments d'affection et d'entier dévouement que nous te gardons Emilie et moi.

A toi de cœur,

Collection Pavie.

David à Victor Pavie.

Le statuaire Leysener. — Une existence d'artiste à reconstituer.

Paris, 5 juillet 1839.

Mon cher Victor,

J'ai reçu avec le plus vif intérêt ta bonne lettre par laquelle tu m'apprends que la santé des êtres qui te sont chers est bonne. C'est déjà une chose bien importante que le calme heureux du cœur, surtout pour un homme qui, comme toi, ne vit que de cette vie-là.

Eh bien, es-tu parvenu à trouver des renseignements satisfaisants sur Leysener? Je suis vraiment émerveillé quand je pense qu'un artiste aussi distingué est venu vivre au milieu de nous, surtout à une époque oi^i le goût des arts ne devait pas être très répandu. Quelles ont dû être les circonstances qui ont forcé cette

étoile à venir répandre la lumière dans un coin aussi obscur? Il doit y avoir derrière ceci quelques-unes de ces dévorantes crises qui compriment trop souvent la vie de l'artiste.

Tous les ouvrages de cet homme ont disparu. Il ne reste que la face sublime d'un Christ. Elle seule le révèle à notre admiration, et son nom est resté seulement dans le souvenir d'un antiquaire et de nous deux à peu près. Il faut, mon ami, l'emparer de ce souvenir pour que ton génie lui donne une forme. Il faut remuer cette poussière du tombeau pour en faire sortir quelque chose de grand et de noble comme tout ce qui s'échappe de ton àme.

Adieu, cher ami, courage et persévérance, et souviens-toi quelquefois de ton tout dévoué de cœur,

David.

Collection Pavie. — Le sculpteur Jean-Sébastien Leysener, né en 1728 dans la principauté de Wurtzbourg, s'est fixé vei's 1760 à Angers, où il est mort en 1781. Son œuvre la plus connue est une Tête de Christ provenant de l'abbaye Saint- Aubin d'Angers. Victor Pavie a consacré à cette sculpture des pages d'une pénétrante élévation (1846). De son côté, Davida modelé, vers la même époque, le profil du sculpteur allemand. (Musées d'Angers, p. 194.)

GXLIII Alfred de Vigny à David.

A la recherche de l'adresse de Miçkiewicz.

Paris, 21 juillet 1839.

J'ai besoin de savoir l'adresse de M. Miçkiev^^icz, mon cher David; voulez-vous me l'écrire? Est-il encore à Saint-Germain? On m'a dit à Londres qu'il avait éprouvé des peines nouvelles. Ne serait-il pas content de revoir un de ses anciens amis et d'entendre parler de ceux qu'il a en Angleterre ? Tout à vous mille fois,

Alfred de Vigny, 6, rue des Eciuies-d'Arlois.

Collection David d'Angers.

138 DAYID D'ANGERS

David, à Victor Pavie.

M. Lenepveu. — La statue d'Ambroise Paré. — Les monuments de Gobert et de Gutenberg.

Paris, 4 août 1839.

Je ne veux pas laisser partir le jeune Lenepveu sans lui donner ce petit mot de souvenir pour toi.

11 y a une sentence antique, je crois, qui conseille de ne pas laisser croître l'herbe devant la porte de ses amis.

Je travaille beaucoup pour terminer tous les ouvrages dont les modèles sont en train dans mon atelier. Sous peu je vais hvrer au fondeur le modèle de la statue d'Ambroise Paré. Bientôt aussi les bas-reliefs du monument de Gobert seront terminés.

Gutenberg est fondu en bronze, et je m'occupe des basreliefs qui doivent décorer le piédestal. Les journées, quoique longues actuellement, me paraissent trop courtes. Le travail est un grand bienfait, car il nous fait oubher ou ne pas voir bien des vilenies.

Adieu, cher ami, pense à celui qui est de tout cœur à toi,

David .

Collection Pavie. — La statue d'Ambroise Paré a été érigée à Laval, le 29 juillet 1840. Le modèle porte le millésime de 1839. Quatre bas-reliefs décorent les faces du piédestal du monument de Gobert au cimetière du Père-Lachaise. Pareil nombre de bas-reliefs entourent le monument de Gutenberg à Strasbourg. {Musées d'Angers, pp. 109, 110, 116.)

GXLY

David à un publiciste.

De la nécessité d'un palais consacré aux expositions.

Paiis, 10 novembre 1839.

Monsieur, L'exposition de tableaux qui va avoir lieu au Louvre aura

pour inconvénient de couvrir de charpente et de toile pendant six mois les chefs-d'œuvre des grands maîtres. Pendant ce temps ils seront enlevés aux études des artistes, à la curiosité des étrangers, et non seulement ces précieuses créations seront privées d'air, mais exposées à être crevées et détériorées par la maladresse des ouvriers... Pourquoi le Gouvernement ne fait-il pas construire un monument spécial plutôt que de dépenser annuellement des sommes considérables en baraques provisoires?

Cette lettre a passé en vente le 20 avril 1825. — A l'époque où l'autographe de David était mis aux enchères, le palais qu'il avait souhaité de voir construit s'élevait aux Champs-Elysées et les Salons annuels avaient pour jamais déserté le Musée du Louvre.

GXLVI David à Lamennais.

Offre du buste de l'écrivain,

Paris, 14 novembre 183D.

A vous le plus grand écrivain de notre époque, à vous sublime et constant apôtre de la sainte liberté, à vous ange consolateur des pauvres nations qui languissent depuis tant de siècles sous le sceptre de for des rois, j'offre cette faible image, ce marbre que j'ai tâché d'assouplir avec mon cœur. Recevez-le avec indulgence. S'il n'est pas aussi digne de vous que je l'aurais désiré, cette lacune ne peut être attribuée qu'à l'insulfisance démon talent, car je vous admire de toutes les forces de mon âme, et je vous aime du plus profond de mon cœur.

Vous le recevrez, n'est-ce pas, comme un faible, mais sincère hommage ! C'est le fragment de la statue que la postérité reconnaissante vous élèvera un jour.

Votre tout dévoué et respectueux serviteur,

DAvm d'Angers.

Collection David d'Angers. — Nous avons trouvé dans les papiers du maître ce premier jet de la lettre du statuaire à Lamennais. L'autographe adressé à l'écrivain a passé en vente en 1887, avec la collection Deutu. 11 se trouve reproduit au tome II du catalogue de ce cabinet.

Lamennais à David.

Réception du buste. — La cause de la liberté.

Paris, 16 novembre 1839.

Vous n'êtes pas seulement un grand artiste, mon cher David, vous êtes encore un grand citoyen ; jugez donc combien m'est précieuse l'estime que vous accordez à mes foibles travaux ! Je ne partage point l'illusion de votre amitié sur leur importance, mais je crois mériter l'opinion que vous avez de moi, quand vous comptez sur mon dévouement profond, inaltérable à la cause du peuple et de la liberté. Jusqu'au dernier moment, je combattrai pour elle, plein de foi dans l'avenir que Dieu prépare au monde. Vous avez voulu que les traits du vieux soldat ne restassent point inconnus à ceux qui continueront la guerre sainte, et en les reproduisant sur le marbre, votre génie leur a donné une magnifique immortalité. D'autres vous ont exprimé déjà leur admiration pour votre œuvre ; il m'est doux d'y joindre les remerciements du cœur. Veuillez, mon cher David, les agréer, avecl'assurance de ma fraternelle affection.

F. Lamennais.

Collection David d'Angers.

David à Victor Pavie,

L'hiver à Paris. — David acquiert une maison dans le Midi. — Projet de reconstitution du tombeau de René d'Anjou dans la cathédrale d'Angers.

Paris, 2 janvier 1840.

Mon cher Victor, J'ai passé bien des jours, accablé sous le poids de grandes souffrances et de bien tristes pensées, depuis qu'une malheureuse imprudence m'a occasionné une fluxion de poitrine, mais actuel-

lement je suis en pleine convalescence, et tout me porte à croire que je pourrai encore tenir ma petite place parmi les vivants.

Les hivers me sont funestes à Paris. Le froid est contraire à mon tempérament. Il me faut du soleil. Je ne puis m'arranger de la vie aquatique de la capitale. La boue physique et morale de cette ville me fait horreur. J'étouffe ici ; un ciel pur, l'immensité, des montagnes et la mer; voir les hommes de loin, en passant, comme les aperçoit un voyageur, voilà ce que je désire ardemment.

Mon médecin m'engage fortement à aller passer les hivers dans le midi de la France. C'est ce que je ferai l'hiver prochain, et c est pour cela que je viens d'acquérir une petite maison, singulièrement située, à la vérité. Elle est sur une montagne qui, à une époque reculée, renfermait un volcan dans son sein. D'un côté, on a la vue de la mer, et de l'autre, celle des montagnes des Gévennes.

Nous avons l'intention de vendre notre maison de Ghavagnes.

Quelques jours avant ma maladie, j'avais reçu une lettre de M. de Beauregard, président de la Société d'Agriculture. Il me disait que les fonds souscrits pour le monument du roi René s'élevaient à la somme de 2,S00 francs. Il me demandait en outre s'il ne me serait pas possible de sculpter les deux figures pour ce prix, ajoutant que le Gouvernement, par l'intermédiaire du Préfet, fournirait le marbre, et qu'à la rigueur on pourrait ne faire que la seule statue du roi René. A cela, je répondrai : qu'il ne faut pas croire que le marbre donné par le Gouvernement soit d'un grand secours, car pour deux figures couchées, il n'est pas besoin d'un bloc considérable, et qu'ensuite le Gouvernement n'a plus de marbre dans ses magasins. Les sculpteurs qu'il emploie sont actuellement obligés d'en faire venir à leurs frais. Geci est un fait. De plus, pour ce qui me regarde, c'est-à-dire la sculpture des statues, quand j'avais demandé huit mille francs, ce n'était certainement pas suffisant pour couvrir mes frais de moulage, de praticien, de charpentiers, le mouvement des blocs, etc., etc., toutes choses qu'il est difficile d'expliquer et que tu connais bien, toi qui as suivi mes travaux. Enfin, quoique je sois très heureux de donner mon temps à raescompatriotes, cependant je voudrais

au moins retirer l'argent que je suis obligé de débourser pour les ouvriers qui travaillent à mes ouvrages.

A 1 égard de la suppression de la figure de femme,, il ne faut pas y penser; cela serait trop mesquin. Il y a lieu de restituer le monument tel qu'il était avant sa destruction.

Tu m'obligeras en voulant bien causer de cela avec M. deBeauregard, et lui dire le motif qui m'a empêché de répondre à sa lettre comme je l'aurais désiré.

Adieu, cher ami, tout à toi de cœur,

David.

Collection Pavie. — David ne conserva que quelques années l'habitation qu'il avait acquise dans le Midi. Chavagnes est une localité du département de Maine-et-Loire, canton de Thouarcé. Le projet de reconstituer le tombeau de René d'Anjou dans la cathédrale d'Angers ne se réalisa pas.

GXLIX David à Lamartine.

Offre d'une esquisse de la statue de Gutenberg.

Paris, 6 février 1840.

Mon cher collègue,

Veuillez accepter une esquisse de la statue de Gutenberg que j'ai le plaisir de vous offrir.

Ce monument auquel vous prêtez votre puissant appui s'élèvera bientôt sur une des places de Strasbourg. La mémoire du grand imprimeur recevra un nouvel éclat par les nobles accents que crée votre sublime génie. Soyez bien persuadé que tous ceux qui révèrent Gutenberg, pour avoir, par sa sublime découverte, hâté l'émancipation du genre humain, vous conserveront dans leur cœur une large part de reconnaissance.

Je serais allé vous porter moi-même, mon cher collègue, cette petite esquisse, si je n'étais encore forcé aux plus grands ménagements pour achever la parfaite convalescence d'une maladie extrêmement grave dont j'ai été atteint il y a près de trois mois.

Agréez, je vous prie, mon cher collègue, l'assurance de ma parlaite considération et de mon entier dévouement de cœur.

DAvm.

Collection Lamartine.

Pariset à David.

Le médaillon de Pariset.

Paris, 7 février 1840.

Tout aux ordres du sublime ciseau. Je suppose que jedoisme rendre dans son atelier. Mais où?

Les jeudis, et les samedis, surtout, de midi à cinq heures. Qu'il dispose, et parle. J'obéis.

Mes respects à ses pieds,

E. Pariset.

Collection David d'Angers. — Etienne Pariset, membre de l'Académie des sciences morales et Secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, écrivain fertile et délié, vécut dans une grande intimité avec David, qui modela son médaillon en 1840. Ce billet est la réponse du médecin à l'appel du statuaire.

Pariset à, David.

Une séance ajournée.

Paris, 13 février 1840.

Aurez-vous pitié demoi? Me pardonnerez-vous ce qui m'arrive? Je rentre de la Salpêlrière, et je rencontre besogne sur besogne! Pelion sur Ossa. Souffrez que ce soit jeudi prochain de 2 à 3 heures, et pardon, et pardon. J'ai honte de moi et je vous supplie de me conserver toujours la même bienveillance.

A vous, avec respect et gratitude,

E. Pariset.

Collection David d!Anyers.

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